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Danièle Sallenave

Gallimard, Tracts, n°5      2021

3€90, 42 pages

 

 

Danièle Sallenave est membre de l’Académie française. Elle a écrit de nombreux ouvrages et a fondé une association qui promeut la lecture : « Silence, on lit ». La Collection Tracts lui a permis de donner son point de vue sur le mouvement des Gilets jaunes et sur les réactions qu’il a suscité.

Elle situe la majorité des Gilets jaunes parmi les « banlieusards ». Les gilets jaunes, c’est la foule, tant décriée par Gustave le Bon dans sa « Psychologie des foules », en 1895. Que souhaitent les Gilets jaunes ? Une représentation qui les « représente vraiment ». « Ils ne demandent pas moins d’impôts, ils demandent des impôts plus justes. Ils soulignent les écarts colossaux des revenus en France. Ils pointent l’indulgence fiscale dont bénéficient les plus aisés et les GAFA, et protestent contre l’évasion fiscale des riches ». Ils ajoutent : « Fin du monde, fin de mois, même combat ».

L’auteure s’est livrée à une expérience simple, en prenant l’autoroute depuis Paris intra-muros et en considérant l’évolution de l’urbanisation. Le périphérique lui a fait l’effet des « anciennes fortifications ». C’est ce que nous observons pour l’agglomération toulousaine. Cette frontière se complète d’une stratification verticale, entre la France d’ « en bas » et la France d’ « en haut » où sont concentrés tous les pouvoirs. Il y a, aussi et de plus en plus, la France des exclus.

Le fossé est infranchissable. Il est accru aujourd’hui par les comportements de la bureaucratie numérisée. Tout dialogue est devenu impraticable. De ce point de vue, la situation est plus dramatique que les perturbations engendrées par les manifestations à répétition. L’auteure ne dit rien des débordements associés aux occupations de rues.

Étaient-ils inévitables ? N’ont-ils pas été provoqués ? L’impression générale, après coup, est celle d’un naufrage de la démocratie, même si la paix civile a été préservée, avec le concours de la pandémie. La Représentation politique classique a été inaudible. La « gauche » par « son silence et son embarras » a révélé l’ampleur de sa décomposition. Elle participe désormais, sans état d’âme, à la fabrique du consentement. La population est invitée à faire silencieusement le deuil continu du progrès social, développé au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Danièle Sallenave rend hommage à la politique culturelle du Parti communiste des municipalités rouges jusque dans les années 1990, jusqu’à ce qu’elles basculent progressivement dans la misère sociale et le communautarisme. Elle cite Emmanuel Todd : une « élite de masse (en gros un tiers de la population) s’est repliée sur elle-même : les diplômés du supérieur sont assez nombreux pour vivre entre eux. Symétriquement, les gens calés au niveau de l’instruction primaire se sont aussi repliés. Ce processus s’est généralisé au point de faire émerger un affrontement des élites et du peuple », de ce peuple auquel est dénié tout bon sens, toute intelligence.

Il est clair que les changements auxquels aspirent ceux qui se rapprochent, plus ou moins, des Gilets jaunes, en tout cas qui se dispensent de toute condescendance à leur encontre, exigent une rupture profonde et générale avec la politique des quarante ou cinquante dernières années. La question en suspens est celle des alliances de classe.

Combien de temps, la population dans sa grande majorité, va-t-elle tolérer le glissement progressif vers le chaos ? Certes, tous les procédés d’anesthésie générale sont activés par les instances de pouvoir. L’ambiance répressive, quels qu’en soient les prétextes, complète cette volonté d’imposer la loi des plus forts et des plus cyniques. Ce jeu est dévastateur et dangereux. C’est en imposant le silence, que l’on favorise les passages à l’acte.

L’auteure achève son essai sur une opinion de Tocqueville : « Les peuples veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage ». La devise de la République serait-elle devenue : soumission, inégalités, arbitraire ?

