Réalisation : Raoul Peck

Scénario : Raoul Peck

Date : 2025           

USA/France

Durée : 119 mn

Acteurs principaux :

Extraits des différents films sur 1984 et La ferme des animaux. Extraits de documents télévisés. Voix d’Eric Ruf pour la lecture de propos écrits d’Orwell. Sous-titrages français.

A/ HA

Mots-clés : Orwell - 1984 – Exécutions – Sanatorium  – Manifestations - Dictatures

 

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Avec Hannah Arendt, Orwell a été parmi ceux qui ont le plus efficacement pensé le phénomène totalitaire. Orwell, en socialiste anglais, a analysé la dictature soviétique par ses deux célébrissimes dystopies, 1984 et La ferme des animaux, la première, angoissante et atroce, la seconde, privilégiant le grotesque et la caricature.

Le titre du documentaire : 2+2 = 5 laisse espérer que nous allons découvrir des illustrations originales de la double pensée et du double langage. Le choix du réalisateur réduit les distorsions de sens à trois contrevérités paradoxales, connues et indémodables : « l’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », « la guerre, c’est la paix ».

S’ajoute, image à l’appui : « Big brother is watching you ». ll nous regarde, nous surveille et punit les contrevenants, comme en Chine présentement, avec les innombrables caméras de surveillance, disposées pour notre sécurité, complétées par l’exploitation de nos données numérisées les plus personnelles, en attendant les puces incorporées.

Le spectateur comprend très vite que la principale raison d’être du film est de dresser le tableau édifiant d’un des Big Brother actuels, en la personne de Donald Trump, en lui associant, fugitivement, certains leaders de la droite française.

Le montage, compliqué, a l’intérêt de montrer les origines de la conversion politique d’Orwell, membre de « la partie haute de la classe moyenne basse », pour reprendre sa distinction ironique. Il explique qu’en s’exportant aux Indes, les anglais petit-bourgeois jouissaient, par l’effet de leur domination coloniale, des privilèges de la Upper Class en Angleterre : le droit de tuer le gibier, celui d’avoir de nombreux domestiques. Orwell était militaire aux Indes et en cela chargé de l’ordre public, c’est-à-dire de la répression. Il en acquit un dégoût rétrospectif, ce qui témoigne d’une intelligence des rapports d’exploitation et d’un esprit de justice sociale qui ne sont pas donnés à tout le monde. La violence de ses romans laisse penser que les pratiques coloniales britanniques étaient du même ordre. De fait, le film comprend une multitude de séquences d’exécutions, essentiellement par pendaison, sous les yeux d’une foule dont on ne sait si elle est rassemblée pour l’exemple ou par l’effet d’une curiosité morbide.

Orwell a également préféré l’efficacité à la position sociale. Il quitte la BBC, où sa liberté de parole était respectée, pour l’écriture de ses livres qu’il imaginait, à juste titre, plus conforme à ses intentions.

Il ne devrait pas échapper aux observateurs qu’Orwell ne s’est jamais empêché de critiquer son propre camp. Sa critique du totalitarisme vaut pour toutes les formes prises par ce système. Elle nous incite à porter notre observation critique sur les formes actuelles du totalitarisme, des plus extrêmes aux plus insidieuses, des plus franches aux plus sournoises.

Le cinéphile a l’occasion de retrouver des séquences brèves des différentes versions de deux dystopies. Le réalisateur ajoute même une séquence brève de la présentation des futurs boys à la maîtresse de la propriété d’Out of Africa et la crémation vive, sur bûcher, de la Jeanne d’Arc de Dreyer. Ceux qui n’ont pas l’habitude de regarder les images de TV ou des réseaux sociaux découvrent des illustrations du déni extravagant des partisans de Trump, notamment après l’assaut du Capitole, au lendemain de l’élection perdue par leur héros. D’autres séquences montrent Musk, l’allié temporaire de Trump, ou encore l’inquiétant Marc Zuckerberg lisse comme sa chevelure, les deux milliardaires bien connus des GAFAM. Marine Le Pen apparaît fugitivement, en costume local, haranguant un petit groupe dans un département d’Outre-mer. Une autre image oppose Poutine, un rien méprisant, à Macron, un rien crispé, aux bouts respectifs d’une très longue table.

