Réalisation : Hiner Saleem

Scénario : Thomas Bidegain, Hiner Saleem, Véronique Wüthrich

Date : 2019

Turquie – France - Belgique

Durée : 90 mn

Acteurs principaux :

Mehmet Kurtulus : Fergan, l’inspecteur

Ezgi Mola : Azra, la propriétaire de l’hôtel

Ahmet Uz : Kasim

Turgay Avdin : Kurak, le journaliste

Senay Gürler : Lady Winsley

SA/ HA

 Mots clés : identité – divertissement – mœurs – mystère – humour

 

 

Lady Winsley est une américaine qui a l’habitude de passer l’hiver dans une île turque pour écrire ses romans. Elle est trouvée morte dans sa villa. L’inspecteur Fergan arrive d’Istanbul pour l’enquête. Il fait la relation entre l’assassinat – d’une seule balle et sans violence – de la romancière et le fait qu’elle écrivait un livre traitant d’un meurtre survenu vingt ans plus tôt dans l’île. Le livre est introuvable. Fergan émet l’hypothèse que le meurtrier pourrait être le fils illégitime d’un notable de l’île, déclenchant un vaste dépistage par des tests ADN. Cela faisant, il soulève une question-tabou, celle des relations extra-conjugales. Le journaliste de l’île révèle alors que l’inspecteur est d’origine kurde. Les habitants lui deviennent d’autant plus hostiles. L’inspecteur est d’abord vécu comme un perturbateur, un étranger, y compris par les femmes de l’île : « Et d'abord, on est chez nous et on a le droit de tuer qui on veut! ». Cependant, Fergan et Arza, la propriétaire de l’hôtel tombent amoureux et celle-ci maîtrisant l’anglais va aider l’inspecteur à résoudre l’énigme quand le tapuscrit devient disponible, à l’initiative de la mère d’un suspect.

Que peut apporter une intrigue policière à un patient alcoolique ?

« Qui a tué Lady Winsley ? » reprend sur un mode humoristique la construction d’une enquête policière à la façon d’Agatha Christie : un meurtre sans mobile évident, une communauté restreinte, des rebondissements, un dénouement inattendu. Une personne qui suspend son addiction doit affronter de nombreux problèmes. Elle dispose aussi d’un temps libéré qui laisse place aux divertissements. En quoi ce genre de film policier peut-il la satisfaire ? À la différence des émissions télévisées ou des films noirs créant une atmosphère d’angoisse, émaillés de violences, de « scènes de sexe » et dégoulinant de sang, ce type d’histoire est de tout repos : l’énigme est posée, l’inspecteur saura la résoudre et dans l’intervalle nous avons la possibilité de découvrir, grâce à des acteurs inconnus et un scenario élaboré, des visages, et des éclairages propres au cadre où se déroule l’action.

L’histoire donne l’occasion de se rapprocher de mœurs qui participent au dépaysement. Le fait qu’elle se déroule sur une île turque et que l’inspecteur soit d’origine kurde conduit à nous intéresser aux particularités de cette diaspora sans territoire défini. Elle permet de s’interroger sur l’origine des conflits identitaires, des contentieux enfouis qui alimentent une intolérance peu compréhensible de l’extérieur. L’intrigue policière devient en partie le prétexte de la découverte d’une forme de culture insulaire, avec l’humour ainsi que l’archaïsme et les oppositions idéologiques qu’elle véhicule. Nous avons l’occasion de découvrir des personnalités singulières et d’assister à l’évolution des protagonistes. Le rapprochement amoureux de l’inspecteur Fergan et de son hôtesse Azra s’effectue en contrepoint de l’enquête.

La confrontation entre une justice du continent, c’est-à-dire d’Istanbul, se voulant scientifique, recherchant systématiquement le criminel via son ADN, et la volonté de la population de retrouver sa tranquillité, après le meurtre d’une étrangère, est une source d’amusement pour le spectateur. Un tel film est recommandable. Il répond au souci de légèreté et de peuplement d’images qui convient à un esprit confronté à la grisaille de son quotidien.

 

Réalisation et scénario : Florian Henckel

Date : 2019 / Allemagne

Durée : 188 mn

Acteurs principaux :

Tom Schilling : Kurt Barnert

Paula Beer : Ellie Seeband

Sebastian Koch : le Pr Carl Seeband

Saskia Rodendhal : Elisabeth May

Caï Cohrs : Kurt Barnert à 6 ans

Ina Weisse : Marthe Seeband

Evgenly Sidikhin : Murawjow, NKVD

SA/ HA

 Mots clés : Eugénisme – totalitarisme – créativité –enfance – amour

 

 

Cette fresque de trois heures absorbe l’attention du spectateur sans le lasser un instant. Elle couvre une période de l’histoire de l’Allemagne depuis les heures sombres de l’installation du régime nazi au mur de Berlin. Elle est centrée sur un enfant, Kurt Barnert, qui devint par la suite un peintre reconnu en reproduisant, dans des tableaux, des photographies de différentes origines. L’histoire s’inspire de personnages et de faits réels. Le peintre Gerhard Richter a servi l’inspiration du réalisateur et scénariste : Florian Henckel von Donnersmarck.

