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Lundi 26 avril 2021

 

Tel est le titre de l’ouvrage de Barbara Stiegler, auquel nous avons dédié une fiche pour réfléchir à la marche du Monde. Nos « Maîtres » n’ont pas attendu l’arrivée du numérique pour proposer ce slogan aux « masses », aux « foules », selon l’expression de Gustave Le Bon. Son livre accorde une influence créatrice à Walter Lippmann qui fit partie du cercle restreint de ceux qui décidèrent aux USA, au début des années 1930, que la politique devrait privilégier désormais la manipulation de l’Opinion publique par des élites. Eclairée par les experts, la Démocratie se résumerait à une adhésion émotionnelle lors des consultations électorales aux leaders sortis du chapeau de l’élite. Walter Lippmann inscrivait sa réflexion dans la continuité du Darwinisme. L’intérêt général était, pour ce théoricien, un concept aussi périmé que l’éthique relationnelle. Chacun avait naturellement des intérêts divergents qu’il tentait d’imposer aux autres. Personne ne pouvait maîtriser l’ensemble des phénomènes pesant sur le sort des individus et des groupes sociaux. Il y avait ceux qui étaient en retard et ceux qui étaient en avance, c’est-à-dire en phase avec l’évolution. Pour Wittmann, incapable, semble-t-il, de saisir la continuité et la répétition dans les changements : « les problèmes du monde moderne apparaissent et changent trop vite pour qu’une équipe d’enseignants ait le temps de les saisir, et plus vite encore pour qu’elle ait le temps de transmettre leur substance à une population d’enfants » (p77). Pour lui, l’individu de base ne peut que se limiter à « une visite touristique des problèmes du monde ». La tension entre la limitation des capacités d’attention et le flux illimité des informations à assimiler se redouble d’une autre tension, entre les stases du savoir scolaire et le flux permanent du changement ». Il en résulte pour notre théoricien néo-libéral « le choix de la réforme contre la révolution, du gradualisme contre la rupture et du consensus contre le conflit » (p90).

Nous arrêterons ici la référence à l’ouvrage pour examiner, à partir de votre expérience la pertinence de l’injonction « Il faut s’adapter ».

Il est une réalité incontestable : il nous est demandé de nous adapter, toujours plus et sans état d’âme.

Pour faire le lien, je dois de plus en plus m’adapter à la non-fiabilité d’une part croissante de patients dans le respect de leurs rendez-vous. De mon point de vue, le mépris premier c’est le mépris du temps des autres. Quelqu’un qui ne respecte pas ses rendez-vous se dévalue à mes propres yeux. L’ambiance générale est un facteur aggravant mais ce n’est pas une excuse suffisante.

L’alcool impose aux proches non-buveurs de s’adapter : à l’absence, aux écarts de conduite, aux sautes d’humeur. Nous pouvons nous étonner de la patience manifestée par les proches. Pour ma part, je fais preuve d’une grande tolérance. Il suffira que je décide de concentrer mes journées de consultation pour accroître ma disponibilité. J’écarterai les inconstants et la gestion de l’emploi du temps s’en trouvera simplifiée.

Il est possible de s’adapter malgré des contraintes quand apparemment il n’y a pas d’autres solutions. Ceux qui les imposent les pensent obligatoires mais ils se trompent. Ils peuvent susciter une inversion de désir : la soif de liberté peut l’emporter sur la contrainte. La bureaucratie numérique peut susciter des retraits professionnels et sociaux en aggravant la situation de l’offre par rapport aux besoins. Si la population se satisfait de l’extension des déserts médicaux ou de l’indigence de la psychothérapie, ou de toutes les aberrations qui fleurissent, elle aura à faire son autocritique, mais trop tard.

Je conclurai par l’histoire d’un brave garçon, un paysan, fils de paysan, qui picole. Son père est possiblement mort d’alcoolisme, son chirurgien est mort d’alcoolisme. Il connaît de nombreuses personnes qui se sont mal conduites en s’alcoolisant. Il a eu de grosses difficultés avec son permis de conduire. Pour l’instant, les raisons de ne plus boire l’emportent sur les raisons de s’arrêter. Je lui raconte des histoires auxquelles il répond par d’autres, chaque trois mois. Il est fidèle à ses rendez-vous.

Et vous, comment vous adaptez-vous ?