Comment et pourquoi parlons-nous ?

 

Lundi 26 Juin

Vaste sujet, me direz-vous et, en même temps, question clinique rapportée à un cas que je vais expliciter.

Je découvre une situation clinique, celle d’une jeune femme qui a subi des maltraitances très précoces et durables, et qui souffre d’une pathologie singulière : souvent, elle ne peut s’empêcher de penser à voix haute, pendant des heures. Elle ne parvient pas alors à s’arrêter de parler. Elle décrit un dédoublement de sa personnalité, avec une partie qu’elle appelle haute – qui exprime une intelligence sensible − et une partie basse caractérisée par ce déferlement de paroles. Nous pouvons rapprocher ce fonctionnement de celui de l’autiste qui se protège par des gestes ou par des énonciations répétées comme le héros de Rain Man, incarné par Dustin Hoffman. 

Cette façon de parler peut être comprise comme une défense de type autistique, évoquant le héros de Rain Man, incarné par Dustin Hoffman.

Dans les circonstances habituelles, comment et pourquoi parlons nous ? 

D’abord, pourquoi commencer par le comment ? 

Parce que pour parler à soi ou à l’autre, il vaut commencer par écouter soi-même et l’autre. Il n’est pas bon de parler sans prendre le temps de vérifier l’état de réceptivité de l’autre. 

− Dans le cadre d’une relation insécure, l’autre influence énormément le comment. Certainsn’acceptent pas les diualogues construits sur le mode de la réciprocité.Ils conçoivent la communication sur le mode d’un rapport de force et d’intimidation.

La prise de parole suppose alors une écoute attentive pour donner la bonne réponse, celle-ci qui permet de s’accorder à l’autreen dépit des difficultés qu’il crée.Ces personnes ont une attitude d’emprise qu’ils manifestent au niveau du discours. Ils savent placer l’autre en situation défensive ou justificative. En fait, ils le placent dans l’impossibilité de s’exprimer librement. Le plus efficace, dans ces situations, est d’écouter, de se détacher émotionnellement, de bien examiner tout ce que l’autre exprime, au-delà des mots, par son intonation de voix, sa posture, et d’en dire le moins possible, jusqu’à ce que l’autre aille au bout de ses intentions. Après quoi, nous dirons ce qu’il nous semble opportun d’exprimer. 

− Dans le cadre d’une relation confiante et équilibrée…

Les principes sont les mêmes mais la liberté et la profondeur des réponses seront sans commune mesure avec la situation précédente. L’authenticité commande l’échange

D’une manière générale, nous pouvons prendre en compte la réceptivité de l’autre, son état émotionnel, son désir de dialogue. J’essaie de faire de tout moment partagé, quelque chose d’agréable et d’utile. Pour intéresser mon interlocuteur, j’aime partir d’un détail, d’une anecdote ou d’un fragment d’histoire qui peut être aisément partagé. 

Le mouvement de la pensée le plus constructif, en langage oral, me semble être d’aller du particulier au général − ce qui suppose une vision d’ensemble et une capacité d’utilisation des conceptsL’intentionnalité s’élabore par rebonds successifs, dans la discursivité de l’exposition. Le mouvement inverse, du concept général au particulier, est davantage exprimable par l’écrit, par l’exemple clinique. Une notion abstraite ou compliquée demande, en effet, de pouvoir être relue et illustrée pour être bien intégrée. 

Je ne parle pas habituellement pour rien dire. Je peux cependant utiliser la parole comme un jeu pour amuser ou m’amuser. Une bonne relation suppose une dimension ludique et/ou bienveillante

Si nous examinons la façon de parler des cinq filles Bennet d’Orgueil et préjugésnous disposons d’un échantillonnage variéMary est un moulin à formules morales. Ellepédante par son application, à force de vouloir étaler ses connaissances et de montrer la profondeur de son esprit.Pour moi, elle n’est pas loin de l’autisme et dans le film de Jo Wright elle est sympathique. Kitty est un perroquet, par manque de confiance en soi et de bons sens. Elle est immatureLydia l’est tout autant mais elle dit, avec aplomb, ce qui lui passe par la tête.Jane contrôle tout au moins de n’exprimer que des propos convenus, très éloignés de ses sentiments. Quant à Elisabeth, elle est spontanée, fine, moqueuse et impertinente. Toutefois, la bonne opinion qu’elle a d’elle-même et sa susceptibilité joue des tours à ses capacités d’interprétation. 