En 1939, Kurt, un jeune garçon de 6 ans, découvre en compagnie de sa jeune tante Elisabeth May, une exposition organisée à Dresde par la culture nazie sur « l’art dégénéré ». La complicité entre le jeune garçon et sa tante est exceptionnelle. Elisabeth souffre de troubles schizophréniques légers. Elle est orientée vers un hôpital psychiatrique pour être gazée dans un second temps, sur la décision d’un médecin gynécologue et obstétricien, le Pr Seeband…

Les racines de la créativité

L’œuvre sans auteur est un film d’Histoire, celle de l’Allemagne hitlérienne puis de l’Allemagne coupée en deux après Yalta. Elle raconte avec brio l’histoire d’un jeune garçon qui deviendra grand. Ce film nourrit plusieurs thèmes qui peuvent être repris et discutés dans le cadre de l’alcoologie clinique.

  • La schizophrénie et l’eugénisme. Les nazis avaient l’ambition d’imposer la prétendue race supérieure aux autres populations, tout en améliorant la qualité de celle-ci. Leurs méthodes étaient nettement plus expéditives que les techniques d’eugénisme animalier. Il suffisait d’un diagnostic de maladie psychiatrique pour justifier la stérilisation ou l’élimination pure et simple. La gracieuse Elisabeth May, référence affective et intellectuelle du jeune Kurt, adorable petit garçon aux yeux clairs, a le malheur de « dérailler » dans le contexte déstabilisant du modèle culturel des nouveaux maîtres de l’Allemagne. Le médecin de famille, endoctriné et chargé du « dépistage », envoie, comme c’est la nouvelle règle, Elisabeth dans un hôpital chargé de stériliser les femmes ne donnant pas les garanties nécessaires pour produire des enfants de race supérieure. Le gynécologue, le Pr Seeband, qui officie reste imperméable aux arguments déchirants de la jeune femme. Pire, au terme d’une séance d’une charge émotionnelle exceptionnelle, il l’envoie se faire gazer dans un hôpital psychiatrique réorganisé à cet effet. Le système fonctionne. Chacun reste à sa place et dans son rôle, les infirmières en tête. La scène où des infirmiers viennent enlever Elisabeth se fige dans la mémoire de Kurt. Sa tante lui avait suggéré de ne jamais détourner les yeux, quand le spectacle dérangeait. En alcoologie, la composante dépressive ou psychotique est très fréquente. Nous retrouvons la même sensibilité créative que celle exprimée par Elisabeth, y compris quand elle supplie le gynécologue, qui l’envoie à la mort, en l’appelant papa, après avoir analysé avec justesse un dessin encadré de la petite fille du médecin. Il va de soi que si l’eugénisme politique devait s’appliquer à notre pays, sur les critères de troubles de l’humeur ou d’addictions, les 2/3 de la population devraient connaître le sort d’Elisabeth May. Et que faire pour le tiers restant, installé dans le déni, la banalisation, l’atténuation, dans le laisser-faire, dans la fausse conversion, à l’exemple de la famille d’Elisabeth, bardée de svastikas, pour tenter de la voir à l’hôpital.

 

  • Le film nous donne l’occasion d’observer deux modèles militaro-idéologiques, le lien étant assuré par l’accouchement réussi de la femme du Major de la police soviétique Murawjow, par le Pr Seeband, qui croupissait dans une geôle communiste. Protégé par Murawjow, reconnaissant, Seeband a tôt fait de redevenir une référence médicale dans la jeune République Démocratique Allemande, clamant sa foi communiste à qui veut l’applaudir. Ces modèles appartiennent à l’Histoire. Ils se sont manifestés ailleurs. Ils perdurent sous des formes diverses. La question qui nous intéresse plus spécialement comme européens est de savoir si ce modèle ne s’est pas reconstitué chez nous, sous l’impulsion de la mondialisation financière. La plupart des essais sur la question du totalitarisme sont soit centrés sur un modèle historicisé soit sur un aspect actuel du phénomène, tel que la bureaucratie, la manipulation publicitaire, les comportements sociaux ou les liens officieux entre le pouvoir économiques, les représentants politiques et les grands médias, ou encore l’évolution des législations. Il resterait à faire une étude distanciée et systématique du phénomène totalitaire rapporté au stade actuel du libéralisme. Nous pouvons supposer une impasse analytique concernant les modalités d’aide des personnes en difficulté avec l’alcool. Une étude comparée des systèmes d’accueil et d’accompagnement des populations concernées par les addictions serait édifiante.

