Philippe Meirieu

Qui veut encore des

Professeurs ?

Seuil / Libelle

5€90, 53 pages

 quiveutencoredesprofs

Une cinquantaine de pages pour traiter de l’état du système éducatif, c’est peu, mais mieux que rien puisque l’auteur de ce libellé (court extraits critique) est un professeur honoraire des sciences de l’éducation.

En parcourant les pages et en surlignant les phrases les plus signifiantes, dans une salle d’attente, j’ai eu la sensation douloureuse qu’il était question de notre propre pratique dans le champ des addictions.

Les petites phrases utiles

  • Le professeur « n’est pas le répétiteur d’une vérité toute faite » (p7)
  • La novlangue de « l’école efficace » et du « développement personnel » sature l’espace public. (p8)
  • Pour la plupart des parents, la scolarité est une course d’obstacles, aux règles opaques (à la recherche) des « bonnes » filières pour les « meilleurs » diplômes, quelques autres assurés de cet objectif, visent en plus les écoles « alternatives » pour le bien-être de leurs rejetons.
  • Le professorat n’en est pas au stade du baby-sitting; mais il s’en rapproche.

Contractuels ou vacataires n’ont pas à s’en faire, les nouveaux venus disposent d’une multitude d’instructions ministérielles, accompagnées d’un ensemble de protocoles, élaborés par les meilleurs scientifiques, ainsi que de quelques prothèses technologiques qui devraient leur permettre de gérer efficacement leur classe (p9).

  • Les professeurs subissent un déclassement financier et social (p10).
  • L’école reste une affaire de rencontres imprévisibles avec des sujets singuliers aux comportements souvent inattendus (p11).
  • L’idéologie des « bonnes pratiques » laisse entendre que nous aurions enfin trouvé les recettes miracles du métier (p13).
  • Ne manquent pas, « les partisans de l’Evidence Based Education: en s’appuyant sur les recherches en psychologie cognitive et en neurosciences, en expérimentant en laboratoire les différentes méthodes pédagogiques, en collectant et comparant les données émanant des évaluations, ils prétendent pouvoir élaborer des protocoles à vocation universelle prescrits aux enseignants du primaire les outils afin que leurs élèves apprennent non seulement à lire et à compter mais également à fixer leur attention, de mémoriser et à s’organiser (p14).
  • Une suspicion se précise à l’égard des « héros du quotidien qui « partent au front » tous les matins à la reconquête des territoires perdus de la République. Il y a doute sur leur niveau culturel moyen, doute sur leur capacité à télécharger les mises à jour des connaissances à faire connaître, d'autant que les élèves disent leur préférence pour écouter directement des vidéos (p15).
  • Il est temps de mettre fin à un dispositif scolaire mis au point par le réactionnaire Guizot, suppôt de l’immonde bo (p17)
  • L’enseignement mutuel n’est pas assez pratiqué, même s’il déplace l’esprit de compétition d’un individu à un groupe. (p17)
  • Le temps des start-up destinées à s’occuper des élèves dont les familles ont les moyens est arrivé depuis un grand moment. « Mais elles restent de modestes artisans face aux ambitions affichées des grands industriels du numérique ». Les GAFAM proposent des plates-formes de cours en ligne.

Chaque élève, du plus au moins doué, du plus travailleur au plus paresseux, peut « à son rythme, avec des entraînements à volonté et des tests réguliers, effectuer toutes les acquisitions nécessaires (p19).

  • Grâce à l’élaboration de « systèmes intelligents », il sera possible d’élaborer un programme et de réguler les apprentissages sans le secours d’auxiliaires humains » (p19).
  • Il restera à organiser des haltes-garderies pour enfants apprenants, (avec des robots parlants ? ) pour permettre aux parents de vaquer à leurs innombrables occupations. Soyons optimistes, il sera possible de dépasser les prévisions d’Aldous Huxley pour le « meilleur des mondes ». (p19)
  • « La songerie techniciste a une caractéristique extraordinaire : au nom même de sa foi dans les progrès de la science censés résoudre tous les problèmes, elle attribue toujours ses (monstrueux) ratés à son développement insuffisant. Comme les autres dogmes, le scientisme, en une fausse modestie cache une immense prétention, rien ne peut arrêter sa fuite en avant (p20,21).
  • Dans « l’école du futur », esquissée par l’occupant actuel de l’Elysée, il s’agit de « donner plus et mieux à ceux qui savent se vendre» et où se cultive l’entre soi » (p25).

Et, oui, une vingtaine de pages parcourues. Elles accumulent des formules critiques vigoureuses, et il est difficile de contenir un sentiment de colère à l’encontre de tous ces ânes (pardon pour l’animal), aussi prétentieux qu’hypocrites, qui manifestent leur soumission à tout ce qui ouvre au profit du capitalisme de plateforme.

Plus loin, cette référence à Paul Ricoeur (p36/37) : « Qu’est-ce que je fais ? Je parle. Je n’ai pas d’autre dignité. Chaque matière suscite une manière de parler ». « La matière du savoir n’est pas un objet inerte ; elle est une mise au travail intérieure du professeur (du soignant ?) sur laquelle les élèves (les patients, les participants) établissent leur propre mise en travail » (p37)

Une précision sur les salaires : (qui vaudrait pour les praticiens de base et tant d’autres) : « alors qu’en 1990, un professeur des écoles débutant percevait l’équivalent de deux fois le salaire minimum, le ratio est tombé à 1,2. (p47)

Les adolescents d’aujourd’hui (et d’hier ?) sont tentés « de se socialiser dans la transgression » (p49).  Ainsi se produisent, faute d’interlocuteurs et de perspectives, des faux-révolutionnaires et des vrais consommateurs compatibles avec le système deshumanisant.

Ce témoignage de souffrances professionnelles s’achève sans décrire de stratégie alternative accessible.

Nous savons qu’il est inutile d’attendre de bonnes réformes d’en haut.

La réponse, pour nous, est d’effectuer nous-mêmes, au quotidien, le travail nécessaire pour nous cultiver, écouter et ne cesser d’apprendre, développer les solidarités au-delà des appartenances tribales, partager les connaissances que nous croyons utiles, dialoguer avec ceux qui sont prêts à cet exercice.