Lundi 23 Octobre
Nous devons le thème de cette séance à une patiente aussi éphémère que péremptoire. Sa formule justifiera une courte vignette clinique dans le livre qui se fait. Cette formule d’autrefois entendue peut légitimement nous interroger. Il y a très longtemps, je m’étais entendu dire, au cours d’un tournage de séquences au petit théâtre du collège de Fermat, qui accueillait à ce moment-là mon fils : « Le but d’un soignant, c’est de ne servir à rien, après avoir servi à quelque chose à certains moments ».
Qu’est-ce qui peut faire avancer un patient addicté, plus ou moins, ou pas du tout ? Un préalable est qu’il ait conscience que ses progrès éventuels seront pour l’essentiel de son fait. L’expression « Vous ne me faites pas avancer » pourrait suggérer que le sujet aborde la relation sur un mode passif. La formule pourrait s’entendre comme un défi : « Allez s’y, essayez un peu de me faire bouger, je vous souhaite bien du plaisir ! ». Le patient n’entend lors se remettre en question d’aucune manière. IL reste dans la toute-puissance. Sa relation au soignant évoque celle du client d’une péripatéticienne : « Je paye : offre-moi tes services ». Il est vrai qu’avec le tiers payant, la consultation est une des prestations qui objectivement déresponsabilise ledit client.
Au-delà de cette erreur que l’on peut comprendre, qu’est ce qui peut faire avancer une personne en souffrance ? Certaines caractéristiques de la relation d’aide sont bien connues : absence de jugement, accueil bienveillant, écoute. Encore faut-il qu’il y ait à écouter et que le patient soit également disposé à entrer dans la relation. Le récit sur l’alcool n’est pas ce qu’il y a de plus palpitant, même s’il donne un aperçu des défenses que pourra faire jouer le patient contre l’authenticité de l’échange. L’entretien d’histoire, après celui de la première rencontre, fournit un premier matériel clinique, plus ou moins élaboré par l’effet de psychothérapie antérieure. Le risque ensuite est de s’enliser dans le passé parfois, dans le présent plus encore, sans qu’effectivement le sujet ne fasse des progrès dans la connaissance de sa problématique dans l’analyse de ses difficultés mentales et relationnelles, dans ses changements de représentation et des modes de relation.
C’est bien parce que nous sommes persuadés que les progrès viendront du sujet que nous lui proposons du matériel et une organisation qui mette du tiers dans la relation d’aide : livres, groupes, ateliers. Une prescription médicamenteuse et une psychothérapie individuelle et complémentaire pourront compléter l’offre d’accompagnement. C’est là que le bât blesse souvent, dans les malentendus de l’offre. Le patient adhère à une croyance magique : il attend tout ou rien de l’autre.
Un reproche fréquent est fait au soignant. Il parle des autres et comble du vice – il tire argument de sa propre expérience de vie. Enfermé dans les caricatures de la consultation en psychiatrie, le patient croit que les retours du soignant peuvent se passer de réciprocité dans les échanges. Il est nécessaire d’avoir l’expérience du groupe de parole médiateur du lien, encore dit intégratif, pour saisir la richesse potentielle d’une relation fondée sur le « Je-Tu » de Martin Buber. En se donnant la position de sujet dans la relation, le soignant exprime sa propre lecture de l’existence, à partir de l’enfant qu’il a été et qu’il n’a pas renoncé à faire vivre en devenant adulte. Exister comme personne soignante a l’avantage et l’inconvénient d’offrir une résistance, de limiter les débordements de paroles peu signifiantes.
Comme illustration de l’application littérale de ce thème, ce courriel matinal
Cher Vincent M,
Je suis (très) content pour vous et les personnes que vous rendez à présent heureuses. Le but du soin est de faire en sorte que le sujet touché par l'alcool trouve lui-même sa solution.
C'est au fond ce que signifie cet article sur les déterminants de l'efficacité que la très sérieuse revue de la Société Française d'alcoologie a publié.
C'est certainement une des conclusions qui se dégagera de la prochaine réunion de groupe dont voici le thème.
Une de mes phrases favorites sur le rôle du soignant est la suivante : le but du soignant est de ne servir à rien après avoir servi à quelque chose à certains moments.
L'ordre à suivre est celui inspiré par l'intelligence, la créativité, l'humilité et l'amour.
Henri G