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La Boétie (Etienne de)

Traduction en français moderne :

Séverine Jauffret

Mille et une nuits – Fayard (2015)

3€, 62 pages

 

Voilà un opuscule, rédigé par un jeune homme de 18 ans et publié en 1576, que tout lycéen devrait avoir lu et compris et qui devrait donc figurer au programme de l’École de la République. Il démontre que la valeur n’attend pas le nombre des années pour quelques-uns. La très agréable traduction de Séverine Jauffret est à souligner.

Nous ne pouvons résister à la citation de fragments favorables à la mise en appétit : « c’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître, qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux ». Si l’on pouvait risquer une « méchante » analogie, nous pourrions paraphraser : il est triste d’être dépendant de l’alcool, mais c’est autant de fois triste que d’être sous le joug de plusieurs addictions, ne serait-ce qu’à l’information-catastrophe.

« Un tyran seul n’a de puissance que celle que les hommes lui donnent ». Sans doute, est-ce vrai pour l’alcool. La publicité et les représentations sociales font, cependant, que le produit n’agit pas seul. Il existe des équivalents d’uniformes pour imposer la loi de la consommation.

Un peu plus loin : « Si les habitants d’un pays trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donné les preuves d’une grande prévoyance pour les sauvegarder, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent à la longue à lui obéir et à se fier à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais s’il serait sage de l’enlever de là où il faisait bien…mais quel est ce vice horrible de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais tyrannisés ?’.

Gardons l’image du tyran-alcool, « il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre ». Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner ». « Seuls les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter ». « Il est une chose que les hommes n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté ».

La Boétie a compris la force de la parole et de l’entraide : « le beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser pour produire la communion de nos volontés ».

Plus loin : « Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature ». Les dominés, à la façon de Mithridate s’habituent « au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer ».

« On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu. La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude »

« Les tyrans (L’alcool mais aussi le principe de précaution, alibi de troubles arrière-pensées ?) leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et presque de penser, et ils demeurent isolés dans leurs rêves ».

« Ainsi les peuples abrutis, trouvant beau tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir niaisement ». Nous pourrions croire que La Boétie évoque les jeux en ligne et les « like » des réseaux sociaux qui reposent les salariés exemplaires.

Le besoin d’être reconnu à peu de frais, de se faire plaisir sans effort, de se satisfaire de l’illusion d’être aimé, la pensée paresseuse, la peur du risque, même quand « le jeu en vaut la chandelle », nourrissent le besoin de servitude.

Le tyran, comme l’écrit Séverine Jauffret, n’est pas seulement une catégorie politique, quelque chose d’extérieur à soi, qui expliquerait à lui seul les rapports de domination, d’emprise et de dépendance. Le besoin de soumission fait partie de notre conscience. « Ce que dit La Boétie « de la peur, de la bassesse, de la complaisance, de la flagornerie, de l’humiliation de soi-même, de l’indignité donne, sainement, froid dans le dos ». Sa « lucidité critique n’implique aucun pessimisme mais une constante invite à la vigilance, tant collective que personnelle ».

Et cette vigilance peut et doit, si nécessaire, se muer en Résistance.

 

 

 

La stratégie du choc

La montée d’un capitalisme du désastre

Naomi Klein

Babel Essai (2008)

13€70, 860 pages

 

Vous l’aurez compris, en considérant le comparatif du prix, 13,70€, et l’épaisseur du parallélépipède, 860 pages : vous avez affaire à un best-seller mondial, écrit par une journaliste de haute-volée, Naomi Klein, qui a préféré prendre la nationalité canadienne plutôt que rester citoyenne des Etats-Unis d’Amérique ! Le volume des notes et des références, en fin d’ouvrage, de l’ordre d’une centaine de pages, montre le sérieux universitaire sous-tendant le concept de « stratégie du choc » explicité par l’ouvrage.

Nous faisons référence à l’auteur dans « Anesthésie générale ». Comme sa publication se fera attendre encore plusieurs mois, il nous a semblé utile, sans plus tarder, de présenter quelques bouquins qui aident à comprendre la situation que nous vivons. Le confinement se prête à de longues et méthodiques lectures…

Que faut-il entendre par « stratégie du choc » ? Et, auparavant, quel en est le génial promoteur ? Nous devons cette théorie appliquée, à un petit bonhomme qui ne dépassait guère 150 centimètres : Milton Friedman. Il est difficile de trouver d’économiste davantage acquis à un libéralisme pur et dur. De son point de vue, tout ce qui peut ressembler à un état solidaire relève d’un socialisme irresponsable, à combattre par tous les moyens. Pour Friedman, l’État a comme seule mission de protéger la liberté des « citoyens » du pays correspondant contre leurs ennemis extérieurs et contre ceux qui, à l’intérieur, seraient source de désordre. Pour résumer « il s’agit de fournir les policiers et les soldats ». Tout le reste, y compris l’éducation publique, n’est qu’ingérence au sein des marchés.

