Réalisation:EricZonca

Scenario: Eric Zonca et Lou de Fanget-Signolet, d’après le roman de DrorMishani: “Une disparition inquiétante”

Date:2018/ France

Durée:113mn

Acteurs principaux :

Sandrine Kiberlain : Solange Arnaud, la mère

Vincent Cassel : ‘‘commandant’’ François Visconti, le policier alcoolique

Romain Duris : l’enseignant, Yan Bellaile

 A / SA

Mots-clés : Noirceur – Alcoolisme – Faux-self – Perversion - Deshumanisation

 

 

Le titre du film « Fleuve noir » n’est pas sans habileté, puisqu’il fait référence à une prestigieuse collection de romans policiers contemporains. La noirceur des personnages le justifie aussi. Il ne serait pas correct de démonter en quelques lignes ce qui fait l’intérêt de ce genre de cinéma : la succession des soupçons et des révélations jusqu’au coup de théâtre final.  Si l’on fait l’impasse sur quelques invraisemblances du scenario, l’histoire maintient en éveil jusqu'au bout. Á la considérer avec un peu de recul, il est possible de comprendre comment s’écrit un roman policier. Il crée une ambiance inquiétante, à partir d’une association de stéréotypes auxquels le spectateur peut se laisser prendre, et d’une combinaison de faits divers sordides tels qu’ils s’étalent dans les journaux. Au total donc, une histoire plutôt bien ficelée qui ne peut laisser indifférent.

 Que sont les pères et les mères devenues ?

 Quand le spectateur aura quitté la salle obscure, il pourra se poser plusieurs questions.

D’abord pourquoi les commentateurs du film ne qualifient pas le ‘‘commandant’’ – on ne dit plus ‘‘inspecteur de police’’ – pour ce qu’il est visiblement : un alcoolique en dérive et en pleine confusion ? C’est dommage car le portrait incarné par Vincent Cassel est très convaincant. Pourquoi écrire seulement qu’il boit « plus que de raison » ? La sémiologie réunie est pourtant très éclairante. L’inspecteur Visconti boit du whisky dans son bureau, en se servant discrètement dans un gobelet de plastique, à partir de la bouteille planquée dans un tiroir. Il boit pendant les heures de service, en réclamant son remontant préféré aux personnes rencontrées chez elles pour les besoins de l’enquête. Il transgresse le pouvoir rattaché à ses fonctions en imposant une relation sexuelle, lors d’un interrogatoire à domicile. Á l’évidence, son alcoolisme a pesé dans sa rupture conjugale. Nous le découvrons dans son appartement en désordre embrasser, rejeter, embrasser encore, entre deux verres ingurgités, la photo défraîchie d’une femme qu’on l’on devine être la mère de son fils. Nous finissons par comprendre que le blondinet qu’il agresse dans un interrogatoire sans queue ni tête dans une pièce close du commissariat, qu’il poursuit dans la rue avec ses copains de trafic, qu’il injurie encore dans un bar, est en fait son propre fils. Il ne s’est jamais donné la peine de l’aimer et de l’éduquer. Il est difficile d’être moins crédible que lui comme père. Mais, il n’empêche que l’inspecteur Visconti n’est pas nommé comme alcoolique : il « boit plus que de raison ». Le cinéma n’a pas d’odeur mais l’on devine sans peine celle que doit dégager le grand bonhomme à la démarche de pantin, avec ses cheveux rares, collés sur le crâne, auquel Cassel donne vie.

L’enseignant Yan Bellaille, surjoué par Romain Duris, tantôt compassé, tantôt excité, est père d’un petit enfant, dont, apparemment il se trouve encombré, tant il est occupé à se prendre pour un écrivain, dans sa cave aménagée, loin des contingences domestiques. Il peut être pris comme exemple des personnalités plurielles : l’enseignant attentif, capable de donner des cours particuliers gratuits pour des élèves qu’il estime ‘‘intéressants’’, d’un côté et de l’autre, le romancier au cerveau dérangé, préoccupé de faire vivre et d’incarner ses fantasmes les plus glauques. Deux répliques amusantes dans la cour fermée de la prison. La première est à l’actif de ‘‘l’enseignant’’ : « L’écriture est ma prison ». La seconde est la réponse de Visconti « Vous êtes certain que votre psychothérapie est terminée ? ».

