Stéphanie ROZA
Marx contre
Les GAFAM
Le travail aliéné
À l’heure du numérique
Puf
Questions républicaines
282 pages – 19€

L’intitulé - « Marx contre les GAFAM » - peut faire sourire, par effet du décalage. L’auteur est chargée de recherche en philosophie politique au CNRS. Le sous-titre précise le contenu : « Le travail aliéné à l’heure du numérique ». Stéphanie Roza se réclame d’un marxisme « humaniste » qu’elle rattache historiquement à un hongrois, Georg Lukacs, et à un français qui fut sociologue, Henri Lefevre. L’objet principal de son travail est le travail au temps du numérique. Elle analyse l’impact du numérique sur les rapports sociaux rattachés au travail.
L’objectif de ce type de fiche est d’inciter les plus courageux à digérer eux-mêmes cet ouvrage. Le livre est clair, accessible, documenté. Il suscite inévitablement, en retour de lecture, des interrogations sur ce que peut signifier le mot « travail » et le « travail aliéné » en dehors des rapports codifiés du salariat, dans notre contexte de vie. Il peut ouvrir à une réflexion plus large sur l’aliénation dans le contexte d’aujourd’hui.
L’auteur a conscience de la difficulté d’un ouvrage qui s’attache à décoder le réel à partir de concepts opérants : « remettre le monde en sens dans une perspective socialiste, c’est-à-dire émancipatrice », accorder de l’importance à une « perspective de transformation du monde au profit du plus grand nombre », disposer d’outils rationnels pour « conquérir une connaissance de la réalité sociale » (p 8 et 9), en « transcendant les différences de sexe, de nationalités, de situation géographique, de religion ou de couleur » (p10). A l’échelle des individus que nous sommes, de telles aspirations pourraient sembler hors de portée.
Marx était un humaniste critique, à l’inverse des soviétiques qui se réclamèrent de lui. Ce qu’il dénonce est le travail contraint qui retentit sur le reste d’une vie. La réflexion marxienne s’est logiquement exercée à partir des conditions imposées aux ouvriers dans les premiers temps de la révolution industrielle. « L’aliénation atteint également sa personnalité ». Le sujet « subit un véritable ratatinement existentiel » Retenons, le mot « aliénation », il n’a rien perdu de son actualité au temps des GAFAM.
L’exemple le plus typique de ce qu’est le néolibéralisme au temps du numérique est donné par la société Uber. Elle illustre la plateformisation de l’économie. Un chauffeur de taxi doit s’acheter lui-même son véhicule, à des normes attractives pour les clients, payer tous les frais à venir, payer un tribut à la plateforme, ne pas compter ses heures pour payer l’emprunt nécessaire. C’est une mise en esclavage librement consentie. L’on comprend aisément que la profession attire les nouveaux venus sur le territoire (ainsi les turcs en Allemagne) et qu’il existe un turn over important dans la profession, qui fait partie des principes non écrits du groupe financier. Dans l’ombre, une foule de micro-travailleurs renseigne, en actualisant les GPS, sur les parcours à suivre dans les agglomérations. Au départ, la société Uber a investi en s’endettant pour pratiquer des tarifs qui ont cassé le marché, en éliminant la plupart des concurrents. Quand la situation de monopole a été établie, elle a pu monter ses prix auprès des voyageurs et ses prélèvements auprès des conducteurs. De surcroît, elle sollicite les utilisateurs pour noter les chauffeurs, rendant inutile le contrôle par des managers.
« Les travailleurs indépendants des plateformes sont les soutiers de la nouvelle économie, sous-payés, aliénés, déconsidérés, et usés jusqu’à la corde » (p175).