 

L’immigration en face

Didier Leschi

Gallimard, Tracts, n°22      2020

3€90, 56 pages

 

 

Didier Leschi est directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) dépendant du Ministère de l’Intérieur depuis 2010. Le document qu’il propose fournit de nombreux chiffres et de données. Il précise de la sorte ce que tout le monde a le loisir d’observer depuis des dizaines d’années. En revanche, il ne dit rien pour ce qui est de l’intégration de ces différents afflux de population, sinon pour signaler que l’intégration ne se fait pas, spécialement en France. L’immigration joue un effet délétère sur l’unité nationale sans qu’aucun groupe social n’y trouve son compte, excepté à court terme.

Publier un document préoccupant, sinon accablant, sans indiquer des pistes de réponse n’est pas une politique. Nous pouvons certes, constater, comparer, déplorer mais s’en tenir à un constat distancié n’est pas porteur. La critique, comme l’autocritique, ne prend sa force qu’à partir du moment où, après avoir été au fond des choses, elle devient constructive donc conflictuelle. Il est, en effet, évident que les nécessaires solutions de compromis, sur un sujet aussi grave, demandent de concevoir des réponses pertinentes à une problématique lourde de menaces. Elles s’inscrivent dans une logique politique cohérente qui n’existe pas aujourd’hui.

L’auteur propose sa documentation en contrepoint de l’appel du pape François à « l’amour de l’étranger ». Deux options s’affrontent : la compassion pour les immigrés qui affluent, le refus des autochtones de voir dilapider leur culture, leurs traditions, leur tranquillité sociale par les arrivants. L’auteur rappelle la distinction entre le réfugié politique, les migrants économiques que nous sommes « allés chercher » pour des emplois mal rétribués et pénibles, le regroupement familial, les étudiants, les clandestins.

L’état de la planète rapporté à la démographie ne peut qu’inquiéter la vieille Europe. « En Afrique sub-saharienne, la moitié de la population a moins de 19 ans. Les Africains sont aujourd’hui 1,3 milliard alors qu’ils étaient moins de 300 millions au moment des indépendances. Au Maghreb et ailleurs, une jeunesse sans espoir est l’avant-garde de migrations qui sont autant de sauve-qui-peut. Les héritiers des indépendances nous font payer leurs échecs en considérant que nous aurions vis-à-vis d’eux une dette sans fin qui justifierait leur incurie ». Sans doute, mais que dire de notre propre incurie, de l’état de notre propre jeunesse ?

Décrire les divers moyens de transports utilisés par les populations pour parvenir à destination est anecdotique. Ce qui rend compte de leurs choix se situe dans les conditions d’accueil et dans une inversion du mouvement de colonisation : les Indiens privilégient la Grande-Bretagne, le Maghreb et l’ancienne Afrique francophone notre pays.

Par exemple, notre manque de médecins provoqué par le numérus clausus a induit l’arrivée de médecins étrangers. « Sur 215.000 médecins exerçant en France, plus de 30.000 le font avec un diplôme obtenu à l’étranger, ce qui aggrave les déserts médicaux des pays d’origine pour combler les nôtres ». Le « choc des cultures », la constitution de ghettos, de mégapoles anomiques sont trop connus pour qu’il soit besoin de détailler. L’impression qui se dégage de ces pages est que la solution politique n’est pas d’être plus ou moins accueillants ou répressifs, d’effacer plus encore les frontières ou constituer de vaines « forteresses ».

Trois pistes mériteraient, de notre point de vue, de susciter un débat planétaire : le contrôle démographique, la progression éducative, économique et sociale des pays surpeuplés, la préoccupation écologique. Chacun devrait pouvoir bien vivre au pays de ses racines. Le « grand dérangement » ferait alors place à des échanges égalitaires et apaisés. L’intégration des populations déplacées dans les pays favorisés deviendrait possible. Hélas, rien ne laisse espérer une telle inversion de logique.