Mais que dire de Sandrine Kiberlain, la mère suite à la disparition de son adolescent ? La facilité avec laquelle elle incarne des personnalités successives laisse pantois, si l’on accrédite son rôle d’une réalité clinique. Elle illustre bien ce que Pierre Bayard a voulu monter dans son roman « Tolstoïewski ».

Nous n’en dirons pas plus pour laisser le spectateur prendre tout son plaisir à découvrir les turpitudes des protagonistes de cette histoire. Heureusement, il y a l’épouse de l’enseignant dont les réactions sont ‘‘normales’’ et le bon inspecteur, pardon commissaire Marc, joué par Charles Berling. Il ne se laisse pas berner, lui, à la différence de cet imbécile de Visconti qui devra se faire ‘‘expliquer le film’’ par Sandrine Kiberlain, la belle Solange, pour enfin avoir le mot de la fin.

« Fleuve noir » dessine un cadre propre à notre hypermodernité sans perspective, conscience, ni espoir. Addictions, transgressions sexuelles, dérangements mentaux,  contrôle policier. Ce tableau peu flatteur des humains est-il conçu pour rassurer, par comparaison, le spectateur de son bon équilibre, ou pour préparer l’arrivée des robots humanoïdes à l’empathie programmée ? Il peut également, si nous faisons l’effort d’examiner nos quotidiens, faire prendre conscience de la « banalité du mal », selon l’expression d’Hannah Arendt.

 

 

Réalisation : Jake Schreier

Scénario : Christopher D. Ford

Date : 2012 / USA

Durée : 89 mn

Acteurs principaux :

Franck Langella : Frank

Susan Sarandon : Jennifer, la bibliothécaire et ex-femme de Frank

James Marsden : Hunter, le fils de Frank

Lyv Tyler : Madison, la fille de Frank

Raphael Ma : animation du robot

Peter Sarsgaard : voix du robot

Jeremy Strong : Jake, le voisin de Frank

SA / HA

Mots-clés : Mémoire – Robot – Lien – Dépendance - Humanisation

 

Commentaire du Docteur Henri Gomez

L’action se passe dans un avenir très proche. Frank a été cambrioleur et Big Data permet de tout savoir de son passé et de ses méthodes. Hélas, Frank vit seul, à présent, et sa mémoire fait naufrage par intermittences. Son fils, Hunter, s’en inquiète à juste titre. Il trouve la solution. Il offre à Frank un robot humanoïde, capable de créer l’illusion d’une présence humaine chaleureuse. L’engin veillera à ce que son père ne fasse pas de bêtises et observe une bonne hygiène de vie.

Après une résistance compréhensible, Frank accepte d’investir psychiquement le Robot dont les performances en termes de dialogue et de complicité objective dépassent sans commune mesure les échanges avec le plus fidèle, le mieux dressé et le plus intelligent des animaux domestiques. Madison, la fille de Frank, partage, dans un premier temps, l’attitude de refus face à ce simulacre de présence humaine.  En voyage, elle gardait contact avec son père par une variante de Skype. Elle semble vivre le robot comme un concurrent, d’autant que son père manifeste un attachement aussi nouveau qu’indéfectible au Robot. Puis, elle s’habitue.