Nous avons tous des travers de communication qui gênent nos capacités d’écoute et d’expression. 

Comment analysez-vous les vôtres

Comment et pourquoi communiquez-vous ?

 

 

L’hypo-responsabilité

Lundi 19 Juin

Le groupe des familiers a proposé en mai, un thème fort intéressant, l’hyper-responsabilité. Compte tenu des complémentarités relationnelles éventuelles – qui soulagent nos responsabilités − et des conditions générales de l’exercice du sens des responsabilités, nous pouvons nous exercé à examiner la même question sous un angle opposé : l’hypo-responsabilité. En droit pénal, les experts psychiatres sont systématiquement convoqués pour donner leur opinion sur l’aptitude des sujets à récidiver. Charger un professionnel d’émettre une telle opinion pronostique est assez dangereux tant pour l’expert que pour la société. Je m’applique, quand je suis sollicité pour donner un tel avis, en matière de « rechute » à enlever toute valeur à ma réponse.

Il est rare que l’on puisse assimiler une personne alcoolique à une irresponsable. Le Droit sanctionne d’ailleurs les écarts de conduite alcoolisé selon des critères objectifs, ce qui maintient le sujet alcoolique dans sa situation de citoyen responsable, y compris lorsqu’il l’envoie en prison dans la succession de récidives ou du fait de la gravité de la faute. Le terme d’hypo-responsabilité semble plutôt bien correspondre à la situation d’un grand nombre de personnes alcooliques tant que l’alcool est présent ou qu’il revient. L’objectif thérapeutique premier est d’ailleurs de replacer le sujet en situation de responsabilité vis-à-vis de lui-même en premier lieu, vis-à-vis de son entourage familial ensuite. Cette option de l’alcoologie clinique, notons le, n’est pas vraiment celle de la consommation contrôlée ou des traitements de substitution proposés, quand ils existent. Il y a plus qu’une différence entre contrôler un comportement et encourager une personne à retrouver ou découvrir ses ressources personnelles, afin qu’elle exerce les responsabilités qu’elle aura choisi.

Pour autant, addictés ou non, ne sommes-nous pas tous en situation d’hypo-responsabilité, du fait des contraintes et du poids des normes qui pèsent sur nous entre notre propre subjectivité, les déterminismes qui nous affectent, de l’empilement des causalités qui nous influencent ou nous conditionnent?

Même si nous sommes résolument acquis au carpe diem, centrés sur nous-mêmes et nos centres d’intérêt, dégagés de la plupart des contraintes sociales, que nous reste-t-il pour satisfaire notre besoin de responsabilité, dont la valeur n’est plus à démontrer dans l’estime dans laquelle nous nous tenons et pour le plaisir de justifier notre existence ?

Le couple hyper et hypo-responsable est-il indépassable ?

Quels objectifs vous donnez-vous en terme de responsabilité ?

Quelles entraves vous gênent-elles le plus dans cette préoccupation ?

Sur quels points vous sentez vous irresponsable et donc innocent ?

 

Les pensées négatives

Lundi 12 Juin

La plupart des humains excellent dans un ou plusieurs domaines. Une de mes patientes dispose de trois caractéristiques qui émergent de sa personnalité : un sens pratique indiscutable qui lui a permis de se retirer de son cadre professionnel sans dommages pécuniaires et une excellence pour la randonnée en montagne. Surtout – ce qui nous intéresse tous − elle incarne une sorte de perfection dans la formation de pensées négatives. Elle souffre, indiscutablement, d’une addiction à la pensée négative. Il lui est impossible d’émettre la moindre phrase sans qu’une fumée noire se dégage de ses propos. Le plus froid de ses auditeurs ne peut rester longtemps insensible. Les silences même dégagent des sous-entendus lourds de mises en cause et de mécontentement.

Avec son conjoint, également randonneur, elle forme un couple très solide dans le partage de l’insatisfaction. Ma fonction sociale étant d’essayer d’aider les personnes à changer, je bute là sur une contradiction. Quel peut être l’objet du soin ? J’imagine qu’il n’y a guère qu’elle qui peut se risquer à choisir son niveau de mal-être. Je lui ai proposé de constituer la liste de ses pensées négatives, sans en oublier une, si possible. Peut-être la dernière sera : « Je suis certaine d’en oublier ». Elle a eu la gentillesse de m’envoyer une liste manuscrite (que j’ai fait recopier). Je n’ai pas compris pourquoi il lui était impossible de se servir du courriel électronique, puisqu’elle dispose d’un ordinateur à la maison.

