lundi 20 février 2012

Un stage est-il une pause dans un parcours d’alcoolisation ou l’amorce d’un véritable changement dans l’itinéraire de vie d’une personne alcoolique ?

Entre le moment de la première démarche et celui où un vrai changement s’amorce, il peut se passer beaucoup de temps. Parfois même le changement n’intervient pas. Ce qui survient est dans la logique de l’alcoolisation : vie raccourcie, vie abîmée, vie dépourvue de sens, succession de pertes, de sanctions et de dommages, tant pour soi que pour ses proches. Parfois, le changement, c’est même la règle, va connaître des à-coups : des avancées, des stagnations, des reculs, avant de prendre une forme plus stable.

Il appartient à chaque alcoolique de raccourcir le temps perdu, le temps des dommages induits. Le stage s’efforce de donner un cadre, des repères, des orientations pour une vie nouvelle, qui vaille la peine d’être vécue. Sans doute, les difficultés sont là, présentes, parfois lourdes, comme un ciel chargé de nuages noirs, mais c’est le propre de l’homme de ne pas renoncer.

Un alcoolique ne peut espérer composer avec l’alcool. Sans doute, parfois, le considère-t-il, faute de courage, comme un moindre mal. Avec l’alcool, il a appris à se mentir, plus encore qu’à mentir aux autres. Cependant,  sous alcool, les jours meilleurs n’arrivent jamais, les opportunités de changer le cours des choses ne sont jamais saisies durablement. Souvent même, le sujet ne les voit même pas.  C’est le pire qui dessine l’horizon. Bacchus prend de plus en plus le masque d’une fatalité spectaculaire ou misérable.

Le sujet doit donc oser croire en lui, accepter l’aide qu’on lui propose, se mettre en question et au travail, cesser de se payer de mots ou d’émotions à la petite semaine. Son existence doit cesser d’être machinale et ennuyeuse. Il doit cesser d’être assisté et surveillé, refuser d’être moyen. Il doit devenir grand pour ne pas rester petit.

Cela fait beaucoup de « doit » mais l’alcoolique se doit beaucoup de choses.

Pas facile, sans doute, mais la partie vaut le coup : ceux qui ont avancé dans le chemin peuvent en témoigner.

lundi 13 février 2012

Ma promenade en Aquitaine m’a fait entendre Gérard Ostermann lancer l’idée d’une journée de congrès sur « Confiance et soin ». J’ai repris la balle au rebond, lui proposant par voie électronique mes services pour traiter le thème de la confiance en alcoologie. Nul besoin d’attendre sa réponse. J’en ferai le quatrième thème de l’ouvrage de Bacchus sur l’alcoologie au quotidien.

Pour lancer plaisamment le thème, je dirai, en préambule, que la confiance doit être combattue sans pitié dans les premiers temps de la relation soignante en alcoologie.

L’alcoolique a commencé sa carrière en accordant une confiance illusoire et destructrice en la dive bouteille. Nous avons, comme soignants, à lui prescrire la défiance comme principe de soin :

  • défiance dans la bouteille,
  • défiance à l’encontre des soignants, possibles ganaches mercantiles ou individus mal dans leur peau, attachés à soigner chez les autres ce qu’ils ne savent voir et soigner en eux,
  • défiance envers l’entourage, même bienveillant, à cause des bénéfices secondaires souvent rattachés à l’addiction en dépit des souffrances infligées,
  • défiance envers soi, au-delà de la notion passablement débile de « confiance en soi »,
  • défiance générale !

Surtout, donc, aucune confiance a priori, mais au contraire une défiance systématique, méthodique, rigoureuse, ouverte.

La confiance est d’abord une paresse de l’esprit. Elle équivaut au degré zéro de l’esprit critique, du discernement, du courage nécessaire. Elle rejoint la crédulité et la superstition.

L’alcoolique doit acquérir la défiance du renard des sables, à la différence qu’il est loin de disposer de son agilité et de sa résistance. L’apprivoisement est à l’ordre du jour. Il est réciproque.

Une difficulté propre à la dépendance alcoolique est que le sujet fait confiance à son ennemi, l’alcool, équivalent de « bonne mère », supplément de force, et aux alliés de celui-ci, la facilité, le conformisme… plutôt qu’à ses partenaires de combat potentiels. Sa dépendance psychique à l’alcool favorise une confusion permanente : il s’allie à ses adversaires, il écarte des alliés potentiels. Il surévalue ses forces. Il néglige les réalités. Il s’effondre aux premières difficultés, retrouvant sa bouteille ou, du moins, ses fonctionnements les plus stériles.

Lire la suite : La confiance en alcoologie

lundi 6 février 2012

C’est le titre choisi pour la quatrième journée d’alcoologie du 14 décembre organisée par l’AREA et le thème de la conférence du professeur Myriam Tsikounas, Rédactrice en chef adjointe de la revue Alcoologie-Addictologie de la Société Française d’Alcoologie, coordinatrice d’un numéro de sensibilité clinique de cette même revue. Ce sera notre thème pour cette semaine qui accueille une équipe de femmes.

Le titre a un double sens :

  • Comment l’alcoolique, et au-delà l’addicté, voit-il le monde et se voit-il lui-même ?
  • Quels sont les stéréotypes qui sont appliqués aux personnes alcooliques dans notre société ?

Dans la présentation du numéro de décembre de la revue, Myriam Tsikounas fait allusion au cinéma concernant des médecins alcooliques. La revue fait sa place au Dr House, célèbre médecin d’une série TV britannique, dépendant de la cocaïne. Freud lui-même a les honneurs de la revue comme utilisateur de ce même produit.

Un des avatars de la condition alcoolique est de disparaître sous le qualificatif d’addicté. De fait, les patients alcooliques apprécient la fumée du tabac et des joints, dépendent facilement des benzodiazépines et de la codéine, sans oublier les addictions sans drogues en rapport avec l’alimentation ou avec des activités plus ou moins compulsives.

Doit-on pour autant revendiquer l’identité d’alcoolique qui a le double inconvénient de véhiculer toutes sortes d’attributs plus négatifs les uns que les autres, quel que soit le cadre de référence employé : psychopathologique, familial, moral, social ? Le destin du mot « festif » est encore en suspens.

La condition historiquement revendiquée de « malade alcoolique » stigmatise plus qu’elle ne libère la réflexion, sans pour autant déboucher sur une offre de soin spécifique et efficiente en termes de soin et de prévention.

Dès lors comment penser les relations pathologiques et préjudiciables avec l’alcool en dehors de la notion ouverte et combative de problématique alcoolique ? Comment faire valoir cette notion psycho-dynamique et psychosociale, en dehors d’une seconde  notion vécue, celle d’alliance thérapeutique ? Comment ne pas relier la problématique alcoolique à « l’humaine et amère condition » ?