Réalisation : Xavier Giannoli
Scenario : Jacques Fieschi
Xavier Giannoli
Date : 2025
Durée : 195 mn
Acteurs principaux :
Jean Dujardin : Jean Luchaire
Nastya Goloubeva : Corinne Luchaire
August Diehl : Otto Abez
Lucille Vignolle : Suzanne, épouse d’Abetz
Philippe Levy : Louis-Ferdinand Céline
Antoine Marcon : Julien Luchaire, le père
Olivier Chantreau : L’amant de Corinne
A/ HA
Mots-clés : Collaboration –– Aveuglements – indépendance intellectuelle – Père

Xavier Giannoli nous avait impressionnés avec Illusions perdues, inspiré de Balzac. Des rayons et des ombres nous a paru plus laborieux. Le titre reprend un vers de Victor Hugo, pour décrire la Collaboration/soumission, à Paris, sur fond d’une amitié politique entre deux hommes, Jean Luchaire et Otto Abetz. Ils se sont connus, quelques années plus tôt, au début des années 30. Ils ont milité en faveur de la réconciliation franco-allemande. Ils sont désireux de combler le fossé entre les ennemis d’hier pour jeter les bases de l’Europe à venir. Luchaire est patron d’un journal qui a déjà du mal à vivre. Abetz, francophile déclaré, est chassé de France, en réponse à la montée en puissance du nazisme. Il revient à Paris en 1940, comme ambassadeur d’Allemagne. À partir de ce moment, leur amitié va tourner à la compromission. Le gouvernement de Vichy, par son Premier ministre Laval, incite Luchaire à « coopérer » avec Abetz, ce qu’il fait sans rechigner.
Il est toujours en manque d’argent, en raison d’une vie mondaine dissolue. L’amitié tourne rapidement à la compromission déshonorante.
Rien ne fait douter Luchaire : ni le départ de collaborateurs du journal, ni la rafle du Vel d’Hiv, ni l’obligation faite aux juifs de porter l’étoile jaune. Les soirées de débauche se multiplient, mélangeant joyeusement de jolies filles, des officiers nazis, des affairistes et des partisans de Vichy. À un moment, en pleine orgie, le mot d’ordre de Vichy « Travail, Famille, Patrie » apparaît sur un mur. L’alcool et la cocaïne (déjà !) sont omniprésentes.
Luchaire souffre d’une tuberculose. Il crache du sang, mais cela ne l’empêche pas de fumer, de se mêler aux autres et de faire ses affaires. À l’époque, le traitement de la tuberculose se résumait au repos, au sanatorium et au pneumothorax thérapeutique, moyens qu’expérimentera sa fille Corinne. La tuberculose tuait beaucoup.
C’est Corinne, en 1948, qui confie son histoire à un magnétophone prêté par une voisine chilienne, dans l’immeuble où elle se cache. Elle y vit avec sa fillette. Corinne a été une actrice prometteuse. Elle a tourné un film à succès où l’héroïne répète avec véhémence qu’elle est innocente. Avec l’Occupation de Paris, dans le sillage de son père et des amitiés familiales avec Abetz, elle s’est laissé aspirer dans une vie déréglée, parallèle à celle menée par son père. Comme beaucoup d’autres, elle n’a pas cherché à savoir ce que devenaient les juifs envoyés en famille vers l’Est : hommes, femmes, mais aussi vieux et enfants, pour soutenir l’effort de guerre ! Corinne est devenue tuberculeuse comme son père. Son metteur en scène, juif d’Europe centrale, quitte Paris à temps. En s’éloignant, il ne serre pas la main à Luchaire.
Corinne partage son lit et son amant avec Anna. C’est cet individu, enrichi par le marché noir, qui est le père de son enfant. Elle boit et fume, comme son père. Elle va et vient de Paris au sanatorium. Abetz, de son côté, a évolué. Il est devenu un antisémite convaincu. Il cache des tableaux dérobés on ne sait où, des liasses d’argent, des lingots d’or. Au cas où. Pour plus tard. Il sera arrêté mais, à la différence de Luchaire, il ne connaîtra que la prison avant sa remise en liberté.
Le film s’achève sur l’éloquent et pédagogique réquisitoire d’un Juge. Luchaire mourra fusillé, avant que la tuberculose ne le tue. Elle aura raison de Corinne peu après.
Quelles leçons pour aujourd’hui ?
Un peuple soumis n’est pas libre. La France occupée n’a plus son destin en mains. Elle ne peut plus dire non.
L’élite politique et affairiste vit en vase clos. Elle fait sienne l’idéologie des ennemis. Elle s’étourdit dans les addictions : tabac, alcool, cocaïne, sexe, argent, luxe, à cent lieues de la « décence commune ».
Elle cultive l’ignorance pour justifier son inconduite. Pour éviter toute culpabilité, elle rend de petits services, fournit des ausweis pour passer en zone « libre ».
Pour cette engeance, le travail est devenu combines, vols, recels, propagande, la famille, une libre association d’hédonistes à courte vue, la patrie, un mot-écran pour abuser le peuple.
En ces temps-là, il existait, cependant, des individus qui s’arrangeaient pour savoir, capables de se risquer en connaissance de cause et d’autres qui avaient été envoyés vers les camps d’extermination, bien que français.
De nos jours, à moins d’être dans le déni complet, aussi aveugles que Corinne qui ne cherchait pas à savoir et qui en conséquence « était innocente », il est difficile de ne pas saisir le caractère dramatique pris par la situation politique de notre pays et du monde. Cela n’empêche pas notre journal régional, au rôle très discutable pendant cette guerre-là, de titrer, en ce samedi 28 mars 2026 : « Guerre au Moyen-Orient, les vacances d’été impactées » alors que la première de couverture du samedi 28 mars affiche la tête d’un double meurtre « présumé » d’un autre Cédric. Décidément.