Réalisation : Miguel Gomes

Scénario :      Telmo Churro,

Maureen Fazendeiro,

Miguel Gomes

Date : 2024

Durée : 128mn

Acteurs principaux :

Gonçalo Waddington : Edward

Crista Alfaiate : Molly

Claudio Da Silva : Timothy Sanders

Lang-Khé-Tran : Ngoc

Joao Padero Vaz : Le révérend Carpenter

Teresa Madruga : Espia

A/ SA

Mots-clés :  amour – humour – voyage – évitement - ténacité

 legrandtour

Le grand tour

Au début du XXème siècle, alors que l’empire britannique avait atteint son apogée, le Grand tour, était prisé par les anglo-saxons et quelques autres. Des voyageurs venus d’Europe effectuaient une déambulation asiatique qui démarrait aux Indes. Ils parcouraient divers pays tels que la Birmanie, Singapour, la Thaïlande, le Vietnam, les Philippines, le Japon et la Chine.

Le tournage et le montage du film a été particulier dans le sens que de nombreuses scènes ont été conçues en Studio, pendant qu’une autre équipe tournait des séquences dans les pays visités par les personnages.

Le film a été célébré pour l’originalité du scenario.

L’histoire improbable d’une fiancée qui court après un promis qui la fuit

 Edward est fiancé à Molly. Il est fonctionnaire colonial en Birmanie, alors que Molly est restée en Angleterre. Avant la première guerre mondiale, les déplacements n’étaient pas aussi efficaces que de nos jours. Au début de l’histoire, Edward s’apprête à accueillir sa fiancée, un bouquet de fleurs en mains. Il ne se rappelle même plus la tête de Molly. Il boit un coup pour se donner du courage et il s’enfuit pour Bangkok. Le film se déroule en deux séquences. Le spectateur suit les péripéties de la fuite d’Edward. Dans une seconde partie du film, le spectateur suit Molly, partie à sa poursuite. Les deux personnages ne se rencontreront jamais.

Le film se voit longtemps comme une comédie mais la comédie tournera mal. Le spectateur sait ce qui arrive à Edward alors que Molly l’ignore.

Si l’histoire tourne mal, c’est la faute aux protagonistes. Le Grand tour, à l’époque, n’avait rien de réellement touristique, surtout conçu, sans organisation, comme une fuite et une poursuite.

Le film est incontestablement drôle. Il y a le comique de situation : un fiancé qui fuit sa promise ne se rencontre pas très souvent et une promise qui se lance à sa poursuite, dans ce contexte, dans une série de pays inconnus, plus ou moins accueillants, encore moins. Ce qui est épatant est l’optimisme inébranlable de Molly : chaque fois qu’un interlocuteur se risque à émettre un doute sur l’attachement du fiancé, Molly éclate de rire. Elle connait Edward. Il l’aime. Elle finira par l’attraper. Le rire de Molly est un poème. Si Edward s’en rappelle, on pourrait comprendre son évitement. Le rire survient toujours à contre-temps. Il laisse l’interlocuteur muet d’étonnement.

La scène où des passagers s’informent du motif du voyage de Molly sur un improbable rafiot est, de ce point de vue, un grand moment.

Quelques répliques :

  • Le capitaine (aimable) : Mademoiselle Singleton (c’est le nom de Molly) racontez-nous ce qui vous amène par ici.
  • - Molly : Je suis venue pour me marier. Mon fiancé est fonctionnaire à Mandalay, cela fait sept ans que nous sommes fiancés (elle éclate de rire) Mais il a pris la fuite ! Je le poursuis, afin de l’attraper par le collet.

Consternation et incrédulité autour de la table ! La seule autre femme, plus âgée, prononce la sentence : « Ma fille, les hommes sont une tragédie ! ».

Plus tard, Edward, alors qu’il subissait un interrogatoire de la part de policiers japonais, soucieux de comprendre ce que venait faire cet Anglais sans bagages au Japon, commence par rire puis il avoue qu’il fuit une femme, ce qui déchaîne la colère de l’officier japonais : « Pas même le plus lâche des occidentaux n’entrerait clandestinement au Japon pour fuir une femme ! Ce que vous affirmez est pathétique ! »

Ce film comporte donc des moments très savoureux, avec un mélange des genres permanent. À un moment se noue une douce amitié entre Molly et une jeune asiatique, Ngnoc. Aujourd’hui, nous parlerions de sororité. Ngoc va accompagner un temps Molly dans sa quête de l’objet de son désir. Un bellâtre propriétaire d’une plantation campe une sorte d’amoureux transi pour Molly. Un pasteur barbu se promène avec un âne, tel le Christ avant la Pâques fatale. Il déclare à Molly qu’il va retrouver son évêque pour lui donner sa démission. La remontée du fleuve n’est pas sans rappeler celui d’Apocalypse now. Quand Molly s’avise de compatir pour ce qui pourrait être considéré comme un échec, il lui répond avec passion qu’il lui tarde de retrouver la vie confortable d’York et de déguster des tartines à son petit-déjeuner. Sa démission sera une libération !

Bref, chaque spectateur, en fonction de sa propre personnalité et de ses propres références culturelles, peut trouver de quoi s’intéresser ou s’agacer avec ce film. Ce que j’ai trouvé particulièrement ennuyeux sont les séquences « touristiques », les danses guerrières et la ronde des scooters en ville. Mais je n’ai pas l’âme d’un aventurier des Temps Modernes ni celle d’un touriste de l’extrême (Orient ou pas). Comme le vieux pasteur, j’attache une importance décisive aux tartines du matin et à la lecture de mon journal qui me renseigne sur la dangereuse bêtise de l’espèce humaine.

Je suis cependant d’accord avec la morale de l’histoire : il ne fait pas bon harceler quelque humain que ce soit, même un homme.