Lundi 9 Décembre 2019

 

La notion de double vie m’a récemment été proposée en consultation. Au sens usuel, l’expression désigne une liaison cachée. Ce genre de situation n’entre pas dans les préoccupations habituelles du soin. Ce type de relation peut coïncider avec des préoccupations éthiques et affectives, même s’il est réprouvé par la Morale et les experts en hypocrisie sociale. Si on en croit Eugène Labiche « le plus heureux des trois » n’est pas toujours celle ou celui à qui l’on pense.

La ‘‘double vie’’ est une source de complications et de malheurs sans fin à la période de l’alcool. Le buveur ou l’addicté doit se cacher, mentir, subir des humiliations, chaque fois qu’il est pris sur le fait. Le proche est douloureusement confronté à un ménage à trois, qui finit d’ailleurs par se limiter à deux : le buveur et sa bouteille. Cette question-là, également rebattue, n’est pas neuve. À la fin, nous pourrions même avancer qu’il n’y a plus de vie mais plutôt une survie.

La notion de double vie ou, pourrait-on même dire, de vies multiples mérite d’être discutée dans le cadre d’une vie débarrassée des addictions. Nous avons admis, avec Pierre Bayard, la possibilité de personnalités multiples, selon les contextes de vie. Il s’agit là d’observations courantes. Un enfant ou un adulte dévalorisé peut finir par incarner les caractéristiques justifiant le rejet ou la condescendance. À l’inverse, avec une aide psychothérapique appropriée, il peut gagner une meilleure estime de lui-même, plus de confiance en lui et développer alors une personnalité différente, au moins à certains moments. Pierre Bayard a qualifié de « personnalité potentielle », ce qui s’observe quand le contexte change. Ce devenir est un des arguments de son livre « Aurais-je été résistant ou bourreau ? ». On peut estimer que l’organisation d’une société pèse directement sur l’émergence de personnalité duelle ou multiple. N’y a-t-il pas en chacun de nous un peu de l’homo sapiens, de l’homo faber, de l’homo addictus, voire même du robot ?

Il est banal que nous ayons une ou plusieurs vies au niveau professionnel, d’autres vies pour le temps libre et les loisirs et une vie affective plus ou moins diversifiée. Aucun être ne peut satisfaire à 100% un autre être. Pour autant, il nous appartient d’éviter des cloisonnements schizophrènes et être nous-mêmes dans les différents secteurs de notre vie en étant aussi transparents que possible.

Que pensez-vous de ces notions de double, de pluralités de vie ?

 

 

Lundi 2 Décembre 2019

Nous avons essayé, le 4 novembre dernier, de nous situer par rapport à cet étrange projet : évaluer les aptitudes au bonheur de chacun d’entre nous. Cette disposition est, à n’en pas douter, essentiellement subjective. Les représentations du bonheur sont cependant induites par notre environnement culturel. Le travail proposé à notre étudiante stagiaire, Marie, laisserait penser qu’il existe des normes permettant de définir les situations ou bien l’état de bonheur. Il n’est pas besoin de faire preuve d’un grand discernement pour sentir combien une approche chiffrée et statistique du ou des bonheurs véhicule de conventions, d’artifices et de biais. Chacun d’entre nous a ses propres représentations de ce qui constitue, à ses yeux, le bonheur et les bonheurs. Ce genre de thématique fait courir le risque d’énonciation de platitudes et d’incompréhensions. Le thème du 4 novembre avait proposé une liste de douze questions, à ce jour aucun retour écrit n’a été produit. Pour stimuler les échanges à venir, je me risque à de très courtes réponses qui n’engagent que moi.

1) La définition du bonheur. Le bonheur est une opportunité à saisir avant qu’elle ne s’efface.

2) Les différences entre le bonheur, la satisfaction et la joie. L’euphorie est une sensation éphémère de satisfaction intense. La satisfaction est l’assouvissement d’un besoin. Le bonheur est la rencontre transitoire d’une aspiration et de son accomplissement. La joie correspond à la paix d’un esprit détaché des ‘‘bruits et de la fureur du monde’’.

