Editorial Juillet 2017 : Etapes

En cette journée d’arrivée du Tour de France à Peyragudes, le titre n’a rien d’original. La montagne évoque, pour nous, l’alcoologie clinique : elle est riche de tournants, parfois piégeux, avec des étapes plus ou moins agréables, et des fins d’étapes qui permettent de reposer les corps endoloris.

Depuis des mois, l’AREA poursuit sa progression sur une route irrégulière, parfois accidentée, avec des risques de chute. Chaque progression donne la mesure de ce qui reste à parcourir.

Nous avons, ce mois-ci, mené à bien un objectif incontournable : la réalisation de petits dossiers destinés à la communication.

Il nous était demandé quelle était notre position en matière de prévention. Nous avons répondu par deux fiches : une brève, une autre un peu plus détaillée.

Nous souhaitons vivement accroître notre fonction de structure d’accueil pour les étudiants et les professionnels soucieux de se rapprocher de personnes en difficulté » avec l’alcool, mais, cependant, en démarche de liberté. Nous avons clarifié les conditions de cet accueil, en étant conscients que nous n’avons fait qu’entrebâiller une porte. Nous essaierons de développer ce type de partenariat intellectuel avec les Universités qui le souhaiteront.

Sue la foi d’un courrier, prolongeant un souhait, nous avons l’espoir de nous intéresser aux souffrances des soignants, en participant à une réflexion menée par l’Ordre des Médecins.

Les statuts de l’AREA et du C3A ont été réfléchis, discutés, lus, relus. Ils peuvent être déposés, à présent. Des contacts ont été pris pour fournir un Conseil d’Administration indépendant des soignants et des aidants, mais, cependant, en étroite synergie avec eux. La fonction du Direction du soin s’en est dégagée naturellement car il est clair pour nous que la gestion soit être soumise aux priorités cliniques et à un fonctionnement synergique de l’ensemble de l’équipe. C’est le premier impératif que nous reconnaissons à la rigueur budgétaire.

Une réflexion pratique et formelle a été menée, à cet effet, autour du budget prévisionnel, avec sa traduction comptable, ésotérique pour le profane. L’enjeu de cet axe est de se donner les moyens d’un accompagnement satisfaisant. Un budget devrait être compréhensible pour tous pour exercer sa fonction politique. Nous avons distingué, dans ce but, ce qui était incompressible, nécessaire et souhaitable.

 

La supervision des équipes soignantes est une nécessité qui exige des moyens, tout comme l’information numérisée nécessite du temps, qui est aussi de l’argent.

L’actualité met en avant le phénomène de la fabrique des consultations fictives ou bâclées (plus de 100 facturées dans une journée par un généraliste toulousain) grâce au tiers-payant généralisé et à la carte vitale qui l’autorise. Cependant, en alcoologie, n’a-t-on pas contingentée « l’intervention brève et précoce » pour aborder la question des dépendances à 3 minutes, et le désormais célèbre « entretien motivationnel », cher aux TCC (thérapies cognitivo-comportementales), à 7 minutes ? Les Pouvoirs publics ne laissent-ils pas se développer une médecine à deux vitesses en payant le même prix un renouvèlement d’ordonnance et un entretien d’une heure ? …en autorisant des dépassements d’honoraires qui pénaliseront la masse des gens, ceux qui travaillent précisément, sans disposer de revenus financiers ou de la CMU ?

Jusqu’à quand faudra-t-il assurer des séances de groupe et des ateliers, des entretiens d’écoute et d’interactions sans couverture sociale règlementée ? Comment prendre financièrement en compte l’indispensable temps d’organisation et de culturation permanente ? Autorisera-t-on les soignants à responsabiliser les patients, à les sortir de la logique d’assistanat et de consommation désinvolte de leur temps, de leurs compétences et de leur énergie ? L’apport de bénévoles effectuant un travail sur eux-mêmes sera-t-il enfin reconnu en dehors de bonnes paroles de circonstance ?

 

La recherche d’efficience est un impératif qui s’impose à tous, en ces temps de contraintes économiques et de délabrements humains. Elle remet en question bien des rentes de situation et des prêts-à-penser. Voilà un défi de nature à remettre en cause les fausses oppositions confortables, à rapprocher les générations et les différents partenaires : individuels et collectifs, libéraux et publics !

Étape après étape.

 

Éditorial de Juin

La communication non violente

À la veille d’un Conseil d’Administration qui équivaut à une séance de réflexion, de rencontres et d’élaboration, l’évocation de cette approche relationnelle, pratiquée formellement par l’un d’entre nous, a paru intéressante à présenter.

En survolant des pages expliquant cette forme de communication, le lecteur tombe inévitablement sur une opinion maintes fois signifiée : il n’y a pas d’études scientifiques qui prouvent l’utilité et l’efficacité de la méthode. C’est exactement l’argument opposé à toute innovation qui dérange l’organisation établie. Pour parodier Watzlawick, c’est « l’ultra-argument » servi par les interlocuteurs institutionnels rencontrés à ce jour.

