Quels sont les problèmes ?

Lundi 21 août

À la période de l’alcool, le problème qui fait des problèmes, c’est l’alcool. Si l’alcool ne créait pas de problème, ce serait une solution à tous les problèmes. Lorsque en raison des problèmes,  l’alcool est écarté comme problème, la question qui se pose  est de savoir à quel type de problème il a été la solution et, d’autre part, les problèmes pour lesquels il a été la solution étaient-ils ou sont-ils de vrais problèmes ? Et quels sont les problèmes qui n’ont pas été appréhendés comme tels et qui vont menacer le « buveur repenti », au même titre que monsieur et madame tout le monde,  d’une façon plus globale que ne pouvait le faire la dépendance à l’alcool ?

Ce questionnement intervient dans un contexte de lectures relatives à notre hyper-modernité et à ce qui la caractérise. Pendant que la population s’addicte, y compris par le travail, qu’elle se divertie et consomme, quelles sont les menaces qui pèsent sur la liberté de chacun ? Le soin peut-il se satisfaire d’un simple changement d’aliénation ?  Comment parvenir, au jour d’aujourd’hui, à trouver un mode de vie qui nous convienne et, autant que possible, donne du sens à notre vie ?

Pour ma part, je suis sensibilisé, comme beaucoup d’entre vous certainement, par les changements perceptibles dans notre société.

Ma première inquiétude se situe du côté de l’information, je devrais dire de la désinformation que nous subissons. L’insignifiant, l’événement, les perspectives lointaines plus ou moins délirantes – l’immortalité ! − forment un écran opaque qui nous empêche de voir la réalité telle qu’elle est et de nous occuper de nos problèmes.

La systématisation du numérique est en voie de déterminer notre quotidien dans tous ses aspects, indépendamment même du contrôle social permis par les Big Data (Google,  Amazon, Facebook, Apple (les GAFA) , Microsoft et Co ). Que nous reste-t-­il de liberté face à cet envahissement technologique ? Comment accroître nos marges de liberté ?

Un autre aspect liberticide est représenté, grâce à la généralisation du virtuel, par la transformation de la gestion administrative en bureaucratie autoritaire, coupée des citoyens et des réalités. La privatisation des Services publics (Education, Transports, Santé) sape les bases de la cohésion sociale, aussi efficacement que l’effacement des frontières exigées par les « impératifs financiers et économiques ». L’affaiblissement des bases culturelles et éthiques, déterminé par la logique de consommation et par les effets de marginalisation sociale, suscite de nouvelles zones de fracture sociale. Les inégalités sociales s’affirment de plus en plus…

Dans ces conditions, la survie et la recherche de solutions alternatives supposent plusieurs types de changement dans le cadre de la problématique alcoolique et addictive : cesser au plus vite et dans l’ordre les addictions préjudiciables, se parler, réfléchir, se cultiver, s’organiser autour d’objectifs précis et accessibles. Les exigences citoyennes, de caractère plus général, pourront alors se faire jour.

Pensez-vous que cette ‘‘feuille de route’’ soit réaliste ?

La mettez-vous en œuvre ?

 

L’ennui : explications, bon usage, alternatives

Lundi 7 août

Pourquoi nous ennuyons nous ? L’ennui est vécu comme une souffrance par de nombreuses personnesIl ne s’agit pas d’évoquer, entre nous, l’ennui provoqué par des personnes ou des ambiances ennuyeuses. Cet ennui là peut être un signe de santé mentaleNous discuterons principalement de la propension à vivre douloureusement l’ennui existentielCe qui fait souffrance dans cette forme d’ennui est plutôt une difficulté à être seul, une incapacité à suspendre une activité pour rêver, observer ou réfléchir tranquillement. 

L’ennui se manifeste souvent par son contraire, une hyperactivité débordante, un remplissage compulsif du temps, comme si la personne s’effrayait de se trouver seule avec elle-même, s’angoissait de devoir penser, y compris et plus encore aux conséquences de ses actes ou non-actes

Les déficits d’attention et l’hyperactivité sont des particularités souvent retrouvées chez des jeunes, responsables de difficulté d’adaptation et d’échec scolaire, alors que leur intelligence est reconnue au dessus des normes, quand elle est soumise à des testsIls s’ennuient beaucoup et s’adonnent à des communications virtuelles où l’apparence rencontre l’apparence.