3) Les liens entre bonheur et plaisir, bonheur et ennui. L’ennui a deux faces opposées. Il peut ouvrir à la rêverie. Il peut refléter un accablement face à la vacuité. Le plaisir a également deux faces : l’une est tournée vers la satisfaction, l’autre vers la joie.

4) Le bonheur comme état durable ou transitoire. Le bonheur est toujours un état transitoire. C’est à chacun de savoir le répéter et le renouveler.

5) Les dispositions pour le bonheur. Comme tout pessimiste, j’ai de fortes dispositions pour le bonheur. Il s’agit pour moi d’une nécessité vitale pour compenser la tristesse, la colère et le dégoût que m’inspire nombre de situations.

7) Les composantes de la personnalité nécessaires au bonheur. Un fond dépressif, le refus du pire, un minimum de vitalité et d’opiniâtreté, un peu d’intelligence et d’humour, de l’esprit critique, une considération sincère et amusée pour son prochain.

8) La conscience du bonheur. Le bonheur c’est comme le silence ou la démocratie, nous en prenons conscience quand il disparait.

9) Cinq situations de bonheur. 1 La présence d’un être aimé, 2 L’accomplissement d’un travail difficile. 3 Un enfant qui joue. 4 Le spectacle de la Nature. 5 Un essai collectif du Stade toulousain conclu par Cheslin Colby.

10) Les principaux ingrédients du bonheur : soi, l’autre, l’atmosphère.

11) Le dernier moment de bonheur : La rédaction de ces réponses.

12) Les relations entre le bonheur et l’alcool : transitoires et illusoires.

À vous de jouer… Vous pouvez vous limiter à une seule question, deux si vous êtes gourmand.

 

Lundi 25 Novembre 2019

Lundi dernier, nous avons abordé la question de « l’héritage ». Des choses ont été dites. Comme me l’a fait remarquer une participante, nous n’avons pas abordé la question de l’héritage religieux et spirituel. Il n’est pas dans nos habitudes de nous dérober et, sur cette question moins que d’autres, car il s’agit d’un point qui intervient de façon indirecte dans le champ des addictions. Nous avons le projet de rédiger un document sur cette question. Il est, en effet, difficile d’imaginer qu’une personne puisse se satisfaire seulement de l’absence des nuisances d’une alcoolisation pathologique. J’ai ajouté le terme de politique (ou philosophique) car cette dimension de l’homme est également en crise, favorisant des comportements « déboussolés ».

Sans être forcément très au fait de la chose politique (ou philosophique), le constat qu’il est possible d’en faire n’est pas enthousiasmant. Plus personne ne peut adhérer à l’idéologie du progrès, comme il y a 50 ans. Il en résulte une crise du Politique. Rien ne se dessine qui apporte des perspectives d’action pour un « avenir meilleur ».

Les progrès de la connaissance ont contribué à un recul du religieux ou, plus exactement, à la persistance ou au renouveau d’idéologies religieuses que l’on pourrait considérer comme obscurantistes, c’est-à-dire comme contribuant à brouiller le rapport au réel et à la politique au sens noble du terme.

La spiritualité était étroitement liée à ce que l’on pourrait appeler le meilleur des religions. Elle subit l’effet de l’idéologie matérialiste, des obscurantismes et de la police de la pensée qui sévit par la mainmise d’une minorité sur la communication de masse. La spiritualité sans racines reflète l’émiettement social. Elle manque de consistance.

L’impression générale, accentuée par la tyrannie de l’immédiateté, est qu’il devient très compliqué de conjuguer les principales composantes qui constituent une société : des règles communes respectées, des connaissances solides, une base éthique, raison d’être de la philosophie, des valeurs spirituelles, une mémoire qui s’inscrive dans une forme de continuité, y compris par une adhésion souple et respectueuse à ce que nous appelons les « grands récits ».

Qu’en est-il de votre héritage politique, philosophique, religieux, spirituel ?