Réalisation et scénario : Guillermo del Toro

Date : 2017 /  USA

Durée : 123mn

Acteurs principaux :

Sally Hawkins (Elisa)

Doug Jones (l’amphibien)

Richard Jenkins (Giles)

Michael Shannon (Strickland)

Octavia Spencer (Zelda)

Michael Stuhlbarg (Hoffsteller)

SA/HA

 Mots clés : Enfermement – sensibilité − communication – bêtise – poésie

 

Difficile, même pour un esprit rationaliste, de ne pas tomber sous le charme de la ‘‘Créature’’ incarnée par l’élégant Doug Jones dans ce film fantastique, à l’actif du réalisateur mexicain Guillermo Del Toro. Tour à tour, Elisa, l’héroïne muette, femme de ménage dans un centre de recherche scientifique militarisé, son voisin de palier Giles, un vieux garçon talentueux, graphiste publicitaire voué au chômage, le docteur Hoffsteller, en réalité un espion russe infiltré, Zelda, la sympathique collègue et amie d’Elisa, vont s’unir pour sauver l’amphibien de la vivisection auquel le destinent les militaires qui commandent ce laboratoire expérimental construit sur le modèle d’un bunker.

C’est que l’histoire se déroule au temps de la Guerre froide au début des années cinquante. Les USA et l’URSS s’affrontaient alors par et pour la conquête de l’Espace !

Elisa porte sur son cou des cicatrices qui pourraient rendre compte de violences à l’origine de son mutisme. Aucune explication n’est cependant fournie à leur sujet. Pour atténuer sa solitude et dialoguer par gestes, elle peut compter Giles et sur Zelda. Elisa ne tarde pas à découvrir la Créature enchainée dans un bassin aménagé en marécage pour lui permettre de survivre. Elle aurait été capturée dans le Missouri, une rivière plus longue que le fleuve dans lequel elle se jette, le Mississipi. Le Big Muddy doit son nom à son caractère boueux, riche en limons nutritifs. Il a nourri des peuplades au commencement de l’Humanité, ce qui peut donner une base d’allure scientifique à cette fiction pour expliquer cette Créature, produit d’une mutation hydride humanoïde, conforme à la théorie darwinienne sur l’origine des espaces animales. Le spectateur averti peut ainsi soupçonner une explication évolutionniste aux traces rouges parallèles du cou d’Elisa et au fait qu’elle soit interdite de parole, comme l’amphibien : une mutation inachevée, en sorte. Est-ce là l’explication de l’absence de peur et de l’attirance irrésistible de la jeune femme pour la Créature ? Nous sommes ainsi plongés dans une science-fiction ramenant aux origines, plus divertissante, sommes toutes, que les très conventionnelles Guerre des Etoiles et autres Planètes des singes, censées annoncer le futur de l’Humanité. Nous sommes proches du romantisme gothique de Mary Shelley, à la différence que l’horreur et le pathétique se situent du côté des Humains.

Le colonel Strickland, adepte ridicule de la pensée positive, si typiquement nord-américaine, déteste sa capture qu’il martyrise à l’aide d’une sorte de bâton – équivalent phallique – capable d’électrocuter par contact. La Créature lui sectionne défensivement deux doigts provocant une hémorragie à nettoyer, ce à quoi s’emploient nos deux techniciennes de surface, non sans récupérer les doigts dans un sac à papier pour une improbable chirurgie réparatrice. L’histoire peut alors se développer entrainant le spectateur dans cette fable poétique, tendre et parfois violente, ironique et haletante, dépourvue de temps morts…

Le charme inquiétant du fantastique

En quoi ce film peut-il compléter notre réflexion sur la problématique alcoolique ?

L’enfermement est la Loi, au commencement. La créature captive est enchaînée dans une pièce verrouillée, immergée dans une eau qui évoque les marécages d’où elle a été retirée. Elisa est enfermée dans sa mutité et sa solitude affective. Le laboratoire est une prison de béton, régie par une organisation militaire. La guerre froide qui sous-tend l’intrigue est un autre enfermement, tout comme les idéologies qui s’affrontent, les silences et les complots qu’elle induit. La tendresse est interdite de séjour dans cet univers. Elisa a son secret – l’amitié amoureuse naissante avec la Créature, Zelda est dans le secret, par amitié pour Elisa, le docteur Hoffsteller est doublement isolé par son statut d’espion sa curiosité scientifique et par son opposition à la mort à laquelle est promis l’amphibien, Strickland est lui-même prisonnier de son orgueil, de sa grossièreté, de ses certitudes et de sa hiérarchie.  Après la disparition de l’amphibien, il écarte de ses investigations, les deux techniciennes de surface, pour la raison décisive que ce sont des « bonniches ».  L’analogie peut être faite avec l’enfermement induit par l’alcoolo-dépendance, le système-alcool qui s’est constitué autour du buveur, jusqu’à l’enfermement dans les représentations méprisantes qui s’attachent aux ‘‘alcooliques’’ et la logique même du soin institutionnel qui privilégie les mises à l’écart, sans réel effort de connaissance ou de compréhension.

L’alternative à l’enfermement est la reconnaissance de l’autre, de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Ce rapprochement sensible, ‘‘congruent’’, fait penser au titre d’un ouvrage qui fit date dans la production psy-alcoologique française : Alcoolique, mon frère, toi » de Jean-Paul Descombey. Il existe une continuité entre l’acceptation de l’autre, la neutralité bienveillante, l’empathie, la congruence et l’amour. Les amis d’Elisa, Giles er Zelda, fonctionnent comme des soignants. Ils ne jouent pas. Ils accompagnent. Ils s’impliquent.

Le bâton de parole, employé par des psycho-praticiens dans la continuité de traditions africaines, prend la forme humoristique de l’œuf, apporté par Elisa à la Créature, comme gage d’amitié et moyen de communication. Quoi de plus parfait qu’un œuf pour symboliser les origines et nourrir ?

L’histoire peut servir d’argument en faveur d’une communication qui passe par le regard, le toucher, les gestes, la douceur.

L’ironie peut avoir une force thérapeutique. Ici, elle est rousseauiste. Quel Monde nous propose donc les Puissances attachées à la domination, à la fuite en avant vers le ‘‘progrès’’ ? En quoi l’espèce humaine se croit-elle autorisée à asservir et à détruire aveuglément? Le message peut s’adresser, accessoirement, à celles et ceux qui se servent de l’alcool pour imposer leur violence à leurs proches avant de la retourner contre eux-mêmes.

Au-delà de ces considérations analogiques, le film joue son rôle de divertissement, de ‘‘hors-objet’’. C’est si agréable d’oublier un moment les addictions, les événements tragiques ou dérisoires, les grandes peurs de notre époque, pour se moquer de la Bêtise humaine et être ragaillardis par la force des relations affectives.