Frank semble attiré par la bibliothèque municipale dont tous les ouvrages sont en passe d’être numérisés, sous l’impulsion d’un jeune homme up to date, Jake. Seuls seront conservés, au titre de vestiges du passé, quelques livres, dont Don Quichotte et Jane Eyre, comme pour signifier la fin de toute poésie romantique. Le robot bibliothécaire se prénomme ironiquement Darcy, le héros emblématique d’Orgueils et préjugés, de Jane Austen. Le livre est un objet périmé dans cette année-là. Mais ne voilà-t-il-pas que Frank s’avise de reprendre son activité de cambrioleur, alors qu’il se satisfait d’être cleptomane ? Il est désormais fort de la collaboration de son ami le robot, pour dérober Don Quichotte et l’offrir à Jennifer, la bibliothécaire qui lui exprime fréquemment sa solitude. Avec la même détermination, il dérobe les bijoux assez monstrueux de la femme de Jake, ce parvenu méprisant, qu’il déteste… Oh, la, la, quelle histoire !

La finitude du cerveau humain

 

 Cette fable futuriste, chargée d’humour et de tendresse, donne matière à réflexion pour les non-robots qui persistent à penser. Le présent commentaire ne portera que sur quelques aspects.

Après tant d’autres d’œuvres cinématographiques passées et actuelles, cet ouvrage de Jack Schreier explore nos avenirs possibles, sous l’impulsion irrésistible de la révolution numérique.

Le vieillissement du cerveau

Ce dont il est question, en premier, est le vieillissement physiologique du cerveau humain, avec, notamment l’altération des fonctions cognitives et, spécialement, de la mémoire. Que faire face à cette réalité de plus en plus massive ? Deux conceptions s’opposent avec des variantes.

La philosophie propose l’acceptation. Nous sommes nés pour mourir. L’essentiel est de ne pas être mort de notre vivant, de ne pas gaspiller nos ressources intellectuelles et physiques, d’en faire le meilleur usage possible, sans préoccupation de performance ou de survie pour la survie. Et nous pouvons participer, préventivement, à des ateliers-mémoire !

L’hypermodernité propose la substitution. Le robot humanoïde remplace l’homme, auprès de la personne dont les fonctions cognitives défaillent. Evidemment, comme nous sommes dans l’univers du Marché, cette solution sera l’apanage de ceux qui peuvent payer l’acquisition, la maintenance et le renouvellement du robot de compagnie. Pourquoi durer et encombrer indéfiniment la Planète ? L’hypermodernité ne répond pas à cette question.

La solidarité entre générations

La réponse moderne est de faire vivre la solidarité entre trois, voire quatre, générations dans le respect de ceux qui :

  • sont dans la force de l’âge,
  • peuvent apporter leur expérience, leur disponibilité et leur tendresse aux jeunes générations,
  • se retirent progressivement de la vie,
  • grandissent pour relever les défis de leur génération.

C’est une perspective conforme aux quatre saisons naturelles, qui doit affronter toutes sortes d’aléas. Et s’en accommoder. Elle est parfois conflictuelle, mais chaleureuse.

La réponse hypermoderne est de privilégier, le plus rapidement possible, le chacun pour soi et, selon les moyens, de refuser pour soi l’obsolescence programmée, tout en l’organisant pour les autres. Les enfants bénéficient d’un temps de protection inégal, tant qu’ils satisfont les besoins narcissiques. Les vieillards imprévoyants sont mis au rancard dans les EPHAD, « Or gris » pour les propriétaires de ces structures d’accueil. Á moins d’en finir volontairement et sans douleur, en conformité avec la législation existante dans quelques pays… Comme on le sait, une dérive délirante de l’hypermodernité, constituée par le courant transhumaniste, est d’envisager la survie des cerveaux et même des corps – question de tarifs d’Assurance – dans de l’azote liquide, dans l’espoir hypothétique d’une survie par greffe sur robot.

 

L’hubris hypermoderne

L’homme hypermoderne ne croit plus en Dieu, mais pas cependant au point de ne pas se prendre pour Dieu et d’adhérer aux valeurs d’un Divin Marché organisé sur un mode totalitaire. Cette organisation du Meilleur des Mondes répond au contrôle social permis par Big Data, les instruments de manipulation de masse, les frayeurs de notre Temps, la rage de consommer et de jouir, de se « défoncer » et de défoncer l’autre, le besoin de s’anesthésier, sans s’encombrer de considérations éthiques ou du simple bon sens.