Nous pouvons cependant remarquer que la communication non violente, qui est d’abord une attitude relationnelle, donne de meilleurs résultats que les réactions épidermiques ou les opinions péremptoires et définitives. Ainsi, nous avons adressé à la Revue de la Société d’Addictologie, dont les critères de sélection des articles, sont logiquement scientifiques et centrés sur les addictions, une présentation d’un ouvrage « Les arrogants », publié chez Dunod, par Sophie de Mijolla-Mellor. Nous avons eu un premier retour de la Rédaction indiquant que le texte ne serait pas retenu car étranger à la ligne éditoriale. Nous avions accueilli cette attitude en disant que nous la comprenions. Moins d’un mois plus tard, nous avons reçu une page de présentation de cet ouvrage au sein de la revue de la SFA, à côté de deux autres, dont un de Laurent Karila, à propos des idées reçues sur les addictions. Comme quoi. Peu de temps auparavant, nous nous étions permis, avant la tenue des journées d’alcoologie de Mars de la SFA, organisées avec le concours de la revue, de proposer un texte présentant notre point de vue sur « les déterminants de l’efficacité thérapeutique». Le principe même de cet article aurait pu être jugé inacceptable. Il n’en a rien été. Des remarques de forme ont été émises et l’article devrait être publié dans un prochain avenir dans la revue, ce qui contredit l’opinion d’une revue fermée à ce qui vient d’une réflexion issue de la pratique clinique. Il faut prendre le risque de déplaire pour ouvrir l’autre à ses propres déductions, même si elles n’ont pas fait l’objet d’études « multicentriques » et « randomisées ». 

Les trois valeurs principales avancées par le fondateur de la Communication NonViolente (label officiel) sont l’empathie, l’authenticité et le sens des responsabilités. L’idée est de communiquer avec l’autre sans lui nuire. Cela me fait penser à une réflexion de Jean de la Fontaine, plus restrictive : « Il est bon d’être charitable, le point est de savoir avec qui ». 

Marshall Rosenberg – un nom qui n’est pas sans évoquer les heures sombres du Maccarthisme − illustrait sa méthode en opposant le chacal et la girafe.  Dans notre imaginaire, nous faisons plutôt place aux fourmis et à l’escargot. Les premières ont besoin d’un chemin pour le suivre, le second avance toujours lentement mais d’autant mieux que le sol est humidifié par de la bienveillance et de la bonne volonté partagées.

 

Le vent du renouveau

Mai 2017

 

Le vent se lève... Il faut tenter de vivre... 
         Le vent ouvre et referme les pages de mon livre.

                                           Paul Valéry

Le vent du renouveau soufflerait-il dans les vallées, montagnes et plaines de notre vieux pays ?

Si oui, nous en réjouirons sans réserve.

Comment pourrions-nous définir le renouveau, sous l’angle des addictions et de la problématique alcoolique ? 

La première grande révolution serait que les administrés que nous sommes soient entendus et compris par les nombreuses administrations qui vivent de notre travail. Depuis le commencement, nous nous sommes habituellement heurtés à la froide et parfois cynique indifférence des Pouvoirs publics, sourds et aveugles aux innovations que nous proposions dans l’accompagnement des personnes en difficulté avec l’alcool. Nous allons rencontrer chacun d’elles une nouvelle fois, la dernière, et cette fois, il faudrait bien qu’elles sortent de leur torpeur. Nous ne pouvons être seuls à essayer de faire vivre l’intérêt général dans notre terrain de jeu. La politique est une articulation vivante et dialectique entre le mouvement d’en haut – les instances dirigeantes − et le mouvement d’en bas – l’action intelligente et obscure du ‘‘terrain’’, de ceux qui ‘‘font’’. 

La seconde révolution serait que nous négligions le confort de la pensée paresseuse dans le champ des addictions, que nous abandonnions une vision formatée et inopérante de la prévention et du soin. La prévention en affiches et en mesures coercitives est le symptôme de l’incurie. Les beuveries juvéniles de fin de semaine, les alcoolisations solitaires de fin de journée, le commerce des drogues festives, les addictions sans drogue, du numérique à la nourriture, en passant les achats compulsifs et les jeux, la compétition truquée, sont des marqueurs d’une Société qui se laisse détruire par la fièvre consumériste, la quête de pouvoir et de jouissance au détriment du plaisir épicurien : le plaisir de la responsabilité, la responsabilité de ses plaisirs. La meilleure prévention consiste à remettre la culture, l’esprit critique, la philosophie, le désir de liberté et l’amitié au pouvoir. Quant au soin, le simple bon sens aboutit à la conclusion que l’offre actuelle est à côté de la plaque. Selon une formule, à peine exagérée – la nuance passe inaperçue : aujourd’hui, tout ce qui fait soin en psy-alcoologie n’est pas payé, tout ce qui est peu utile, inutile ou même contreproductif fait l’objet de la protection sociale. Ne pas offrir des praticiens de proximité et des équipes rompues à la relation clinique, ne pas répondre à la recherche d’effets par une quête aboutie de sens, proposer des séjours longs dans des ambiances psychiatriques, sans accompagnement personnalisé de proximité, après le sevrage, relève du contresens absolu. Et pourtant, tel les Shadocks, les gouvernements successifs continuent, impavides, cette politique de gestion à la marge. Mais il y ce vent de renouveau et nous savons que toute crise grave est porteuse d’opportunités. 

Nous n’opposons pas les anciens et les nouveaux, à moins de considérer que les derniers n’ont pas encore eu le temps de devenir vieux, quand ils ne le sont pas déjà, et que certains anciens n’ont jamais été jeunes. Au sein de l’association, nous aimons les personnes d’expérience, de préférence discrètes et constantes, et nous espérons l’arrivée des jeunes avec leur enthousiasme, leur expérience naissante, leur adéquation distanciée aux temps actuels, dominés par le numérique plus encore que par les substances psychoactives. Ce sera le dernier point de cet éditorial, la dernière révolution, l’espoir d’un mélange des générations dans le sens d’une remise en cause du laisser-faire et du laisser-aller, une sortie de crise par le haut.