Jennifer Tamas
Seuil Libelle
4€90, 56 pages

Curieuse question, me direz-vous, d’un auteur femme, qui emploie le masculin pour la poser.
Jennifer Tamas est agrégée de lettres modernes à la Sorbonne et à l’université US de Stanford. Elle a publié Au NON des femmes, et Libérer nos classiques.
Il sera souvent question de madame de Scudéry, dont se moqua un peu Molière, avec Les précieuses ridicules ou avec la Célimène qui avait subjugué le Misanthrope.
Peut-on encore être galant ? Qui pose la question ? Qui donne la définition ? Qui fournit la réponse ? Ce titre donne la sensation d’être dans un salon où l’on s’interroge.
Avec deux autres « Libelle », je me suis employé à me faire un point de vue sur cette collection. Je viens de présenter pour l’Area un Libelle de Philippe Meirieu sur l’avenir du professorat. Je vais faire de même pour « Le crépuscule de la critique » d’un auteur, membre du centre de recherche rattaché à Sciences Politiques, Myriam Revault d’Allonnes.
De belles intelligences…
Le début est engageant : « Il était une fois un pays où l’on se conduisait galamment. (Partout ?) En ce temps béni, l’homme proposait et la femme disposait.
« Le galant n’est-il pas le prototype du « vieil homme blanc hétérosexuel » ? (p8) (Une quadruple stigmatisation ?)
L’idéal galant s’est développé pour « refuser viols et violence » (p9). (Particulièrement recommandé en temps de guerre)
Norbert Elias et quelques autres ont « expliqué comment Louis XIV, traumatisé par la Fronde, domestiqua les grands seigneurs et en fit des courtisans. La galanterie est née de cette préoccupation. Les salons accueillirent la littérature, la peinture et la musique ».
La galanterie est rejetée par les femmes car perçue comme un instrument de domination masculine. Ce que veulent les femmes est moins de « civiliser l’homme que changer de société » (p11).
Les femmes…toutes ? Change-t-on de société en remplaçant un patron XY par un patron XX ? …la lutte des classes par la lutte des sexes, des races, des religions ou des nationalités ? …pour quels équilibres et quelles solidarités ?
La galanterie n’est pas la préciosité, même au temps de Madame de Scudéry.
Les précieuses affectionnent les hétéro-tendres et les « hétéro-doux » (p16). Et qu’en est-il des goûts des précieux ?
« Tout comme le gentleman incarnerait le stéréotype de l’élégance et du raffinement anglosaxon, l’homme galant serait typiquement français, contredisant l’adage de Boileau : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (p21).
En réalité, « la galanterie n’est pas spécifique non seulement de notre pays mais encore des hommes. Ainsi, à la cour d’Espagne de Philippe IV, certains contrats de mariage permettaient aux femmes les plus privilégiées de choisir et d’entretenir un galant qu’elles retrouvaient le soir quand leur époux dormait…De même, les hommes haut placés avaient des maitresses qui faisaient partie de la cour et leurs enfants étaient élevés avec ceux des épouses légitimes. (p23). En Italie, « les femmes pouvaient entretenir un chevalier servant, mentionné dans leur contrat de mariage » (p24).
L’amour romantique serait à l’opposé de la galanterie.
C’est à chaque lectrice et lecteur de se faire une opinion. J’avoue m’être un peu perdu dans les limitations et les imitations de la galanterie.
J’ai envie de poser la question : La galanterie n’est-elle pas une violence douce, effectivement dépassée ? Ne peut-elle être remplacée de nos jours par la politesse, la neutralité bienveillante, la gentillesse, avant que la relation ne s’étoffe et se charge de respect mutuel, d’amitié ou même- qui sait – d’amour-passion ?
La conclusion de cet opuscule est à retenir intégralement (p55-56) :
« Pour qu’une nouvelle civilité voie le jour et que cessent les faux débats, régime d’égards, plaisir conversationnel et avis éclairés doivent être repensés. Véritables antidotes à la haine des réseaux sociaux, à la désinformation comme au manque de nuances, ils pourraient nourrir une curiosité de l’autre et retisser les liens humains dans leur complexité. Passer d’un débat d’idées à une décision politique ou faire d’une simple rencontre un être cher sont des processus qui étaient explorés dans les cercles galants. Préférer le temps du raisonnement au clic compulsif, chercher un avis éclairé plutôt qu’un tournoiement d’informations indifférenciées, se soucier de toutes les personnes qui nous entourent, voilà autant de « petits soins » qui contribueraient à réenchanter notre quotidien.
Ainsi soit-il.