Quelle place pour l’amour, le respect de la Nature, la tendresse et l’humour, la solidarité, la complicité, la fantaisie et l’ironie, l’intelligence ? Doit-on confier ces fonctions à des robots humanoïdes, vendus à prix cassés, afin de les rendre accessibles au plus grand nombre ? Peut-être pourra-t-on en fournir à ceux qui bénéficieront d’un Revenu Universel Minimum Garanti, avec du matériel de récupération ?  Ce sera suffisant pour vivre une grande partie des jours et des nuits devant un écran, boire et fumer, communiquer et s’aimer virtuellement, dans l’espérance d’une immortalité technologique garantie par les contrats d’Assurance ?

Commentaire de Bénédicte Sellès

Ce film d’anticipation dépeint un futur proche de notre présent, en montrant les conséquences de l’implantation progressive des nouvelles technologies dans notre quotidien. Plus précisément, il décrit l’utilisation que nous pourrions faire des robots comme serviteur domestique et aide-soignante auprès des personnes âgées.

Nous pouvons définir le robot comme « un système capable de percevoir les informations du monde ambiant grâce à ses nombreux capteurs, d’avoir une représentation de ce monde et de s’y adapter » (Tisseron, 2015)[1]. Le mot « robot » est introduit au XXe siècle dans une pièce de théâtre racontant l’histoire d’un scientifique qui fabrique des hommes artificiels appelés « robots », d’après un mot tchèque signifiant « travailleur ». Cette conception de robots-travailleurs effectuant des besognes que lui délègue l’être humain est présentée dans le film.

Aujourd’hui, les outils numériques sont omniprésents et banals, nous les avons intégrés à nos pratiques ordinaires. Il est approprié de parler de dépendance aux outils numériques dans le sens d’une dépendance ordinaire aux outils dont le but est de palier des manques de l’être humain en répondant à ses besoins. Nous avons tendance à projeter nos espoirs et nos craintes sur les nouvelles technologies, qui peuvent nous asservir ou nous libérer, car nous avons du mal à saisir leurs enjeux réels. Or, le numérique n’est pas bon ou mauvais en soi, c’est l’usage qu’en fait l’humain qui peut être qualifié de nuisible ou bénéfique.

Le protagoniste du film, Frank, demeure attaché aux valeurs, traditions et habitudes du passé. Il éprouve des difficultés à s’approprier les nouvelles technologies pour les intégrer à son mode de vie. Il préfère se rendre à la bibliothèque municipale pour emprunter des livres plutôt que de les lire sur un support numérique, tout comme il préfère échanger avec la bibliothécaire Jennifer qu’avec le robot qui la supplée. Ce dualisme entre le support papier et le support numérique rappelle la distinction que fait Tisseron entre la culture du livre et la culture des écrans, qui ne devraient pas s’exclure mais se compléter car elles répondent chacune à des besoins psychiques spécifiques.

Frank manifeste des symptômes de sénilité (ou de démence) qui l’handicapent de plus en plus, au point d’inquiéter son fils Hunter. Ce dernier décide d’acheter un robot à son père pour l’aider dans son quotidien, et il se décharge ainsi de certaines responsabilités filiales qui lui incombent (prendre soin de son père, autant au niveau matériel qu’affectif). Frank ne tolère pas qu’une machine s’immisce dans sa vie et accomplisse des taches à sa place. Seulement, la récurrence de ses épisodes confusionnels témoigne de la nécessité qu’il soit assisté dans son quotidien. Frank prend parfois conscience de son incapacité à se rappeler des événements, ce qui peut représenter une blessure narcissique pour le vieil homme qui se voit diminué.