La notion d’aristocratie ouvrière (de Marx) reste d’actualité. Elle a opposé les hommes et les femmes, les anglais aux irlandais, au début de la révolution industrielle britannique, et, par la suite, les travailleurs qualifiés des pays développés et les travailleurs des pays en voie de développement. De nouvelles inégalités se constituent, à présent. Ainsi, des journalistes free-lance produisent des articles à partir d’une compilation d’autres articles et s’aident de l’intelligence artificielle… « Les travailleurs les plus proches, géographiquement et politiquement, des sièges sociaux des plateformes, de leurs concepteurs et de leurs actionnaires majoritaires, seront, en même temps, ceux qui ont les conditions de travail et de rémunération les plus difficiles » (p178). En clair, vous serez mieux considérés et rétribués si vous êtes proches du manche. Nous pouvons analyser assez facilement la répartition des orientations éditoriales en fonction des clients ciblés.
Le capitalisme à l’assaut du temps libre (chapitre 5) est en plein essor. Henri Lefèvre pointait déjà le fait que « le temps de non-travail fait partie du mode de production…d’énormes secteurs productifs de produits et de plus valeur se construisent à partir de ce non-travail : le tourisme’, les loisirs, le show-business, la « culture » et l’industrie culturelle ». (p185). « L’histoire du XXème siècle est aussi l’histoire de la colonisation progressive de la vie quotidienne par le capitalisme ». (p188).
« Notre économie croulerait d’un moment à l’autre si nous nous contentions de satisfaire nos besoins essentiels. Car elle ne vit que sur l’excédent, le superflu, sur le désir qu’ont le producteur et le consommateur d’avoir plus que l’indispensable » (p193). Dès 1904, Yvy Lee fonde la première firme de relation publiques, avant Edward Bernays. Il pratiqua l’ingérence politique pour ouvrir à l’industrie automobile nord-américaine le marché de l’Allemagne hitlérienne et de la Russie soviétique. « Poison Yvy » meurt en 1934. Toutes les grandes entreprises sont dotées d’un service de relations publiques.
La publicité extensive des plateformes n’est plus à démontrer.
La gratuité des contenus produits, dans la plus incontrôlée des démesures, a pour contrepartie l’invasion par les publicités. « Les fermes à clics » sont des entreprises frauduleuses dont les travailleurs sont rémunérés pour cliquer sur des liens de publicité des pages Facebook et autres pour augmenter leur visibilité. (p219). Les usagers des réseaux sociaux sont aliénés à plusieurs titres : ils livrent gratuitement des informations (qui peuvent s’apparenter à de la délation, de la calomnie ou de la bêtise, pure et simple), ils gaspillent du temps et de l’énergie, ils contribuent à fausser les relations humaines, tout en faisant vivre l’insignifiance et les amalgames. L’exploitation des données personnelles a favorisé le développement de contenus ciblés et les « fausses informations incendiaires ». L’affaire de Cambridge Analytica en 2018 a montré les capacités de manipulation de’ l’opinion lors de la première élection de Donald Trump. (p221).
Il en est de même pour Tiktok « arme de destruction massive de l’esprit critique ». (p224). Tik Tok va plus loin que la publicité ciblée. Elle a créé une monnaie et même un marché en ligne «Tik Tok shop ».
« Aussi longtemps que l’utilisateur reste sur la plateforme, son cerveau génère un pic de dopamine à chaque nouvelle vidéo (très courte). Les pics de dopamine s’enchaînent à grande vitesse. » Il est facile de faire un lien entre cette pratique et les troubles déficitaires de l’attention (p225).
« D’une manière générale, nos capacités de concentration se sont effondrées depuis le début des années 2000, c’est-à-dire au moment de l’essor d’Internet et de l’invention des smartphones. (p226).
Marx de façon prophétique affirmait déjà, en son temps, que la bourgeoisie « avait noyé l’ensemble des croyances, des valeurs et des modes de vie antérieurs « dans les eaux glacées du calcul égoïste » (p236). « Rien qu’aux USA, 85% du textile produit finit chaque année à la décharge » (p237).
Autre phénomène des structures de consommation : « Le marketing expérientiel » tel qu’on peut le voir dans des magasins comme IKEA, où les différents sens sont mobilisés pour donner envie d’acheter.
Pour un auteur comme Eva Illouz « les actes de consommation et la vie émotionnelle s’entrelacent désormais jusqu’à devenir inséparables ». (p242).
