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Réalisation : Pietro Marcello

Scénario : Pietro Marcello,      Maurizio Braucci

Date : 2019 / Italie

Durée : 128 mn

Acteurs principaux :

Luca Marinelli : Martin Eden

Jessica Cressy : Elena Orsini

Carlo Cecchi : Brissenden

Zutilia Ranieri : Giulia, la sœur de Martin

Marco Leonardi : Bernado, le mari de Giulia

Vincezo Nemolato : Nino

 SA/ HA

 Mots clés : Ecriture – Créativité – Différences sociales – Mal-être – évolutionnisme

 

 

Le film de Pietro Marcello mérite d’être vu comme une transposition en Italie, à Naples précisément, du livre de Jack London : Martin Eden. Nous avions effectué un commentaire, ajouté ci-dessous, de cette œuvre, dans un ouvrage récent.

Le mal-être du héros et l’instabilité de Martin est bien rendu par le jeu de Luca Marinelli, récompensé par le prix d’interprétation masculine au festival de Venise de 2019. Les autres acteurs sont également singuliers et crédibles. Le montage du film peut sembler haché, reflétant, sans doute, l’instabilité du héros, les aléas de son parcours ainsi que les contrastes sociétaux. La temporalité est incertaine avec les images de Naples du début du siècle, des scènes évoquant les années 50 et il se termine par une déclaration de guerre, avec l’ombre fugace d’un groupe de miliciens sur une plage, dans une des dernières scènes du film.

Martin, l’ouvrier-marin itinérant, tombe amoureux d’une jeune fille de la bourgeoisie, Elena. L’asymétrie sociale lui donne la passion de l’écriture qui ne va malheureusement pas sans bases culturelles et sans ressources qui lui font, toutes deux défaut. Il continue à lire sans modération et s’instruit en autodidacte. Il adopte les théories d’Herbert Spencer qualifiées de Darwinisme social. Cet économiste et sociologue, estimait que l’évolution des sociétés portaient inévitablement les plus aptes au pouvoir. Certaines scènes de débat public font écho à cette théorie, libérale et anarchisante, avec la défense d’un Etat minimal. Quoiqu’il en soit, son macho de beau-frère ne supporte plus d’abriter un « intellectuel » désargenté. Martin doit ainsi s’éloigner de sa sœur Giulia, auquel il est attaché… Il trouve une chambre chez une veuve bienveillante, Maria, dotée de deux jeunes enfants. Une sorte de père de substitution, Brissenden, essaie, amicalement et en vain, de le persuader de laisser ses illusions d’écrivain. Après de nombreux et déprimants retours à l’envoyeur, une première nouvelle est enfin payée et publiée. Le succès arrive, alors…

Après l’heure, ce n’est plus l’heure

« Parmi les histoires d’écrivain, celle de Jack London est la plus touchante. À force de donner de lui, sans retour, dans ses personnages de fiction, au plus près de ce qu’il avait vécu, la reconnaissance sociale le trouve quand, enfin, elle se devient manifeste, vide de désir et peut-être d’inspiration. La transposition avec un de ses doubles, Martin Eden, est significative (p.126). Ruth, la jeune fille dont Martin aurait souhaité être aimé, ne l’a pas apprécié pour ce qu’il était quand il en éprouvait le besoin. Il est courtisé, désormais, par ceux qui l’avaient rejeté. Peut-être, pourrait-on ajouter, que telle était sa destinée : exprimer son talent dans l’indifférence. La reconnaissance publique et privée, pour s’être trop fait attendre, aurait eu comme conséquence paradoxale de le conduire au suicide.

 Ce faisant, son histoire n’est-elle pas celle de la plupart des créateurs qui n’épousent pas les modes ? Ils élaborent leur œuvre en passionnés et dans l’indifférence ambiante. Ils sont contraints sans cesse de se renouveler pour rester fidèles à eux-mêmes, de reprendre courage pour exister encore. Quand la célébrité intervient, leur puissance créative est émoussée sinon épuisée. Ils n’ont plus d’énergie disponible. La continuité comme la nouveauté pourront se manifester contre eux. Le contenu de leur œuvre sera appauvri, formellement dupliqué, dénaturé pour finir.

Certaines œuvres d’exception, nourritures des civilisations, traversent le temps, balayant les frontières du temps et de l’espace. Une chose est certaine, leur portée, leur fécondité seront ignorées de leurs auteurs. Ils n’auront pas la consolation d’avoir inspiré ce devenir.  (1)

Nous savons aujourd’hui que le Darwinisme social, comme source de progrès, est une illusion. Le système économique et financier libéral qui s’est imposé à l’échelle planétaire poursuit une fuite en avant lourde de déséquilibres. Comme l’affirmait approximativement Martin Eden lors de son dernier repas dans la maison d’Elena : les capitalistes se déguisent en socialistes en recourant à l’Etat, alors que leur système est fondamentalement apatride et injustement inégalitaire. Nous savons, à présent, ce qui est advenu des prophéties évolutionnistes.

  • Paradoxes et analogies, applications de l’œuvre de Pierre Bayard à la problématique alcoolique, (Chapitre 2, « Demain est écrit », p14)