La relation qui se noue entre le protagoniste et son robot est particulièrement significative des besoins psychiques de Frank. La vieillesse entraîne souvent une réduction du cercle social, un repli sur soi qui est source de solitude, et un désengagement de certains groupes d’appartenance, entre autres celui relatif au monde du travail puisque la personne âgée n’est plus considérée comme un membre « actif » de la société. Le robot détient donc la fonction de médiatiser les relations entre Frank et son environnement, de lui apporter un soutien affectif et social. Il n’a pas vocation à se substituer à une personne mais à l’assister. Bien sûr, cela peut soulever des questionnements éthiques sur le remplacement de l’homme par le robot lorsque la dimension de médiation n’est plus au centre des rapports entre l’humain et la machine.

Au départ, Frank considère le robot comme une simple machine. Hunter trouve en ce robot la résolution des problèmes occasionnés par son père. Madison considère que son père demeure suffisamment autonome pour s’occuper de lui. Seulement, elle a un regard biaisé sur les robots, et aussi sur les besoins de son père. Frank reproche explicitement à sa fille d’être peu présente pour lui. Madison décide alors d’emménager avec son père pour alléger son propre sentiment de culpabilité, mais elle entend par la même occasion remplacer la place qu’occupe le robot auprès de Frank.

Les attitudes contrastées des personnages vis-à-vis du robot reflètent l’opposition entre les discours technophiles et technophobes. L’attitude technophile (Jake et Hunter) encense l’originalité et les prouesses de la technologie en occultant ses dangers potentiels. L’attitude technophobe (Madison et Frank au début du film) adopte une vision foncièrement pessimiste envers les nouvelles technologies, focalisant son attention sur les dérives des outils numériques. Elle place la situation ancienne comme valeur de référence et comme norme.

La confusion de Frank l’amène à un moment donné à considérer le robot comme un substitut de son fils, avec qui il aurait aimé avoir une relation père-fils de meilleure qualité. Frank transmet son savoir et ses compétences au robot, il partage son histoire avec lui, un peu comme s’il rejouait l’éducation de son fils. Le robot sert ainsi à revaloriser narcissiquement le vieil homme qui cherche à revivre des émotions extrêmes associées au plaisir du cambriolage. Frank choisit cette activité singulière et transgressive car cela lui permet de vivre intensément et de prendre des risques pour se sentir exister, pour se sentir vivant. Par ailleurs, il vole des objets pour ensuite les offrir à ses proches et leur témoigner son affection. C’est une manière de subvenir aux besoins de sa famille.

Frank manifeste un attachement sincère et de l’affection pour le robot, qu’il en vient à considérer comme un ami, un complice. Il ne va pas non plus jusqu’à lui donner un nom propre, car cela pourrait le pousser davantage à oublier la nature de machine du robot. Frank souhaite savoir ce que pense le robot concernant le fait que sa mémoire puisse être effacée, croyant que cette machine est capable d’éprouver les mêmes émotions que lui. Dans un premier temps, Frank refuse d’effacer la mémoire de son ami alors que cela lui permettrait de ne pas être inculpé par la police. D’une certaine manière, effacer la mémoire d’un autre le rebute car cela peut le renvoyer à ses propres déficiences mnésiques, d’autant plus que son robot a une fonction de témoin de son histoire. Nous comprenons donc la réticence du vieil homme qui ne souhaite pas oublier les moments partagés avec un tiers, le robot lui ayant permis pendant un temps d’assurer son sentiment de continuité. Puis il finit par accepter la situation et renonce à la relation privilégiée qu’il avait avec cet ami singulier.

