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02 Mars 2020

Le rêve d’un citoyen pacifique serait de pouvoir débattre des questions qui l’intéressent, en connaissance de cause, en faisant abstraction de l’esprit partisan. Cette disposition d’esprit bien difficile à mettre en œuvre dans la vie courante, est déjà plus que ce que recouvre la notion d’apolitisme.

Quand j’étais petit, j’entendais un de mes proches manifester souvent son rejet de la politique. Dans son activité professionnelle, il faisait preuve de compétence et de loyauté. Il ne se prenait pas au tragique ni même au sérieux. Bref, il était normal, tout en étant farouchement attaché à son indépendance. Je crois avoir bénéficié de son effet modèle. Cependant, le spectacle du monde m’a conduit à m’intéresser à la politique, sans jamais m’imaginer en faire un métier. Aujourd’hui, la réflexion politique n’a pas bonne presse et c’est bien dommage. L’information véhiculée par les médias crée l’illusion d’une opinion politique personnelle, alors qu’elle est en fait très largement déterminée par la position et les origines sociales ainsi que par « l’air du temps ». Le désintérêt pour la politique fait intervenir de nombreux phénomènes. Le premier d’entre eux est certainement la conviction que l’essentiel des décisions se fait à notre insu, le plus souvent contre l’intérêt général et nos besoins légitimes. Nul doute que la politique soit un art difficile. Il y a cependant une marge entre ce qui est proposé et ce vers quoi il faudrait tendre, à partir de la prise en compte des réalités et d’une capacité prévisionnelle. L’habitude aujourd’hui est de confronter chacun d’entre nous à des problèmes planétaires, de susciter des émotions, des indignations et des inquiétudes, sans que jamais, véritablement, nous soyons considérés comme des citoyens intelligents, responsables, acteurs de leurs choix.

L’alcoologie et l’addictologie nous offrent un champ de réflexions et de pratiques où la politique a constamment un impact. Le seul fait d’avoir un problème d’addiction devrait favoriser le développement d’une conscience politique aiguë. Il n’est guère possible, en effet d’examiner un aspect de la problématique addictive qui ne mette en jeu la politique familiale, le vivre-ensemble, l’offre de soin, la prévention, l’économie, la publicité, les représentations sociales et les connaissances notamment scientifiques…

Ne pas se reconnaître aujourd’hui dans l’offre politique actuelle ne nous autorise nullement à être « apolitiques ». L’apolitisme est la religion que nous proposent nos Maîtres. Pour reprendre une formule de Talleyrand : avoir un problème d’addiction et être apolitique est plus qu’un crime, c’est une faute !                 

Qu’en pensez-vous ?

 

Lundi 24 février 2020

 La question écologique tourne à l’obsession. En cette période d’élections municipales, tous les discours se colorent en vert. Que pouvons-nous en dire, du point de vue des addictions ?

Nous avions déjà abordé ce thème en septembre 2018. Notre réflexion ne fait que commencer à s’élaborer. « Les écologies » occuperont la trente-troisième et dernière place de la troisième partie d’ANESTHÉSIE GÉNÉRALE, juste avant la conclusion. Les chapitres accumulés en amont mettront en jeu les addictions dans le débat, tout en exerçant notre esprit critique.

Très peu d’addictions peuvent échapper à une critique écologique. Pour être juste, cette critique doit reposer sur l’ensemble des conduites addictives et de leurs déterminants. L’enjeu de cette troisième partie du livre - je le rappelle - est d’examiner les possibles, c'est-à-dire nos marges de progression à court et moyen terme.

Une première évidence écologique, chacun doit accepter d’exercer sa part de responsabilités pour se délivrer d’une addiction porteuse de préjudices pour soi et, en règle générale, pour ses proches. Il n’est pas question, ici, de s’attarder sur le défaut de lucidité, de prudence, ou de connaissances des innombrables personnes qui développent des addictions destructives. Nous ne savons que trop les forces convergentes, de toute nature, qui mettent une personne sur cette voie dangereuse. Nous pourrions défendre l’idée qu’une urgence écologique s’applique à chaque personne addictée, indépendamment des affects de honte et de culpabilité. Cesser l’addiction est un acte d’écologie politique. Chaque addicté qui, consciemment, trouve la force de surmonter sa dépendance se met en situation d’accroître sa part de liberté en mettant fin à sa dépendance. Il accomplit ainsi un acte écologique essentiel.

En cessant de fumer, de s’alcooliser ou d’user de substances psychoactives, le sujet fait du tort au commerce des dealers légaux et illégaux. Avec une baisse significative de clients, ceux-ci devraient se reconvertir. D’autres évolutions deviendraient possibles qui inévitablement perturberaient l’ordre établi. D’où l’intérêt de ne laisser aucune addiction dans l’ombre. Certaines sont efficacement occultées.

L’addiction au pouvoir et à l’argent, les pulsions et compulsions violentes qu’elles flattent et exacerbent ne sont pas décrites comme telles alors qu’elles sont la source de gâchis humains, écologiques et économiques incommensurables. Les aliénations numériques sont banalisées de diverses manières. Elles contribuent efficacement à la diffusion de la violence et de la délation. L’actualité met l’accent sur les pratiques sexuelles, pénalement sanctionnables, sur les enfants et les femmes . Si on en croit le journal régional, le psychiatre d’une Commission d’établissement avait demandé à un des chirurgiens d’un hôpital de Bretagne de démissionner pour ses agissements pédophiles. L’affaire revient au premier plan, aujourd’hui. Le chirurgien comparaît pour « viols et agressions sexuelles » sur des patients mineurs… tout au long de trente ans de carrière. Les instances officielles – l’Ordre des Médecins compris - ont laissé les choses se poursuivre. D’autres pratiques aussi peu respectueuses de l’autre sont passées sous silence – sur des adultes - au nom du « libre conditionnement ». Beaucoup d’enfants se fabriquent sans que leurs géniteurs aient conscience des responsabilités induites. Les parents BIO n’appartiennent pas à la logique écologique. Ils ont à aimer et éduquer, à se respecter et à se faire respecter.

