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Xavier Gorce

Gallimard, Tracts, n°28 2021

3€90, 39 pages

 

Xavier Gorce a été dessinateur humoriste au journal Le Monde pendant 19 ans. Il a démissionné, après que le quotidien a jugé bon de présenter des excuses pour un de ses dessins. Celui-ci tournait en dérision le tumulte créé par la publication du livre de Camille Kouchner, La familia grande, évoquant les turpitudes pédophiles de son beau-père. Il n’aura pas l’occasion de récidiver en mettant en image les révélations d’une journaliste-star de la TV sur l’addiction sexuelle de celui qui aurait pu être notre Président.

Le numéro n°28 de Tracts présente quatorze de ses dessins dépouillés, dont le personnage est un pingouin stylisé. Le texte est court mais explicite.

Gorce précise que sa décision a été prise à froid. Il est clair qu’à un moment la soumission devient acquiescement à l’insupportable.

Il donne deux explications convaincantes à la censure différée dont il a fait l’objet. La première est la tutelle réalisée désormais par les réseaux sociaux sur la liberté d’expression. La seconde se situe dans le fait que la bien-pensance a gagné les salles de rédaction et les maisons d’édition. Nous ne sommes plus en démocratie, même si, par comparaison avec d’autres pays, nous pouvons nous satisfaire de ses restes et tenter d’en faire bon usage.

Le fonctionnement des activistes des réseaux sociaux est résumé. Dans un premier temps, un propos écarté de l’idéologie terroriste en cours est repéré : « Peu importe que le propos (ou le dessin) soit problématique. L’important est qu’il puisse paraître l’être, car il ne s’agit pas d’interpeller, de débattre ou de questionner le fond mais de s’en servir comme d’un chiffon rouge quitte à le surinterpréter, le décontextualiser ou à en tordre le sens ». La seconde étape est de rameuter les vertueux virtuels. La troisième est de cibler les « comptes » des journalistes pour les conduire à faire connaître le « scandale ». Le phénomène participe à la culture « Woke ». Activistes des réseaux et journalistes complaisants sont les hérauts d’une sociologie de minorités. Ils se « voient comme des justiciers au service de causes sociales à relayer dans l’opinion ». Par malchance, les justiciers ne se soucient pas de comprendre la société et moins encore de prendre en compte l’impact des addictions et des carences de l’accompagnement psychothérapique.

Concernant le dessin de presse ou d’édition, Gorce souligne qu’il est universel, ciblé sur l’actualité et qu’il aide le lecteur, par l’humour qu’il véhicule, à quitter le registre de l’émotion pour celui de l’esprit critique. C’est le choix que nous avons fait pour Anesthésie Générale, en sollicitant le talent de dessinateur de François Gonnet, en ajoutant une légende de notre main aux croquis.

Le jeu des images d’écran établit « un nouveau rapport à l’événement placé sous l’angle du spectaculaire, du sensationnel et de l’émotionnel… Les images se substituent au réel ». « S’effiloche ainsi, par la perte de distance, la compréhensions des événements au profit de l’émotion qu’ils peuvent susciter ». L’idéologie compassionnelle implique de se poser en victime, et d’avoir, si possible, ses martyrs. « Subordonner le vrai au moral, c’est le projet de tout fondamentalisme ». « La liste est longue des sujets pour lesquels prendre de la distance avec la cause ou émettre un simple questionnement vous range dans le camp des réacs » et …des ennemis. « L’humour permet de s’écarter délibérément de l’indignation… L’humour est systématiquement combattu, souvent violemment, par les idéologues, les fondamentalistes et les activistes militants ».

L’auteur n’avait pas apprécié non plus le « indignez-vous » de Stéphane Hessel, un beau succès d’édition de masse. La radicalité des positions, souligne-t-il, n’est souvent qu’une posture. Il cite Umberto Eco : « Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne causaient aucun tort à la collectivité ». Ce genre d’interventions témoigne avant tout d’un narcissisme affirmatif qui nivèle toute hiérarchie du savoir ».

La conclusion est facile à trouver. Elle se situe dans l’effort d’exactitude, la prudence avant les affirmations, le refus des particularismes d’exclusion ou d’assignation, des censures, des injonctions à « penser lisse ».

 

La marche en avant De la nation hindoue

Arundhati Roy

Gallimard, Tracts, n°14 2020

3€90, 55 pages

Le continent indien est exemplaire des difficultés que rencontre une planète secouée par la confrontation entre des modes de vie très anciens, des peuples différents et ce que Fabian Scheidler appelle la méga-machine, cet agglomérat financier, économique, étatique, numérique et militaire en compétition pour l’appropriation du monde. On constate sans peine que les différentes religions, loin d’apporter effort de compréhension et paix, sont instrumentalisées pour exacerber une logique de guerre et de tueries.

Arundhati Roy dessine un Apocalypse now en œuvre en Inde, à l’œuvre derrière les images du développement de la cinquième puissance mondiale.

L’auteure – on dit autrice, à présent – justifie d’être présentée, succinctement. Elle est fille d’une chrétienne syriaque et d’un père hindou bengali, séparés quand elle avait deux ans. L’influence chrétienne se retrouve dans sa philosophie de vie en faveur de la justice sociale, de l’universalisme, de l’altermondialisme et de l’écologie. Elle est devenue célèbre par un livre publié en 1996 : Le Dieu des Petits riens.