Le film nous questionne également sur l’institutionnalisation de plus en plus fréquente des personnes âgées considérées comme séniles, surtout quand elles présentent des symptômes de démence. Or, il est important de se rappeler que la sénilité n’est pas une maladie, elle correspond au vieillissement normal avec une détérioration progressive des capacités mentales et physiques. On peut se demander si Frank bluffait à un certain degré et s’il simulait ses symptômes pour éviter de retourner en prison à la fin du film, sachant que la démence est un critère justifiant l’irresponsabilité de la personne atteinte au moment du délit. Seulement, la première scène du film illustre d’emblée les problématiques de confusion et de désorientation du vieil homme, puisqu’il s’avère que Frank cambriole sa propre maison. Les symptômes de sénilité de Frank ne sont pas à un stade trop avancé, c’est pourquoi il conserve certaines capacités et compétences, et que ses épisodes confusionnels ne sont pas (encore) permanents.

 

[1] Tisseron, S. (2015). Le jour où mon robot m’aimera : Vers l’empathie artificielle. Paris : Albin Michel.

Réalisation : Stéphane Brizé

Scénario : Stéphane Brizé, Olivier Gorce, Xavier Mathieu

Date : 2018 / France

Durée : 113 mn

Acteurs principaux :

Vincent Lindon : Laurent Amedeo

Mélanie Rover : Mélanie, la syndicaliste CGT

Jacques Borderie : le directeur de l’usine

David Rey : le directeur administratif

Olivier Lemaire : le syndicaliste SIPI

Isabelle Rufin : la DRH

A/SA :

Mots clés : Conflit – Politique – Solitude – Solidarité - Détresse

 

Avant d’identifier les éventuels apprentissages que nous pourrions retirer de cette nouvelle réalisation de Stéphane BRIZE, d’en mettre en lumière les analogies pertinentes en alcoologie, ces quelques lignes afin de souligner le talent et la persévérance de l’auteur, la qualité de son investigation de notre société, tel que nous avions déjà pu le constater dans « La loi du Marché » (2015).

Le scénario s’inspire d’un réel conflit entre des ouvriers et le groupe qui veut racheter leur usine.

Lors de la projection à l’Area, nous avons d’abord été impressionnés par la qualité des images, et le naturel des acteurs rendant palpable la violence de cette lutte sociale, Vincent LINDON étant le seul acteur professionnel au casting.

Caractéristique importante à préciser, certains syndicalistes ont joué leur propre rôle, à quelques années d’intervalle, puisque le film s’appuie sur des faits bien réels. La trame de l’intrigue n’est pas nouvelle : on y retrouve la confrontation entre la dignité des travailleurs et la vile soumission à la logique imparable du Profit financier.

Un groupe étranger (allemand en l’occurrence), vient de décider de la fermeture d’une de ses deux usines françaises. Il se trouve que c’est la principale entreprise industrielle d’Agen et que sa fermeture va inévitablement plonger dans un chômage durable ou définitif la plupart de ses salariés.

On imagine aisément les inévitables conséquences économiques, sociales et familiales que la situation va engendrer.  Il est effarant de constater l’indifférence et le mépris à cet égard des actionnaires du Groupe industriel et de leurs représentants en haut de l’échelle, déconnectés de la réalité du monde du travail ouvrier.

Le conflit trouve son origine et se déclenche lorsqu’il est avéré que la direction ne tiendra pas les engagements qu’elle avait pourtant formellement pris auprès de ses salariés. En effet, deux ans auparavant, les salariés avaient accepté de travailler quelques milliers d’heures, gratuitement, afin de conserver leur poste et préserver la viabilité de l’entreprise.

Or, en dépit des bénéfices depuis lors réalisés, les actionnaires finirent par estimer insuffisants les rendements financiers (alors même que le taux des actions de l’entreprise se trouvait bien supérieur aux taux des actions des entreprises du même secteur, l’industrie automobile). L’accord établi sur 5 ans avait été purement et simplement dénoncé unilatéralement par la Direction du groupe.

Le film se fait la chronique haletante d’une grève virulente et vouée à l’échec, après avoir révélé au grand jour les différents modes opératoires et les types de manipulations utilisés par le pouvoir financier afin d’imposer ses décisions.

            Au-delà du conflit propre au monde du travail, le film met en exergue les méthodes antihumanistes employées par les tenants du Capital pour parvenir à leurs fins.

