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Réalisation:EricZonca

Scenario: Eric Zonca et Lou de Fanget-Signolet, d’après le roman de DrorMishani: “Une disparition inquiétante”

Date:2018/ France

Durée:113mn

Acteurs principaux :

Sandrine Kiberlain : Solange Arnaud, la mère

Vincent Cassel : ‘‘commandant’’ François Visconti, le policier alcoolique

Romain Duris : l’enseignant, Yan Bellaile

 A / SA

Mots-clés : Noirceur – Alcoolisme – Faux-self – Perversion - Deshumanisation

 

 

Le titre du film « Fleuve noir » n’est pas sans habileté, puisqu’il fait référence à une prestigieuse collection de romans policiers contemporains. La noirceur des personnages le justifie aussi. Il ne serait pas correct de démonter en quelques lignes ce qui fait l’intérêt de ce genre de cinéma : la succession des soupçons et des révélations jusqu’au coup de théâtre final.  Si l’on fait l’impasse sur quelques invraisemblances du scenario, l’histoire maintient en éveil jusqu'au bout. Á la considérer avec un peu de recul, il est possible de comprendre comment s’écrit un roman policier. Il crée une ambiance inquiétante, à partir d’une association de stéréotypes auxquels le spectateur peut se laisser prendre, et d’une combinaison de faits divers sordides tels qu’ils s’étalent dans les journaux. Au total donc, une histoire plutôt bien ficelée qui ne peut laisser indifférent.

 Que sont les pères et les mères devenues ?

 Quand le spectateur aura quitté la salle obscure, il pourra se poser plusieurs questions.

D’abord pourquoi les commentateurs du film ne qualifient pas le ‘‘commandant’’ – on ne dit plus ‘‘inspecteur de police’’ – pour ce qu’il est visiblement : un alcoolique en dérive et en pleine confusion ? C’est dommage car le portrait incarné par Vincent Cassel est très convaincant. Pourquoi écrire seulement qu’il boit « plus que de raison » ? La sémiologie réunie est pourtant très éclairante. L’inspecteur Visconti boit du whisky dans son bureau, en se servant discrètement dans un gobelet de plastique, à partir de la bouteille planquée dans un tiroir. Il boit pendant les heures de service, en réclamant son remontant préféré aux personnes rencontrées chez elles pour les besoins de l’enquête. Il transgresse le pouvoir rattaché à ses fonctions en imposant une relation sexuelle, lors d’un interrogatoire à domicile. Á l’évidence, son alcoolisme a pesé dans sa rupture conjugale. Nous le découvrons dans son appartement en désordre embrasser, rejeter, embrasser encore, entre deux verres ingurgités, la photo défraîchie d’une femme qu’on l’on devine être la mère de son fils. Nous finissons par comprendre que le blondinet qu’il agresse dans un interrogatoire sans queue ni tête dans une pièce close du commissariat, qu’il poursuit dans la rue avec ses copains de trafic, qu’il injurie encore dans un bar, est en fait son propre fils. Il ne s’est jamais donné la peine de l’aimer et de l’éduquer. Il est difficile d’être moins crédible que lui comme père. Mais, il n’empêche que l’inspecteur Visconti n’est pas nommé comme alcoolique : il « boit plus que de raison ». Le cinéma n’a pas d’odeur mais l’on devine sans peine celle que doit dégager le grand bonhomme à la démarche de pantin, avec ses cheveux rares, collés sur le crâne, auquel Cassel donne vie.

L’enseignant Yan Bellaille, surjoué par Romain Duris, tantôt compassé, tantôt excité, est père d’un petit enfant, dont, apparemment il se trouve encombré, tant il est occupé à se prendre pour un écrivain, dans sa cave aménagée, loin des contingences domestiques. Il peut être pris comme exemple des personnalités plurielles : l’enseignant attentif, capable de donner des cours particuliers gratuits pour des élèves qu’il estime ‘‘intéressants’’, d’un côté et de l’autre, le romancier au cerveau dérangé, préoccupé de faire vivre et d’incarner ses fantasmes les plus glauques. Deux répliques amusantes dans la cour fermée de la prison. La première est à l’actif de ‘‘l’enseignant’’ : « L’écriture est ma prison ». La seconde est la réponse de Visconti « Vous êtes certain que votre psychothérapie est terminée ? ».

Mais que dire de Sandrine Kiberlain, la mère suite à la disparition de son adolescent ? La facilité avec laquelle elle incarne des personnalités successives laisse pantois, si l’on accrédite son rôle d’une réalité clinique. Elle illustre bien ce que Pierre Bayard a voulu monter dans son roman « Tolstoïewski ».

Nous n’en dirons pas plus pour laisser le spectateur prendre tout son plaisir à découvrir les turpitudes des protagonistes de cette histoire. Heureusement, il y a l’épouse de l’enseignant dont les réactions sont ‘‘normales’’ et le bon inspecteur, pardon commissaire Marc, joué par Charles Berling. Il ne se laisse pas berner, lui, à la différence de cet imbécile de Visconti qui devra se faire ‘‘expliquer le film’’ par Sandrine Kiberlain, la belle Solange, pour enfin avoir le mot de la fin.

« Fleuve noir » dessine un cadre propre à notre hypermodernité sans perspective, conscience, ni espoir. Addictions, transgressions sexuelles, dérangements mentaux,  contrôle policier. Ce tableau peu flatteur des humains est-il conçu pour rassurer, par comparaison, le spectateur de son bon équilibre, ou pour préparer l’arrivée des robots humanoïdes à l’empathie programmée ? Il peut également, si nous faisons l’effort d’examiner nos quotidiens, faire prendre conscience de la « banalité du mal », selon l’expression d’Hannah Arendt.