 

La dépression démocratique

Hélé Béji

Gallimard, Tracts, n°9 2019

3€90, 45 pages

 

Hélé Béji a obtenu l’agrégation de lettres modernes en 1973, après être passée par la Sorbonne. Critique de l’évolution politique et idéologique de la Tunisie, elle fait vivre depuis 1998 dans sa maison natale de Tunis, un espace de libre débat qu’elle a nommé le Collège international de Tunis. Sans autorisation officielle et sous surveillance elle s’efforce de faire vivre le débat intellectuel. Auteure de nombreux ouvrages, elle s’est appliquée à décrire les aliénations post coloniales, les négations de libertés, les régressions identitaires. L’opuscule « Dommage Tunisie » s’inscrit dans la lignée de sa réflexion.

« La révolution Tunisienne » du 14 janvier 2011 est consécutive au suicide par le feu d’un modeste marchand nommé Bouazizi. Il était chômeur, simple vendeur ambulant, sans doctrine politique ou religieuse. Curieusement son sacrifice entraina un choc émotionnel assez fort pour renverser le pouvoir autoritaire en place. Ce souffle de liberté est unique. Un peuple musulman a fait une révolution sans l’influence d’un autre pays et sans impulsion religieuse. « Pour la première fois, des musulmans se sont dressés contre eux-mêmes ». L’opinion suivante peut s’appliquer à l’alcoologie : « Aucune puissance étrangère ne peut apporter la liberté à quelqu’un s’il ne l’a pas conçue par lui-même. Personne ne peut vous forcer à être libre, si vous n’avez pas décidé de le devenir. La liberté est une besogne qui ne peut être laissée à d’autres. Et aucun groupe particulier n’en est le dépositaire ni ne doit s’en prévaloir comme prétexte à domination.

Hélé Béji le déplore : « Nous n’avons pas su garder avec nous notre peuple juif. Il ne sert à rien maintenant de parler de vivre ensemble, c’est trop tard ». Nous pouvons considérer, d’une certaine manière, les personnes en difficulté avec l’alcool comme les juifs d’un pays antisémite. Cette population innombrable a été privée d’une identité positive. Les différences manifestées face aux usages festifs et addictifs ne sont pas davantage acceptées par les représentants de la Norme. La révolution tunisienne de 2011 a été celle de la dignité, cette même dignité que l’on écarte comme moteur de la sobriété alcoolique. La Norme comme l’idéologie démocratique « n’admet aucune dissidence, car son tribunal a un bonnet plus pointu que celui de l’Inquisition ». Elle condamne ses déviants au cachot sublimé, avec les cures en milieu psychiatrique. Béji se plait à rappeler que son père avait été traité avec les mêmes égards « que ses camarades français, qui jusqu’au plus tard de sa vie, furent ses amis indéfectibles ». A l’époque, les capacités intégratives de la culture étaient une évidence. Aujourd’hui, les gouvernements complaisants préfèrent la démagogie, la constitution de ghettos, les oppositions ethniques et religieuses, la sous culture consumériste et religieuse.

« Nulle part , écrit Tocqueville, l’irreligion n’était encore devenue une passion générale, ardente, intolérante ni oppressive si ce n’est en France. On travailla ardemment et continûment à ôter des âmes, la foi chrétienne qui les avait remplis et on les laissa vides ». Le champ était libre pour que notre hypermodernité s’étale sans pudeur ni mesure : inculte, affairée, immergée dans les nouvelles technologies, fascinée par son insignifiance, d’autant plus vulnérable aux addictions. Un nouvel obscurantisme était né, à l’initiative des « progressistes », autorisant le déferlement des intolérances les plus extrêmes.

Béji termine son interpellation par l’expression d’une forme originale de dépression, celle issue du naufrage de la démocratie.

C’est au nom de la démocratie désormais que chacun peut se donner les moyens de son étouffement, avec la complicité des médias. Ce qui est vrai pour la démocratie l’est tout autant pour l’alcoologie humaniste. Dommage.