L’idéal hédoniste a été reconditionné par l’industrie publicitaire. Il en est de même de la « psychologie positive » pour perpétuer l’ordre établi « Autrement dit, le formatage du consommateur par la manipulation publicitaire permet non seulement de lui vendre toutes sortes d’objets non nécessaires, mais, en orientant ses aspirations existentielles, il contribue à éliminer du tableau tout projet social alternatif. » (p245). Il fait de nous des psytoyens. (Edgar Cabanas).
Le dispositif d’encadrement laisse peu de place à l’imagination et à la créativité… L’aliénation contemporaine s’enveloppe dans les oripeaux de l’autonomie et de la liberté des choix (p246). Mattan Shachak a étudié « l’industrie « psy » contemporaine avec les thérapeutes new age, les auteurs d’ouvrages de développement personnel, et de vendeurs de médications douces » (p247). Les questions d’évaluation psychologiques abandonnent, débouchant sur des classifications, recherchées par les intéressés pour « savoir ». Pas question de quitter l’univers nombriliste.
Nous ne sautions oublier l’armée des influenceurs qui nous donnent l’envie de bien nous maquiller, de bien nous habiller, de mieux nous montrer et nous vendre comme une marchandise. Si on se fonde sur leur audience en termes d’abonnés, les influenceurs ainsi que certains acteurs ou sportifs sont devenus les références de centaines de millions de personnes.
Les rapports amoureux sont des biens qui peuvent être remplacés et échangés. « La marchandise, si désirable dans son écrin publicitaire, se dévalue très vite ». Aussi, peu de relations résistent à l’épreuve du temps. (p 261).
Œdipe a laissé place à Narcisse. Celui-ci évoque un enfant attardé, avec une impulsivité non maîtrisée, une intolérance aux frustrations. Il est convaincu de sa supériorité sur le commun des mortels. Il a besoin que sa supériorité soit connue, reconnue et sanctionnée par l’admiration du plus grand nombre. Enfin, il manifeste un fantastique manque d’empathie. (p263).
Le narcissique « cherche à être admiré, non pas pour ce qu’il est capable de réaliser, mais avant tout pour le cadeau qu’il fait au monde de sa simple présence ». Le narcissique a plutôt « un moi fade, banal et superficiel » (p264).
Il conviendrait de donner à tous ceux qui prennent une part active au fonctionnement de la société un pouvoir de décision sur les moyens et les fins du travail. (p272).
Il est indispensable qu’une majorité soit au moins en partie libérée de la manipulation et de l’aliénation, ce qui n’est possible que sur la base d’une prise de conscience commune des sources sociales de cette manipulation et de cette alinéation, d’une connaissance la plus objective possible du monde contemporain, passant par le plus haut niveau possible de culture générale, et d’une formation exigeante de l’esprit critique. (p273).
C’est pourquoi toute personnalité ou mouvement politique qui prétend œuvrer à l’émancipation des opprimés, tout en tournant dans les faits le dos à la tâche urgente d’élever le niveau de conscience collectif, à grand renfort de vociférations numériques, de mises en scène égocentriques de sa personne et de stigmatisation systématique de l’adversaire, fait obstacle au progrès au lieu de la favoriser (p273).
Quels moyens se donner pour s’opposer positivement à ces dérives ? L’auteur ne donne pas de réponses concrètes. Je crois pouvoir témoigner de notre pratique réflexive, à notre niveau et avec nos moyens ridicules. Quel est notre pouvoir sinon à l’échelle de quelques individus accompagnés ? Que pesons-nous face à un influenceur, à un sportif qui se vend dans une multitude de publicités, face à des politiciens qui nous prennent pour des imbéciles, face à des sachants qui choisissent de se faire et de faire comme si nous n’existions pas, face à des appareils d’Etat renforçant l’ordre établi, face à l’ignorance cultivée et entretenue ? Une blague récurrente est dite lors des consultations. Les uns disent nous sommes dans les années 30, certains, parmi les optimistes, disent, en 1940, avant le 18 juin. Des malicieux affirment, que nous avons passé le 18 juin mais le brouillage a été efficace. Personne n’a entendu l’appel.