Analogie, quand tu nous tiens

Le déroulement du récit ne manquera pas de nous permettre d’établir de profondes analogies avec ce que nous pouvons vivre en tant que soignants, aidants et citoyens, membres d’une association de réflexion, d’entraide et de soin telle que l’AREA.

    Les techniques mises en œuvre pour décourager les velléités démocratiques de ceux qui produisent de l’utilité sociale sont de même nature. Nous pouvons transposer, à travers ce conflit, l’exercice de la mise en pratique de comportements méprisants toute espèce de « justice », prise sur le dos des populations dépendantes de ces institutions. Nous retrouvons les mêmes inerties, la même mauvaise foi, la même indifférence, le même immobilisme, les fins de non-recevoir, la même mauvaise foi et la même incompétence de l’encadrement.

    Leur ignorance sert l’iniquité de leurs agissements. Ils ne risquent rien, eux. Au contraire, leur soumission est le garant de leur avenir. Seul le battage médiatique et le blocage de l’activité semblent les émouvoir. Cependant, les représentants du Pouvoir maitrisent autant sinon mieux que les rebelles l’impact des images rapportées par les médias. Le dialogue qu’ils proposent devant la détermination des travailleurs mobilisés n’est que de pure forme. Les propositions de dédommagement participent à l’effet d’enlisement et de détérioration du conflit, suscitant les inévitables conflits entre les salariés souhaitant poursuivre la grève et ceux résignés à composer pour éviter de tout perdre. Le pouvoir financier et ses serviteurs se moquent éperdument de l’utilité sociale. Ils savent utiliser les ressources de la Loi à leur avantage et à celui de leurs actionnaires. Les représentants de l’Etat français sont fidèles au poste, à leur place habituelle, essentiellement décorative, destinée à maintenir l’illusion du dialogue démocratique entre le pot de terre et le pot de fer.

   La situation de l’alcoologie est infiniment pire que celle constatée dans les milieux industriels. Il n’y a ni conscience de classe ni tradition de lutte. A la place du sentiment de dignité bafouée, la honte. A la place de la colère froide, la mésestime de soi et l’incohérence.

   Il existe bien un état de guerre aujourd’hui, n’en déplaise à tous les mollassons et les individualistes à courte vue de notre pays, celui imposé par la financiarisation du monde. Le film dénonce l’extrême difficulté à opposer une résistance efficace. L’alternative serait-elle de s’immoler par le feu, dernière image du leader syndical vaincu et rejeté par les siens, ou de rejoindre les SDF avec leurs bières et leurs chiens ? Il y a certainement une voie plus constructive mais il est peut-être encore trop tôt pour susciter une prise de conscience efficace de part et d’autre des bureaux de dialogue.

Peut-être les guerres animées aujourd’hui par le Capital finiront par déclencher d’autres violences, à côté desquelles le retournement du véhicule du PDG par des ouvriers furieux apparaitra comme un geste de mauvaise humeur anecdotique. Nous avons eu plusieurs drames symptomatiques, à l’image du mitraillage d’un Conseil Municipal par le quidam Richard Durn. Les rangs des Djihadistes comprennent des jeunes gens issus de notre propre pays. Des millions de jeunes gens – y compris de « bonne famille » ̶   passent l’essentiel de leurs temps à picoler, fumer, s’injecter des substances ou encore à se remplir d’images d’écran. Ils expriment la gravité d’un malaise dans la Civilisation fabriqué par la logique du Profit financier. La dissimulation d’autres perspectives que le retour sur investissement mais aussi les carences éducatives, scolaires et familiales ne peuvent que générer désespoir, haine, marginalisations et violences. Les guerres se suivent et ne se ressemblent pas forcément. Celle que nous subissons en Occident, depuis cinquante ans, a les habits trompeurs de l’opulence, de la démocratie et de l’hypermodernité. Á quand le réveil ?

Texte écrit conjointement par le docteur Henri Gomez et Sarah Pascual