La stratégie du choc consiste à tirer profit d’un désastre provoqué ou naturel, telle qu’une guerre ou une catastrophe naturelle, pour imposer des dispositions anti-sociales qui n’auraient pas manqué d’imposer d’importantes résistances dans une situation ordinaire. L’événement n’est pas créé de toutes pièces. Il est amplifié par les médias, de telle manière qu’il efface tout esprit critique véritable et toute résistance organisée. Le ressort de la stratégie du choc est double. La peur en est la première nourriture : peur du présent, peur de l’avenir, peur des autres, peur de l’Autre, qu’il soit armé et cagoulé, ou invisible, comme un virus propagé.

L’autre ingrédient indispensable pour obtenir les effets souhaités est la systématisation de l’incohérence. De ce point de vue, les médias jouent un rôle essentiel.

Après un an de pandémie, des informations contradictoires circulent. Ainsi une personne guérie du Covid est-elle ou non immunisée ? Devient-elle fréquentable ? Est-elle un moyen d’enrayer l’épidémie par l’immunité passive ?

Les décisions qui affectent la population sont arbitraires et le plus souvent absurdes. Elles ont force de loi sans que la moindre étude n’ait prouvé leur bien-fondé.

Au nom de quels arguments interdire les promenades solitaires ou en couple, à pied ou à vélo, dans la Nature ? À partir du moment où le port du masque ou l’absence de contact physique est une règle respectée, au nom de quoi interdire l’activité économique dans des secteurs où la discipline nécessaire est facile à obtenir, comme par exemple une librairie ou un petit commerce ? Est-ce anodin de privilégier la vente par Internet ?

En allant plus loin pourquoi interdire les tribunes des stades aux spectateurs pour lesquels les gestes barrières seraient un inconvénient incomparablement plus léger que la perspective de regarder les matchs, en prenant l’abonnement à des chaines de télévision.

Comment interdire une vie collective qui respecterait les gestes barrières alors que l’espace familial autorise tous les risques avec les repas partagés ?

Naomie Klein nous aide à voir plus loin que nos émotions. Qui peut croire un instant que la planète fonctionne comme « le manège enchanté », et les nombreuses autres séries d’animation conçues pour occuper les enfants ?

Pour contourner les blocages au sein des sociétés rien de tel qu’une bonne stratégie du choc. En quelques mois, de six à neuf, le gouvernement en place peut susciter des bouleversements économiques technologiques et sociaux de grande ampleur.

L’ouvrage abonde d’illustrations incontestables. Le livre de Klein se lit comme une suite de démonstrations historiques du « capitalisme du désastre », selon l’expression de l’auteur.

Nous laissons le lecteur découvrir ce superbe récit documenté, antidote au bourrage des crânes et aux intimidations à répétition auxquelles nous sommes soumis comme citoyens.

 

 

 

 

 

Charles X

Le naufrage de la monarchie

Pierre Dauga

Editions de l’Onde

23€, 438 pages

hors références bibliographiques.

 

Il existe au moins deux façons de s’intéresser à l’Histoire : se passionner pour des anecdotes en abandonnant un temps ses préoccupations et les informations obsédantes ou se confronter aux faits rapportés et tirer des leçons pour la période que nous vivons. Un livre d’Histoire réunit habituellement ces deux fonctions. Charles X, le naufrage de la monarchie, l’illustre à merveille.

En ces temps de sédentarité forcée, pour se reposer de nos écrans, la lecture est un passe-temps accessible.

Côté anecdotes, l’auteur croque avec un plaisir manifeste les innombrables personnages qui ont gravité autour du comte d’Artois, le dernier des trois, après Louis XVI et le comte de Provence, l’énorme mais cependant habile Louis XVIII. L’écriture est acérée et provoque l’amusement. Le dépaysement est assuré.

Le récit couvre la vie de Charles X, de la période prérévolutionnaire à l’apparition d’Adolphe Thiers qui joua un rôle décisif pour remplacer Charles X par Louis-Philippe, le roi des bourgeois. Il permet ainsi de relier les événements les uns aux autres, avec des apparitions successives comme celle de Cadoudal, sans parler de l’omniprésence de « l’insubmersible » Talleyrand, qui a justifié ce qualificatif autant sinon plus qu’Andreotti dans l’Italie moderne.

Une double lecture de l’histoire est possible : attribuer la colonisation à rebours de notre pays aux trois coups de chasse-mouches du Bey Hussein sur le visage du Consul de France, Derval, ou apprécier le rôle des prétextes et arrière-pensées dans les opérations de grande envergure.

Nous n’en dirons pas plus pour laisser aux lecteurs le plaisir de découvrir cette fresque d’une soixantaine d’années, que Pierre Dauga nous fait vivre, comme si nous y étions.