Jeudi 4 décembre 2017

Parler d’alcool à une personne concernée ou même à un professionnel de santé ne va pas de soi. Le terme d’alcoolique est à ce point source de malentendus et de honte qu’il faut trouver les mots pour le dire. La langue française est riche de milliers de mots mais nous avons à prendre en compte que de nombreuses personnes en maitrisent peu, tant sur le plan grammatical que du point de vue du sens. Quelques-unes ont le handicap de la langue d’origine, d’autres ont des problèmes de dysorthographie mais la plupart n’ont pas ces raisons.
La distorsion entre le langage parlé et le langage écrit a toujours été importante. Comme je le répète souvent, ce que Roland Barthes appelait « l’hystérie du langage », les approximations orales acceptables à l’oral cessent de l’être à l’écrit. Cette discordance doit être effacée par la transcription. Avec les progrès de l’illettrisme au sein de notre système éducatif, il n’est pas rare d’être confronté chez les étudiants d’université à des textes incohérents dans la construction des phrases et l’écriture des mots. Le correcteur est parfois conduit à lire à voix haute pour essayer de saisir le sens d’un texte qui évoque un sms d’élève de primaire.
Compte tenu des réalités, nous pouvons nous douter que le dialogue nécessaire pour aborder les problèmes d’alcool de façon approfondie ne sera pas aisé. Au-delà de cette difficulté fondamentale et de la spécificité relative des notions utilisées en alcoologie humaniste, comment s’y prendre pour employer des mots qui soient entendu et compris ?
Le plus sage, en pratique, est de commencer par écouter le consultant afin d’évaluer le niveau possible de l’échange. Force est de reconnaitre que les soignants sont encouragés à maintenir le dialogue sur les questions des types d’alcool, de quantités, de rester donc dans la logique de la consommation, en acceptant le déroulé des lieux communs sur les façons de boire en société ou sur les comportements des buveurs et de leur entourage. Un piège assez grossier est de stagner dans les récits pittoresques de la période alcool. Quel que soit le niveau culturel attribué au consultant, il est à la portée de tout soignant de faire des phrases simples telles que « Avez-vous besoin de vous cacher pour boire ? » « Avez-vous les mains qui tremblent le matin ? » « Perdez- vous souvent le contrôle de votre consommation après un ou deux verres ? ».
De même, le récit d’histoire qui se prête à un échange plus ou moins étoffé gagnera à être en partie dirigé.La chronologie et les événements principaux rattachés aux principales rubriques caractérisant l’histoire familiale, le parcours de vie, et le contexte du sujet en seront rendus plus explicites et permettent de dégager des lignes de force qui aideront à orienter le langage et le projet de soin.
Les groupes de parole se prêtent à une autre dynamique langagière associant langage spontané et langage contrôlé. La liberté d’expression est encadrée par le thème, les reformulations et la transcription ultérieure.
Les lectures participent, avec la répétition des échanges, à la constitution d’un langage commun qui autorisera l’usage de mots et de formules de plus en plus diversifiés et précis.
Il va de soi que l’alcool, les substances psychoactives, les troubles de l’humeur et d’interprétation qui s’y rattachent constituent une entrave. Il n’est pas utile de parler à l’alcool ou au déni. En revanche, il est opportun d’identifier à quel stade d’ouverture au changement en est le patient. Une réunion récente a évoqué les étapes de maturation de la décision (Prochaska, Diclemente, réunion du 23 novembre). Quand le sujet est poussé par un proche, il en est au stade de préinvestissement. L’étape suivante correspond à l’ambivalence du sujet. Il voudrait bien mais il n’est pas prêt à accepter les outils proposés, et spécialement le premier d’entre eux : l’abstinence non négociable. L’étape de décision doit être impérativement discutée et élaborée avec lui. Comme nous le disons : « le client a toujours raison » Le bon projet doit toujours s’établir à deux, en prenant appui sur l’envie du patient de passer à autre chose. Encore faut-il qu’il trouve le répondant adéquat du côté des soignants et des aidants. Souvent, il n’y a pas d’aidants. Quant aux soignants, ils apprennent ‘‘sur le tas’’ à défaut des groupes…
Il se vérifie que la grande majorité des patients est parfaitement capable de comprendre des explications faisant appel à des grilles de lecture médicales, scientifiques, psychanalytiques ou philosophiques, à la condition que leur interlocuteur maîtrise le sens des mots et qu’il sache créer les conditions d’une relation empathique sur le mode de la réciprocité. Á la difficulté du patient peut répondre l’évocation d’un problème analogue tiré d’une autre histoire, de la vie même du soignant, ou encore d’un film ou d’un ouvrage.
S’il y a donc des difficultés de compréhension ou de communication, ce n’est pas tant du patient que cela vient mais de la qualité de la relation à établir entre lui, le soignant et/ou l’aidant. Cette relation s’apprend comme un langage avec des dits, du suggéré, avec tous les autres modes de communication ̶ non violente car il est contreproductif d’agresser (!) – par l’écoute, la voix, les yeux, le visage, la posture…
Comme aidants, soignants ou patients, avez-vous l’impression de maitriser les mots (et la relation) pour le dire (l'alcool, mais aussi toutes les déclinaisons de la souffrance et parfois de l’espoir) ?