Le documentaire montre, en parallèle, les derniers mois de la vie d’Orwell, accro à la cigarette, occupé à achever ses romans, dans un sanatorium. La tuberculose tuait beaucoup. Seule la Streptomycine commençait à influencer l’évolution spontanée. Il y eut, ensuite, d’autres antibiotiques et surtout le BCG, un vaccin, un temps contesté, mis au point par deux français, Calmette et Guérin.

Orwell adopta un petit garçon. Sa femme mourut peu après, pendant les années de guerre. La voix d’Eric Ruf, très claire, lit des extraits de lettre d’Eric Blair (le vrai nom d’Orwell) à un proche. Ce sont des propos qui se veulent longtemps rassurants, pour les autres et lui-même. Des images d’îles du nord de l’Ecosse donnent le cadre de cette fin de vie créatrice.

La fin se veut un message d’espoir, évoquant la force de la mobilisation de rue contre le totalitarisme. La révolte des masses ? Elles étaient bien unanimes et enthousiastes face à l’orateur Hitler. Une incitation aux manifestations ? Mais Trump ne l’a-t-il pas instauré, et Goebbels avant lui ? Un passage fait référence à la Guerre d’Espagne, au POUM, parti de gauche temporairement au pouvoir, rejoint par Orwell, au revirement de Staline, laissant la victoire à Franco. On se rappelle que les républicains avaient reçu le soutien de Simone Weil, juive convertie à la religion chrétienne, elle aussi tuée par la tuberculose et le catholique Georges Bernanos.

Quelles leçons tirer de ce documentaire ?

Quand j’ai pris mes places pour la séance, j’ai demandé deux « 2+2 ». Quand j’ai payé, j’ai dit = « 2+2 = 16 » (puisque la place vaut 8€). J’ai fait rire le jeune homme sympathique qui vendait les billets. J’ai noté qu’il y avait énormément de monde dans le hall et au restaurant. Il est vrai que nous sommes en période scolaire et que les enseignants ont alors du temps libre.

J’ai vérifié que le regard critique à Utopia était toujours orienté du même côté, de gauche à droite. En définitive, ce documentaire participe au conformisme et à la bonne conscience de la petite bourgeoisie intellectuelle.

2+2 = 5 ne stimule pas véritablement l’esprit critique. Il mobilise les mêmes phénomènes émotionnels que 1984. Raoul Peck semble prisonnier de la pensée unique – la sienne. Ne sommes-nous pas confrontés à des pensées uniques qui se confortent en s’opposant les unes aux autres ? Une des manifestations bien établie d’une pensée totalitaire est le double langage el la double pensée qui visent à imposer des distorsions cognitives manipulatoires.

Il est montré les photographies successives de Staline comportant l’effacement des autres dirigeants exécutés. Mais n’existe-t-il pas, chez nous, des exemples de revirements complets de posture politicienne : les antisémites d’hier devenant leurs plus ardents défenseurs, les athées les plus intolérants d’hier devenant les partisans d’une confession confondant croyances et directivité politique ?

La double pensée peut intervenir par personnes interposées appartenant au même groupe. Ainsi l’Hypercentre gouvernemental a appelé, le même jour, en février 2026, par le biais de deux de ses représentantes, les partisans du Front National à faire barrage au LFI, tout en rappelant qu’il fallait écarter les deux extrêmes.

L’esprit critique consiste, semble-t-il, à discerner les analogies existant dans deux ensembles opposés, pour en distinguer les manipulations, sans exclusive partisane, et à privilégier l’autocritique sur l’esprit de critiques.

Risquons pour finir d’autres équations, dignes de la double pensée :

  • Hypergauche + hyperdroite = hypercentre

…ou encore :

  • Statu quo = Plus de changements (pour ne pas employer un gros mot)

Il n’est malheureusement pas difficile de décliner les trois adages orwelliens précités en l’appliquant à notre pays. L’ignorance des uns fait la force des autres, la guerre chez les autres assure une forme de paix chez nous, l’accroissement de la liberté d'une minorité restreint celle d'une majorité. La décence commune, notion chère à Orwell, est à peine mentionnée. Ce n’était pas le sujet du film.