Elle m’a promis d’être là. Elle pourra peut-être nous faire un témoignage et une analyse des raisons de sa philosophie.

Je propose à chacun de présenter une ou deux de ses pensées négatives, d’en expliquer les raisons et de nous dire s’il parvient à la surmonter.

Maintenant, place à la championne !

Témoignage

 Relation avec moi-même

Quand j’ai une douleur physique dans mon corps, je n’en vois pas la guérison.

Quand tout va bien je trouve que cela n’est pas normal, que cela ne va pas durer.

Quand j’entends des personnes que je fréquente critiquer d’autres personnes je me dis que c’est ce qu’ils doivent dire et penser de moi.

Je me sens responsable de la mort de ma mère et, pour moi, cette conviction est justifiée (à détailler en séance si besoin)

Quand je ne vais pas trop mal dans ma tête et dans mon corps, je repense à ma mère et cela me rend mal.

J’ai peur quand j’entreprends quelque chose que cela se passe mal.

Quand je mange un aliment que je suis supposé ne pas digérer, je pense que cela va me faire mal avant de le manger.

Quand je prends une décision, ou fait un choix, je pense toujours que j’ai pris la mauvaise décision ou le mauvais choix à l’avance, avant de réaliser l’action.

Relation avec mon mari

Je pense que mon mari me reproche toujours ce qu’il fait pour moi, me faire plaisir (c’est ce qu’il fait)

Je pense que mon mari ne veut pas que je fasse une action avec lui, il provoque une dispute. Ainsi statut quo.

Avec mon mari, quand on passe des moments agréables, je me demande qu’est ce qu’il va bien pouvoir trouver pour gâcher cela.

PS : on n’a pas un seul jour sans qu’il me cherche querelle sans raison valable.

Quand je fais quelque chose sans mon mari, il me dit toujours : « Fais attention de ne pas te faire mal », ou quelque chose dans ce sens. Cela m’induit une peur.

Mon constat à ma relecture 

Ce que je viens d’énoncer, en fait pour moi ce ne sont pas forcément des pensées négatives.

En fait elles découlent du contexte dans lequel je vis, j’ai vécu (famille : parents, mari, il me fait des colères, des caprices chaque fois qu’il ne va pas bien ou que les choses ne se passent pas comme il le voudrait). J’ai été harcelée au travail au point d’y mettre légalement fin.

J’ai vécu l’insécurité dés l’enfance (à détailler en séance si besoin)

Pour moi je n’ai pas de pensées négatives, mais mon attitude fait de moi une victime.

→ Anecdote racontée, arrivée avec mon mari afin de montrer les situations que je n’arrive pas à gérer.

Mon mari se gare devant un panneau de sens interdit de stationner, avant de faire une balade en montagne à la journée, je le lui fais remarquer et demande qu’il déplace la voiture. Il ne manque pas de places autorisées libres. Il ne veut pas. J’insiste. Alors il dit que si je continue on ne fait rien de la journée, ou que je parte seule. Je veux déplacer la voiture, il ne veut pas me laisser faire. Dispute. Enfin après un certain temps, il déplace en colère la voiture et on part se balader.

HG : Ce témoignage ne manque pas d’intérêt. Que signifie-t-il ? La patiente a été culpabilisée dans l’enfance par sa mère qui a pu, ainsi, exercer une relation d’emprise, lourde d’effets pervers. Ainsi, à l’âge adulte, la patiente a recherché et a trouvé une relation qui la fait souffrir. Cette relation remplace l’ancienne relation d’emprise masochiste. Dans la mesure où il existe une problématique de lien insécurisant, La patiente construit ses relations sur ce mode, masochiste mais aussi un peu sadique, pour que le lien soit le plus insatisfaisant possible. Qui plus est, elle a intégré la malveillance sur le mode somatique. Sa mère avait aussi beaucoup de maladies somatiques. Son corps ne cesse de lui renvoyer des douleurs et des malaises à des endroits assez variés et changeants. La patiente n’a pas guéri de son enfance. Elle serait perdue dans une relation détendue et gratifiante.