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Les fiches livres

Le crépuscule de la critique

Myriam

Revault d’Allonnes

Seuil Libelle

4€90, 44 pages

lecrepusculedelacritique

L’auteur a reçu le prix spécial du livre politique en 2019, pour l’ensemble de son œuvre. C’est un professeur émérite, une chercheuse associée à Sciences Po.

La critique, précise la première de couverture, ne se limite pas à un exercice intellectuel et mental. Elle est une manière de dire, de penser et d’agir. Elle s’associe à une exigence politique.

C’est une des conditions du vivre en commun, et sa force aujourd’hui nous manque. La critique est aussi l’activité qui met à l’épreuve une réalité Le mot grec krinein signifie trier, passer au tamis, séparer, distinguer et choisir, trancher, décider. (p8)

La critique a une valeur positive. Elle conduit à une « sortie de crise ». « Une critique ne devient catastrophique que si nous y répondons par des idées toutes faites, écrivait Hannah Arendt. (p9)

Elle est l’instrument qui doit faire advenir une vérité ou rectifier une erreur, examiner le bien-fondé, la pertinence (ou l’inverse) d’une affirmation.

« L’identité est devenue une sorte de noyau dur autour duquel s’orchestrent et s’enchevêtrent les divers registres de la confusion. ()13).

« L’identité a deux versants : le premier est celui du « même », de l’idem, l’identité de quelqu’un de sa naissance à sa mort, le second fait référence au maintien de « soi » à travers le changement, ce que Paul Ricoeur appelle l’ipséité.(p15).

« La démarche critique – qui mettait en évidence la complexité, le caractère pluriel, voire énigmatique de la notion d’identité – a laissé place au seul prisme de l’identitaire (ou du « même »). (p18)

« Toute identité est traversée par la pluralité. Elle ne défait une assignation identitaire qu’en compliquant le rapport à soi et à l’autre » (p20)

« L’universel latéral découle d’une incessante mise à l’épreuve de soi par l’autre et de l’autre par soi » (p25)

« L’attitude critique fait constamment retour sur elle-même, elle ne considère jamais que ces résultats sont acquis » (p28)

« Comme le rappelle Hannah Arendt : « la liberté d’opinion est une farce si l’information n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat » (p32)

Est légitime la critique d’un « savoir » scientifique instrumentalisé par ue pouvoir qui le présente comme une nécessité objective (p33).

Le remplacement de la critique par la déconstruction (expression de Derrida). E. Macron évoque la nécessité de déconstruire l’histoire de France ou encore l’histoire coloniale. 

« Déconstruire signifie défaire les préjugés, les valeurs, les représentations qui sont au fondement d’un certain nombre de pratiques (racistes, sexistes etc.). »

Le militant préfère la critique à l’esprit de critique. « Le déplacement des normes, la remise en question des valeurs et des stéréotypes se renversent eux-mêmes en stéréotypes. (p41).

Et de finir par une image plaisante de Hegel : « À la tombée de la nuit, toutes les vaches sont grises ».

Peut-on Encore être Galant ?

Jennifer Tamas 

Seuil Libelle

4€90, 56 pages

peutonencoreetregalant

Curieuse question, me direz-vous, d’un auteur femme, qui emploie le masculin pour la poser.

Jennifer Tamas est agrégée de lettres modernes à la Sorbonne et à l’université US de Stanford. Elle a publié Au NON des femmes, et Libérer nos classiques.

Il sera souvent question de madame de Scudéry, dont se moqua un peu Molière, avec Les précieuses ridicules ou avec la Célimène qui avait subjugué le Misanthrope.

Peut-on encore être galant ? Qui pose la question ? Qui donne la définition ? Qui fournit la réponse ? Ce titre donne la sensation d’être dans un salon où l’on s’interroge.

Avec deux autres « Libelle », je me suis employé à me faire un point de vue sur cette collection. Je viens de présenter pour l’Area un Libelle de Philippe Meirieu sur l’avenir du professorat. Je vais faire de même pour « Le crépuscule de la critique » d’un auteur, membre du centre de recherche rattaché à Sciences Politiques, Myriam Revault d’Allonnes.

De belles intelligences…

Le début est engageant : « Il était une fois un pays où l’on se conduisait galamment. (Partout ?) En ce temps béni, l’homme proposait et la femme disposait.

« Le galant n’est-il pas le prototype du « vieil homme blanc hétérosexuel » ? (p8) (Une quadruple stigmatisation ?)

L’idéal galant s’est développé pour « refuser viols et violence » (p9). (Particulièrement recommandé en temps de guerre)

Norbert Elias et quelques autres ont « expliqué comment Louis XIV, traumatisé par la Fronde, domestiqua les grands seigneurs et en fit des courtisans. La galanterie est née de cette préoccupation. Les salons accueillirent la littérature, la peinture et la musique ».

La galanterie est rejetée par les femmes car perçue comme un instrument de domination masculine. Ce que veulent les femmes est moins de « civiliser l’homme que changer de société » (p11).

Les femmes…toutes ? Change-t-on de société en remplaçant un patron XY par un patron XX ? …la lutte des classes par la lutte des sexes, des races, des religions ou des nationalités ? …pour quels équilibres et quelles solidarités ?

La galanterie n’est pas la préciosité, même au temps de Madame de Scudéry.

Les précieuses affectionnent les hétéro-tendres et les « hétéro-doux » (p16). Et qu’en est-il des goûts des précieux ?

« Tout comme le gentleman incarnerait le stéréotype de l’élégance et du raffinement anglosaxon, l’homme galant serait typiquement français, contredisant l’adage de Boileau : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (p21).

En réalité, « la galanterie n’est pas spécifique non seulement de notre pays mais encore des hommes. Ainsi, à la cour d’Espagne de Philippe IV, certains contrats de mariage permettaient aux femmes les plus privilégiées de choisir et d’entretenir un galant qu’elles retrouvaient le soir quand leur époux dormait…De même, les hommes haut placés avaient des maitresses qui faisaient partie de la cour et leurs enfants étaient élevés avec ceux des épouses légitimes. (p23). En Italie, « les femmes pouvaient entretenir un chevalier servant, mentionné dans leur contrat de mariage » (p24).

L’amour romantique serait à l’opposé de la galanterie.

C’est à chaque lectrice et lecteur de se faire une opinion. J’avoue m’être un peu perdu dans les limitations et les imitations de la galanterie.

J’ai envie de poser la question : La galanterie n’est-elle pas une violence douce, effectivement dépassée ? Ne peut-elle être remplacée de nos jours par la politesse, la neutralité bienveillante, la gentillesse, avant que la relation ne s’étoffe et se charge de respect mutuel, d’amitié ou même- qui sait – d’amour-passion ?

La conclusion de cet opuscule est à retenir intégralement (p55-56) :

« Pour qu’une nouvelle civilité voie le jour et que cessent les faux débats, régime d’égards, plaisir conversationnel et avis éclairés doivent être repensés. Véritables antidotes à la haine des réseaux sociaux, à la désinformation comme au manque de nuances, ils pourraient nourrir une curiosité de l’autre et retisser les liens humains dans leur complexité. Passer d’un débat d’idées à une décision politique ou faire d’une simple rencontre un être cher sont des processus qui étaient explorés dans les cercles galants. Préférer le temps du raisonnement au clic compulsif, chercher un avis éclairé plutôt qu’un tournoiement d’informations indifférenciées, se soucier de toutes les personnes qui nous entourent, voilà autant de « petits soins » qui contribueraient à réenchanter notre quotidien.

Ainsi soit-il.

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