Mathieu Bock-Côté
La Cité
287 pages – 22€

Dans la série des auteurs avec lesquels il est difficile de s’accorder, figure Mathieu Bock-Côté, présenté comme un sociologue attaché à la philosophie libérale. Il est connu pour être chroniqueur politique pour une chaîne TV. Une fois, la lecture de cet ouvrage achevée, que pouvons - nous dire ?
Le titre pose un problème. Pourquoi Deux Occidents, pourquoi ces majuscules ? L’auteur ne définit pas, ce qui est dérangeant. Il aurait pu opposer plus clairement deux types de libéralisme, le néolibéralisme globaliste et le libéralisme protectionniste, soit deux conceptions politiques que les USA ont fait vivre, selon les périodes de l’histoire, depuis qu’ils sont devenus une grande puissance. On croit comprendre que ses préférences vont à ce qu’il appelle le « libéralisme libertarien », incarné notamment par Elon Musk, associé un temps à l’actuel président Donald Trump. La mainmise et les conséquences du numérique sur nos vies ne le dérangent apparemment pas.
Il s’en prend, à longueur de pages, à l’Etat-Providence. Je suppose, cependant, qu’il sait ou saurait faire un bon usage du système de santé français, en cas de besoin.
Mathieu Bock-Côté est québécois d’origine et favorable à l’indépendance de cette province du Canada. Qu’est-ce que cette aspiration signifie en termes de monnaie, d’indépendance économique et politique ? Quelles conclusions en retire-t-il pour notre pays ?
Son parti pris politique pose Giscard d’Estaing en défenseur du territoire français alors que ce président, européiste et libéral convaincu, a été celui qui a décidé du regroupement familial en France des familles d’algériens venus travailler en France. Son œuvre principale a été de susciter la Constitution d’une Europe transformant les vieilles nations en provinces. L’essai ne rend pas compte des différences entre nations européennes. Il n’existe pas davantage d’analyse structurelle des institutions européennes, des intérêts qu’elles servent et des raisons qui ont abouti à la situation actuelle, qui l’entretiennent et qui l’aggravent.
Nous sommes désormais habitués aux communicants disposant d’une mémoire sélective et polémique. Ainsi la bureaucratie est, selon lui, la marque du soviétisme, ce qui permet de faire rêver à la politique ultralibérale de Milton Fridman où les seuls fonctionnaires utiles seraient les policiers et les soldats.
Néanmoins, cet ouvrage contient de nombreux passages amusants, tel l’extrait d’intervention de J.D. Vance, membre du Gouvernement Trump, en février 2025, à Munich : « Car la menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine, ce qui m’inquiète c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales. » (p77). Il aura pu citer l’étrange comportement des pirates familiers des albums d’Astérix : quand le menace approche, les pirates préfèrent saborder eux-mêmes leur bateau.
Nous pouvons rejoindre son analyse de « l’extrême-centre » acquise au globalisme économique. Il précise : « Une société intégralement déspiritualisée et déracinée, en sachant plus regarder le ciel et ne se reconnaissant plus d’ancrage, bascule dans l’instabilité psychologique, prélude à son effondrement psychique. L’extrême-centre tend () à psychiatriser à grande échelle sa population » (p137).
Nous pouvons le dire autrement, avec la référence aux addictions, l’Etat néolibéral, fort d’une bureaucratie numérisée et de médias évacuant tout sens critique, veille à anesthésier la population, à la mettre hors de portée de reprendre sa vie en mains.
« La guerre, ou simplement l’hypothèse de la guerre, sert toujours ceux qui la mènent, en disqualifiant la possibilité d’une dissidence intérieure, qui passe immédiatement pour une trahison ». (p 151).
« Nul doute, toutefois, que la transition énergétique aura aussi ses privilégiés, avec leur propre liberté de mouvement » (p156)
Yves Cochet, ancien ministre de Lionel Jospin a pu dire « Ne pas faire d’enfant supplémentaire, c’est le premier geste écologiste. Nous pouvons aussi adopter, limiter nos naissances nous permettrait de mieux accueillir les migrants qui frappent à nos portes » (p157).
Cette opinion d’un ministre de la Défense allemand : « La démocratie, cela ne signifie pas que n’importe qui peut dire n’importe quoi » (p84). Effectivement, quand on n’est pas n’importe qui, on peut dire n’importe quoi.
Cette charge contre « l’empire du milieu », nommé « l’extrême-centre » : « L’immigration massive a été en partie voulue par des intérêts catégoriels par l’oligarchie occidentale convaincue de l’interchangeabilité des populations et voyant dans l’afflux de ces populations une forme de subvention déguisée nécessaire pour le monde patronal et une petite bourgeoisie à la recherche de nouveaux domestiques et travailleurs à bas salaire. » p 243. Je ne suis pas certain que la petite bourgeoisie ait les moyens de s’offrir les services de domestiques ni que le « monde patronal » dans son ensemble ait le souci de rester sur le territoire pour produire français, à l’heure du globalisme.
A lire, comme un double exercice de l’esprit critique : pour ce qui est dit et pour ce qui n’est pas dit.