Cesser l’addiction fait, pour commencer, gagner du temps et de l’argent. La santé est meilleure, les capacités intellectuelles et physiques se développent. Les comportements moutonniers régressent. Il va de soi que l’arrêt de l’addiction n’a de sens que si la personne essaie de voir plus loin, si elle aiguise son esprit critique au contact de ses réalités et de ce qu’elle apprend des autres. L’avenir peut alors s’ouvrir ou se rouvrir.

Quelqu’un qui cesse de boire en s’emparant de sa capacité critique n’est jamais un has been, quel que soit son âge et ses attributions. Même si, comme disait Heidegger, c’est un être-à-mourir, pris dans de multiples limitations de liberté, il devient une personne à part entière, éminemment fréquentable, qui ne se dérobera pas. Il peut diffuser un rayonnement bienfaisant, de toutes sortes de façons.

Libre à lui, ensuite, de mettre en pratique une conscience écologique plus ou moins aiguisée, sous réserve qu’elle ne soit pas un nouveau prêt-à-penser, une nouvelle forme d’Ordre Moral.

Avez-vous conscience de votre pouvoir écologique ? A quoi le rattachez-vous ?

 

 

Lundi 17 février 2020

Un échange sur les grilles de lecture est opportun à ce moment de mise en forme de l’ouvrage « Anesthésie générale ».

En quelques dizaines d’années, les regards portés sur la planète Terre et ses habitants ont terriblement changé. Certaines grilles de lecture du réel ont été effacées, d’autres ont émergé, mais ce qui interroge le plus est l’impression qu’une masse croissante d’individus se dispensent d’essayer de comprendre le monde.Ce qui semble le plus important pour eux, aujourd’hui, est de vivre des émotions, de se satisfaire de l’immédiateté, de jouir sans entraves ni contraintes. Le souci de comprendre la société et le monde pour faire prévaloir l’intérêt général, développer l’harmonie et les équilibres entre les peuples et les êtres a presque disparu. Les métaphysiquesdu « Petit Moi » et de la consommation, parfois contradictoiresse sont imposée, coexistant avec les métaphysiques anciennes. Les sciences elles-mêmes semblent concernées par une métaphysique positiviste : le scientifique se cantonne dans son domaine de prédilection,sans se demander quelle est la logique qui détermine son approche. Un exemple : quand un addictologue réduit la prévention à la gestion des dommages induits par l’alcool et à une protestation formelle face aux manigances des alcooliers, il évite de mettre l’accent sur les autres ‘‘pourquoi’’ des problématiques alcooliques et addictives et sur les failles de l’offre de soin. Il ne constitue pas uneargumentation contradictoire face à la politique de l’Etat. L’élite scientifique contribue à perpétuer le système économique, financier et idéologique en place. Les voix dissonantes sont étouffées ou discrédités par les avis contraires de scientifiques acritiques. Elle va jusqu’à nier le caractère addictogène de nos Sociétés alors qu’elle pourrait être à l’origine d’une critique structurée débouchant sur une prise de conscience politique. Les addictions s’inscrivent dans cette évolution. C’est la raison pour laquelle il est indispensable de réfléchir aux grilles de lecture elles-mêmes afin de leur redonner leur finalité : celle de comprendre le Monde et ses populations pour les préserver et induire les changements nécessaires.

Autrefois, ces grilles de lecture se construisaient à partir de ce qui était enseigné à l’école, acquises ensuite, pour l’essentiel, par les lectures « critiques ». Il n’était pas difficile d’élargir ses connaissances et de développer une pensée critique, par les interactions entre l’observé et le réfléchi. Un décalage salutaire se constituait, avec son lot d’utopies, également assez souvent nourri par les transmissions familiales et l’expérience du travail socialement utile. Les impératifs de réussite sociale, du paraitre et de la jouissance ont balayé cet effort de construction de grilles d’analyse du réel dont pouvait émerger une éthique de sociabilité. L’idéologie égo-grégaire s’est imposée, à peine dérangée par la montée des périls mis en scène par l’information.

Pour l’addicté, un choix difficile se fait jour, conserver la même conception du monde à l’origine de son addiction ou développer son esprit critique en s’ouvrant à des grilles de lecture nouvelles, en les soumettant elles-mêmes à un examen critique.

Un échange du film « Le jeune Karl Marx » exprime cette idée : Marx, son épouse, Jenny, Engels s’accordent en riant sur l’idée de devoir réaliser une « critique de la critique ‘‘critique’’ ».Du point de vue de Micromégas, le comportement de la jeunesse d’aujourd’hui, d’hier et d’avant-hier dans ses rapports aux addictions peut évoquer les grands aveuglements du passé. Jean de la Fontaine, dans « Les animaux malades de la peste » faisait ce constat : "Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ». 

Bref, quelles sont les grilles de lecture nécessaires selon vous à une vie débarrassée des addictions ?