À l’origine de cet ennui existentiel,  le courant psychanalytique pointe des défauts de peuplement sensoriel, sensuel, affectif, langagier et symbolique au cours du développement du jeune enfant. L’enfant qui s’ennuieaurait manqué avant tout de bons ‘‘objets intérieurs’’ qui lui permettent d’imaginer, de jouer et de créer. Par la suite, ce vide psychique déterminerait la recherche d’un comblement par l’extérieur. Il est fréquent dans ce contexte de voir se développer une avidité orale, un besoin de se remplir physiquement ou mentalement par des sources extérieures. 

Le sujet sensible à l’ennui développerait ainsi facilement des conduites addictiveset, plus généralement,des activités de remplissage. Il rechercherait des sources d’excitation extérieure faute de disposer d’une capacité à enchanter son environnement, faute de pouvoir se relier aisément à l’autre par la parole, parlée et/ou écrite, mais aussi par les autre moyens de communication : le sourire, le contact, la posture… Pour reprendre le langage de la psychanalyse, le déficit de langage symbolique expliquerait la difficulté à investir les ‘‘objets’’. C’est un des sens du renvoi à de bons films de cinéma : ils peuplent l’imaginaire de telle façon que le monde extérieur trouve une signification particulière pour le sujet. Il rencontre autrement les autres. Plus largement, c’est un avantage de la culture : les autres sont moins à l’origine d’émotions brutes que de décodages de comportements et de traits de personnalité. L’émotion est amortie par une interprétation instantanée et distanciée de ce qui la détermine.

Par exemple, une information-catastrophe ne provoque pas d’émotions fortes. Elle suscite plutôt une irritation contre la manipulation médiatique qui le donne en pâture au public.

S’ennuyer est nécessaire pour faire surgir des sources de désir. La solitude et le silence doivent pouvoir être des moyens privilégiés pour mettre à distance les parasitages extérieurs, retrouver son calme et l’envie de s’occuper de ce qui nous importe. 

Comment faire reculer cet ennui qui fait problème ?

La Pensée commune donne sa solution : consommez plus, étourdissez-vous. Il convient au contraire, de notre point de vue, d’avancer à son rythme, de ne pas se laisser déborder par des sollicitations extérieures ou par des exigences personnelles irréalisables, à la façon de la célèbre Bridget Jones. Tout ce qui nous éloigne de l’agir, qui contribue d’une manière ou d’une autre, à améliorer nos images symboliques, nos références internesest à privilégier. Si nous faisons confiance à la culture de masse, faite pour vendre, nous risquons fort de  vivre dans l’insatisfaction. Vieille confusion de l’avoir et de l’être. Ce progrès est à la portée de presque tous par l’effort culturel mais aussi en développant des sources de créativité et d’expression corporelle, y compris ludiquesCette option s’oppose au comportement de ceux que Jean Cournut appelait « Les défoncés »(1), dans l’agir et l’exs du matin au soir, qu’il s’agisse de travail, de sport, de sexualité, de relations amoureuses,d’Internet ou de tout autre pratique intensive privilégiant l’excitation. 

Ceux qui s’ennuient rapportent souvent des vécus d’abandon. Enfants, ils n’ont pas reçu de l’environnement ce qui leur était nécessaire pour pouvoir ensuite se relier à lui et le peupler en retour, dans une relation de projection, d’échange et de réciprocité. Il n’est jamais trop tard pour revoir sa copie. Contrairement à ce que laisse penser le courant de la transmission génétique ou la psychanalyse, tout n’est pas joué d’emblée ou lors de la petite enfance. Tout devrait se rejouer à l’adolescence – au lieu de s’aggraver ! – et par la suite – ce qui souligne le rôle de la formation professionnelle et du vrai savoir-faire, du ‘‘métier’’ à opposé à l’emploi interchangeable, digne du travail à la chaîne. Cette possibilité de modifier sa trajectoire et, d’une certaine manière, son destin, est à la portée de la personne alcoolique quand elle met un terme à l’acte compulsif pour peser par une réflexion sensible à la conduite de sa vie.