 

  • Un des thèmes centraux de « l’œuvre sans auteur » est relatif à l’Art. L’histoire commence par la visite guidée d’une exposition sur « l’art dégénéré » selon les critères du régime nazi. Au-delà du débat entre le figuratif et l’abstrait, se pose la question de l’inspiration des artistes. Leurs talents doivent-ils être mis au service des causes jugées dignes d’être traitées de la sorte, au nom d’une culture d’État ou des valeurs nationales, ou doivent-elle être l’expression du monde intérieur de l’artiste, pour favoriser la rencontre avec la sensibilité et la capacité imaginaire du public ? Autre question soulevée par l’œuvre artistique, dès qu’elle s’éloigne de l’observé, quelle part de l’inconscient structure l’œuvre et quels sont les messages transmis ? Dans le cas de Kurt, longtemps en difficulté et insatisfait devant les portraits et les fresques de commande, l’inspiration et son propre style se font jour lorsqu’il met en acte des éléments-clés de son enfance et notamment la disparition tragique de sa tante Elisabeth qui sut, sur bien des plans, avoir une influence déterminante sur le petit garçon qu’il était.

 

  • Selon ses propres mots, Kurt tombe amoureux d’une jeune fille qui ressemble à sa tante. Le choix d’évidence qu’il fait évoque le « Demain est écrit », de Pierre Bayard. Son choix amoureux peut évoquer une cristallisation stendhalienne d’un modèle enfoui dans l’inconscient. L’ironie de l’histoire fait que cette jeune femme n’est autre que la fille unique du médecin assassin, le professeur Seeband. Kurt devra plus ou moins cohabiter avec ce monstre sans scrupule, jusqu’à ce qu’un effort de créativité marque la fin de l’imposture pour le gynécologue.

En dépit de sa longueur, ce film est à voir et à revoir aussi bien pour la qualité de la réalisation que pour les questions qu’il soulève. Face au rouleau compresseur totalitaire, il oppose, certes, la prudence et le courage mais aussi l’amour de Kurt pour Ellie, sa femme, et l’amitié, telle qu’elle est vécue par les jeunes artistes de Düsseldorf.

 

 

Réalisation et scénario : Louis-Julien Petit

Date : 2018

France

Durée : 103 mn

Acteurs principaux :

Audrey Lamy : Audrey, travailleuse sociale

Corinne Masiero : la Directrice de l’Envol

Déborah Lukumuena : Angélique, ex-SDF

Pablo Pauly : Dimitri, le frère d’Audrey

Sarah Suco : Julie, la punk

Noémie Lyovsky : une bénévole de l’Envol

Adolpha Van Meerhaeghe : l’ex-taularde, réparatrice en électro-ménager

SA/ HA

 Mots clés : Femmes – Féminisme − Image – Transparence – Société

 

 

L’Envol, un centre d’accueil de jour pour femmes sans abri, va fermer ses portes. Ses résultats sont insuffisants pour la Municipalité. Les travailleuses sociales et la Directrice du Centre ne sont pas d’accord. Une résistance s’organise…

L’invisibilité sociale et la problématique alcoolique

Pour celles et ceux qui apprécient Ken Loach et La Part des Anges ou encore les réalisateurs hispanisants et Les nouveaux sauvages, il vaudrait mieux être dispensés d’être confrontés aux Invisibles. Dans la même veine, Rosetta des frères Dardenne avait un souffle différent, avec, il est vrai, une Emilie Dequenne rayonnante dans son rôle de fille de mère alcoolique. Les travailleuses familiales se seront reconnues, prises entre la nécessité de se conformer à la législation et leurs difficultés à aider significativement des laissées-pour-compte. Le film est le reflet de l’idéologie post-politique actuelle, celle de la gestion souffreteuse de la Marge. Faut-il occuper des logements vides en centre-ville ou accepter de rejoindre de belles réalisations modernes pour exclus, à distance des regards et des beaux-quartiers ? Les jeux de rôle ou des séances de maquillage peuvent-ils changer le regard que ces femmes portent sur elles-mêmes ? Quel est le présent et l’avenir de leurs enfants, invisibles dans le film? Qu’en est-il du rapport aux addictions ? Rosetta faisait la relation. Ici, non. Le film est à l’image de la bénévole jouée par Noémie Lyovsky. Il plombe et sonne faux.

Doit-on rapprocher le traitement social de l’exclusion de la prise en compte de la problématique alcoolique ?

La réponse est non et …oui. Les problèmes d’alcool concernent sans exclusive la population, dès l’adolescence. L’ensemble des catégories sociales est affecté. Il serait possible, au prix d’une politique d’accompagnement adapté, de modifier des trajectoires de vie avant que des situations irréversibles ne se créent. Cependant, aujourd’hui et pour l’essentiel, les conditions informatives, culturelles et psychothérapiques n’étant pas réunies, la trajectoire menant à la marginalisation, à sa gestion psychiatrique et/ou sociale, est l’avenir des personnes concernées par l’addiction alcoolique. C’est à chacune d’en prendre conscience et de quitter, dès que possible, la pente savonneuse de la dépendance, devenant, de ce fait, et pour les meilleures raisons, invisible.