Cette fiche n’a pas la prétention d’éclairer sur la diversité des mouvements qui transforment le continent Indien. Pour l’auteur : « L’Inde n’est pas, de loin, le pire pays du monde ni le plus dangereux, du moins pas encore, mais le gouffre entre ce qu’elle aurait pu être et ce qu’elle devient en fait le plus tragique ». L’écart croissant entre les possibilités présentée par un continent – ou un pays – et ce qu’il est en passe de devenir sous l’effet des mutations économiques, politiques et climatiques donne le sentiment que la crainte exprimée par madame Roy peut être partagée. L’auteur s’attarde sur l’annexion récente du Cachemire par l’Inde et sur ce qui est advenu en Assam, un petit pays proche du Pakistan oriental, sous l’impulsion des nationalistes indous. Les déplacements de population par l’effet des persécutions religieuses, des oppositions ethniques et des déplacements de travailleurs-esclaves pour la réalisation de grands chantiers ont suscité des violences et des animosités multiples qui promettent de durer.

Le gouvernement hindou a entrepris l’établissement d’un Registre National des Citoyens ou NRC. Ce registre est destiné à faire la distinction entre les citoyens indous et les étrangers. Cet inventaire se révèle impraticable et injuste. Il pénalise particulièrement les populations musulmanes et les villageois pauvres et illettrés confrontés à des contraintes bureaucratiques surréalistes.

Au passage, une fenêtre sur les deux milles « îles mouvantes de Brahmaputra », au sol fertile, pouvant apparaître et disparaître selon les caprices du fleuve, imposant une sorte de nomadisme agricole.

Comme le dit l’auteur : « Une fois allumé le brandon de l’ethno-nationalisme, nul ne peut dire dans quelle direction le vent va relayer le feu ». La loi sur l’amendement de la citoyenneté ou CAA stipule qu’il sera  « donné asile en Inde à toute les minorités persécutées non musulmanes, venues du Pakistan, du Bangladesh et de l’Afghanistan », c'est-à-dire indous, bouddhistes, sikhs et chrétiens. La mise en œuvre du NRC et du CAA va créer une banque de données inégalées, autorisant toutes les discriminations. Elle a commencé à justifier la mise en place de tribunaux et de centres de détention pour les « étrangers ». La brutalité du gouvernement hindou pour imposer sa force aussi bien au Cachemire qu’en Assam impressionne. Il lui a suffi de suspendre les connexions numériques et de maîtriser l’information pour œuvrer à sa guise.

Le tableau ainsi dessiné modifie l’image du continent indien tout en nous amenant à nous interroger sur un État dont les lois s’imposeraient à tous les particularisme religieux et ethniques.

Est-il possible d’imaginer un pays où ce qui rassemblera l’emporterait sur ce qui divise ?

 

 

 

 

 

 

 

Christian Thorel

Gallimard, Tracts, n°26, 2021

3€90, 61 pages

 

Cette fois, c’est Christian Thorel le créateur d’Ombres Blanches qui prend l’initiative, dans la collection Tracts , d’un rappel historique sur le devenir du livre et des librairies.

À l’évidence, un des acquis les plus précieux, à ce jour préservé, de la vie intellectuelle a été le prix unique du livre décidé en 1982 par le ministre de la Culture, Jack Lang. Le prix unique, inscrit sur la quatrième de couverture, a empêché les Grandes surfaces de mettre en œuvre leur stratégie commerciale de « prix cassés ». C’eut été la fin des libraires, des librairies et la liquidation des maisons d’édition qui s’efforcent de préserver une forme d’indépendance et de diversité éditoriale. La menace d’une emprise d’Amazon et consorts sur le secteur de l’édition a été déjouée. Pour combien de temps ?

Dans ses jeunes années, Christian Thorel a assisté à la fermeture d’un certain nombre de librairies rattachées aux maisons d’éditions autour de la Sorbonne et des quartiers avoisinants de Paris. Des maisons comme Gallimard ou Le Seuil ont résisté, donnant les meilleures assurances aux auteurs qu’elles accueillent. Parallèlement « le confort donné par les techniques nouvelles de composition et d’imprimerie profite à un grand échiquier de maisons », pour le meilleur et pour le pire.

Thorel ajoute plus loin : « L’histoire d’un livre procède d’un ensemble d’étapes, de médiations depuis la réclusion solitaire de son auteur jusqu’à la silencieuse solitude de son lecteur ». Il voit avec méfiance la naissance d’une autoédition récupérée par le e-commerce. Le développement du commerce en ligne est une menace qu’il n’est pas possible de sous-estimer.

En attendant, Ombres Blanches reçoit chaque jour plus de 150 titres nouveaux, près de 200000 titres différents chaque année, soit une multiplication par trois des livres mis à disposition. Difficile, dans ces conditions, de faire connaître un livre nouveau par son contenu.

La tendance est à la diminution du prix public des livres, à l’augmentation continue du nombre de livres au format de poche. L’acquisition de livres en est facilitée. Cependant, il serait intéressant de savoir ce que lisent les différentes catégories d’âge, les différentes catégories sociales, à l’heure des mass médias.

Comme le souligne l’auteur, la lecture nous oblige à prendre du temps. Elle représente un pas de côté, un temps suspendu. Le livre comme objet matériel incomparablement maniable fait de la résistance.

Il a fallu attendre prés d’un an de confinement pour que le ministère de la santé déclare essentiel le commerce des livres, des DVD et des CD.

Notons, pour faire un hors sujet, 14 mois après le début du confinement, que la liberté de se promener à vélo dans la campagne est encore soumise à sanction. Peut-être un jour, dans un an ou deux, aurais-je la possibilité de rédiger chez Galimard un texte intitulé « Essentielles bicyclettes ».