C’est en tout cas une des intentions de l’accompagnement : aider les personnes à mieux vivre, seules et en compagnie.

Souffrez-vous d’ennui existentiel ?

Avez-vous essayé d’en comprendre les raisons ?

Quels types de réponses envisagez-vous ou mettez-vous en œuvre ? 

Cela se révèle-t-il ‘‘payant’’ ?

 

Très bien, Merci

Lundi 31 Juillet 2017

Ce thème représente une sorte de contrat entre un patient et moi. Il m’a promis d’être parmi nous si cette formule était mise en discussion au sein du groupe. Cette expression de civilité sociale est également le titre d’un film illustrant à merveille, de nos jours,  les relations entre les pouvoirs et les citoyens. J’ai d’ailleurs classé la fiche correspondante du film au chapitre du « regard critique sur le soin ». 

L’histoire imaginée par la réalisatrice Emmanuelle Cuau part d’un refus d’obtempérer. Un homme attend le bus qui va le ramener chez lui. L’ambiance au travail n’est pas bonne. Il a compris que son employeur cherchait à se débarrasser de lui. Il vient de subir l’arbitraire d’un pouvoir. Il en découvre un autre sous la forme d’un contrôle de police à quelques mètres de lui. Il regarde la scène. Deux jeunes sont entourés par une escouade de policiers armés. Il doit retrouver la sensation de violence qu’il vient de quitter. Quand un policier agacé par son regard lui demande de circuler, alors qu’il attend son bus, il refuse d’obtempérer. Il n’en faut pas plus. Les policiers sont peut-être énervés, lui aussi, mais eux ont le pouvoir de l’embarquer jusqu’au commissariat. Là, sans autre forme de procès, sans contrôle d’alcoolémie, il est dépossédé de ses affaires personnelles, sans même avoir eu le temps de prévenir sa femme, et mis en cellule. Il est à noter que depuis la présentation de ce film, en 2007, ce type de procédure requiert la présence d’un avocat commis d’office. Pour autant, l’engrenage peut continuer même aujourd’hui. Comme le prévenu a le malheur d’exiger, le lendemain matin, de voir le commissaire pour protester contre les agissements des policiers, il est conduit en fourgon, à l’hôpital psychiatrique. C’est la fin de semaine. Il n’y a qu’un interne pour le recevoir. Il doit attendre jusqu’à lundi pour être entendu par une psychiatre. Une des plus saisissante scènes du film correspond à la rencontre de l’hospitalisé sous contrainte avec la praticienne. Il s’exclame : «  Docteur, je ne suis pas à ma place !». Et la psychiatre daigne alors lever les yeux du dossier. Elle toise le « patient » et laisse tomber son commentaire : « Ici, monsieur, tout le monde est à sa place ».  Cette scène a été coupée de la version DVD, ce qui en dit long sur le pouvoir de censure, « chez nous ». Un aspect phénomène, aussi saisissant et juste, est de constater à quelle vitesse ce rebelle prend les habitudes du milieu. Il devient aussi passif que les autres, aussi soumis. Il devient étranger à lui-même. Quand sa femme parvient à le faire sortir, la régression se confirme. Il donne ses cigarettes aux pensionnaires de la structure avec lequel la familiarité des détenus a opéré. 

Par rapport à un système relationnel où la contrainte peut si aisément suivre le moindre « pas de côté », il y a du souci à se faire.

Doit-on désormais faire le dos rond, pratiquer l’esquive par un « Très bien, merci » pour ne pas s’attirer des ennuis ? Doit-on cacher son alcoolisme, ses souffrances pour ne pas provoquer la mise en route d’un appareil répressif et une mise à l’écart de la Société ? Quel peut être le sens d’une obligation de soin, d’un séjour en psychiatrie, après un délit, sous alcool ? Comment faire vivre l’exigence démocratique en alcoologie ?