Fabien Escalona

Seuil, Libelle

4€50, 51 pages

 

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Avec ce « libelle », j’achève le survol de cette collection.

Pour dire la vérité, ce format-poche ne me convient pas et les différents contenus dont j’ai pris connaissance me semblent très inégalement contributifs à une réflexion utile. L’ennui, avec nombre d’intellectuels, est que leur production donne davantage la sensation d’une lutte de places dans le champ culturel que d’une capacité à exprimer quelque chose de neuf et de réellement contributif à l’intérêt général. Beaucoup de personnalités, plus ou moins médiatiques, semblent attachées à occuper une position à valeur marchande. Les critiques qu’elles expriment restent partisanes, marginales ou focalisées. Elles leur donnent l’occasion de valider leur valeur culturelle. Elles font partie d’un système qui tourne en boucle sur lui-même.

Ce libelle ne fait pas exception à la règle, même si un certain nombre de propos méritent d’être retenus.

Avant d’entrer dans le vif de ce document, le lecteur peut se poser des questions. Est-ce la République et seulement la République qui est à bout de souffle ? N’est-ce pas plutôt le pays qui est à genoux, confronté à la perte massive d’emplois à valeur ajoutée, à l’effacement de sa conscience collective et du remplacement de l’esprit critique par l’esprit de critiques, chacun s’employant à balayer devant la porte du voisin, tout en cherchant à occuper la double fonction de victime et de juge ?

Qui peut croire que la République peut reprendre de la vigueur par le seul effet d’une reconfiguration institutionnelle nationale ?

Relevons l’appellation « d’élections résiduelles » (p11) ?  Elle fait écho à une notion que nous employions, de temps à autre, celle de « libertés résiduelles ». Comment ne pas comprendre la progression des abstentionnistes quand le choix des électeurs semble se limiter au "moins pire", quand les élus réapparaissent à la veille de chaque élection, après s’être abstenus pendant leur mandat d’être à l’écoute des populations, y compris de leurs propositions de les avoir informées des progrès liés à leur travail, des difficultés qu’ils ont rencontrées ? « Un délitement profond du lien entre représentants et représentés » (p12) est en cours. Il est, à la fois, quantitatif et qualitatif. Cela ne contrarie nullement les élites.

La Constitution de la Vème République a été établie, dans le contexte d’une crise politique et d’une décolonisation à mener à son terme. Avec le recul, il apparaît clairement que la France n’a pas tiré les leçons appropriées de la guerre ayant abouti à l’Indépendance de l’Algérie.

La vision gaullienne du « dégagement » des emprises coloniales et de la tutelle militaire nord-américaine a été mise à mal. Les institutions de la République ont été retournées contre tout projet politique d’indépendance relative et raisonnée, respectueuse des pays en « voie de développement ».

La classe politique a retrouvé son ronronnement. Elle a épousé implicitement le point de vue de nos deux adversaires en butte à leurs propres difficultés internes, les USA et l’Algérie. Via l’Europe institutionnelle et ses banques, elle a laissé l’Allemagne lui indiquer ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. L’Allemagne « écologiste », qui a rouvert ses mines de charbon, a pesé pour nous faire lâcher le programme de l’Indépendance énergétique via le nucléaire que nous maitrisions, à la différence de la production du pétrole ou du gaz. Elle a accru d’autant notre dépendance à l’égard des puissances pétrolières du Moyen Orient. Elle a laissé s’accroître la distance politique avec la Russie. Elle s’est laissé coloniser démographiquement par le Sud et économiquement par la puissance asiatique. La classe représentative, de toutes tendances politiques, au sein des multiples institutions représentatives nationales et internationales, continue de laisser absorber comme un buvard les idéologies venues de l'Ouest, de céder au capitalisme de plateforme des GAFAM et à la pollution des esprits réalisée par nombre de réseaux sociaux venus de tous les horizons. Les Etats membres de l’Europe « doivent composer avec les prérogatives d’institutions « Commission européennes, Cour de Justice, Banque centrale » (p27).

« Les leviers pour orienter directement l’appareil productif et agir sur le niveau d’emploi ont disparu avec la fin du contrôle sur les prix et le crédit, l’exposition de la puissance publique aux verdicts des marchés des capitaux, le recul du secteur nationalisé, la perte de l’indépendance monétaire » (p28).

Depuis, quelques années, est venu le tour du Travail et de la Santé publique. Le néolibéralisme triomphe, lamine les oppositions et entretient les affrontements, pendant que les politiciens occupent le devant de scène.

Dans ce contexte, les diverses prestations du Président de la République ont pris une tournure « parodique » (p39), aussi désinvolte que pathétique.

« A aucun moment sa majorité parlementaire n’a cherché à promouvoir une logique économique alternative, fondée sur les besoins plutôt que sur la sauvegarde (et la majoration) des intérêts » de la finance. Le compromis de type social-démocrate qui avait porté la gauche au pouvoir en 1981 a été abandonné par celui qui avait été porté à la tête de l’Etat. Les bases économiques de ce compromis ne pouvaient que s’affaiblir avec la mondialisation en cours. En se fondant dans les institutions européennes et en se soumettant à l’idéologie nord-américaine, le pays a abandonné parallèlement tout ce qui aurait pu le distinguer du magma néolibéral. Il eut fallu une politique internationale indépendante de cette logique. Nous avions à devenir une force de propositions et d’exemples sur les nombreux terrains désertés par le monde de l’Argent : le développement non libéral des autres pays, la recherche d’échanges équilibrés, le souci de l’écologie, le pouvoir rendu aux acteurs de terrain, à ceux qui se « coltinent » les problèmes, y compris dans le champ de la Santé et de l’Éducation, la défense de la culture critique mais également des valeurs éthiques et spirituelles contre les différents obscurantismes et nationalismes.

En attendant le grand soir institutionnel, les institutions semblent encore bien décidées à ne rien attendre et entendre du pays profond, de ceux qui accordent de l’importance à l’intérêt général, qui osent faire le pari de l’intelligence et de la bienveillance.