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Les fiches livres

Le meurtre de Weimar

Johann

Chapoutot

Le meurtre

de Weimar

Quadrige Poche      Puf

157 pages

Le meurtre de Weimar

 

Johan Chapoutot est professeur d’histoire à la Sorbonne. Il a publié plusieurs ouvrages sur la période qui précédé l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Nous avions présenté de cet auteur « Libres d’obéir », très clair dans la démonstration de la libre application de consignes venues d’en haut. Cet ouvrage-ci est construit autour d’un événement criminel : le meurtre à coups de bottes d’un ouvrier communiste de Silésie, en août 1932, par une bande de cinq nazis, alcoolisés, des sections d’assaut (SA).

Outre son intérêt historique, ce livre invite à la pratique rigoureuse et pondérée des analogies de situations avec les temps présents. Accessoirement, il pose la question de la possibilité de faire publier des textes sérieux, sans disposer de la notoriété de cet auteur.

Weimar est une ville moyenne de Thuringe, au centre de l’Allemagne. La Thuringe comporte Eisenach, ville de Luther et de Bach, alors qu’Erfurt en est la capitale économique et Iéna, la capitale scientifique. La Thuringe est le résultat du fractionnement de l’Allemagne au XVIIème siècle.

La république de Weimar a suivi la défaite allemande. La menace opérée par les spartakistes, mouvement socialo-communiste conduit par Karl Liebnetcht et Rosa Luxemburg, amena les autres forces politiques et, notamment, les socio-démocrates d’Ebert à précipiter les conditions de la capitulation allemande pour écraser, dans un second temps, le mouvement révolutionnaire menaçant. Guillaume II abdiqua, rejoignit les Pays-Bas et le peuple allemand eut tout loisir de savourer l’amertume de la défaite, alors que le sol allemand n’avait pas été envahi. Les conditions jugées excessivement lourdes et humiliantes du traité de Versailles imposé par la coalition victorieuse favorisèrent un ressentiment nationaliste qui permit l’ascension d’Hitler, un soldat des tranchées, comme des centaines de milliers d’autres. La crise économique gravissime de 1929 fit le reste, une partie du grand patronat allemand misant sur le caporal pour assurer la perpétuation de leurs intérêts.

Weimar avait donné rapidement ses voix au parti nazi, le NSDAP, entre 1920 et 1930. La Thuringe devint « le laboratoire d’une prise de pouvoir par les nazis » (p7).

Le « meurtre de Weimar » correspond, en fait, à l’assassinat dans un petit village de Haute Silésie, Potempa, d’un obscur ouvrier communiste, Konrad Pietzuch, à son domicile, par une petite bande alcoolisée de la SA (sections d’assaut).

La SA était une milice nazie armée, dirigée par un ami d’Hitler, Ernst Rhöm, lequel avait pour amant, un autre dirigeant de la SA, Edmund Heines. La Nuit des Longs Couteaux, décidée par Hitler, élimina l’ensemble des responsables de la SA par les SS. Elle se déroula exactement entre le 29 juin et le 1er juillet 1934. 80 environ de ses dirigeants furent assassinés.

La SA dérangeait les plans d’Hitler dans sa stratégie de prise de pouvoir. Après la Nuit des Longs Couteaux, il n’y avait plus de place qu’à une certitude : Hitler, était devenu le maître sans partage de l’Allemagne et le déclenchement de la seconde guerre mondiale n’était qu’une question de temps et d’opportunités provoquées.

Johan Chapoutot montre que la gestion de l’assassinat de Konrad Pietzuch par le premier ministre de l’époque Ministre Von Pappen a été un point de bascule. Les assassins de Pietzuch avaient été condamnés à mort mais, sous la pression nazie, Von Papen et le président Hindenburg crurent faire un acte de conciliation en commuant la peine capitale en détention à perpétuité, le 2 septembre 1932. Les nazis comprirent cette mesure comme un aveu de faiblesse. L’Allemagne était devenue, selon eux, un champ de bataille entre les bons allemands, représentés par les Nazis et la « chienlit » des socio-démocrates, des communistes et des juifs.

Le livre se laisse lire et relire comme un récit d’histoire et une source de repères.

Il peut faire réfléchir aux diverses responsabilités, aux aveuglements politiques, aux complaisances douteuses, « à gauche, à droite et au centre », quand le désarroi s’installe dans un pays.

Il est probable que le destin du caporal et les conséquences de sa démesure paranoïaque auraient été différentes si l’incurie du Traité de Versailles et l’extrême gravité de la crise économique de 1929 n’avaient pas facilité son destin.

En France, nous n’avons pas pris la mesure de notre attitude de coupable désigné face au gouvernement algérien, ni réagi à la dilution de notre indépendance dans les institutions européennes, alors que nos intérêts géopolitiques diffèrent de ceux de l’Allemagne et de la Pologne. Nos élites s’accordent avec le globalisme de la finance internationale. La classe moyenne ne cesse de s’appauvrir. Nous pouvons, en conséquence, nous aussi, « enfanter des monstres », par notre aptitude à nous masquer les vérités désagréables et à ne pas mettre en jeu des propositions politiques en accord avec l’intérêt général. Il n’est qu’à considérer ce qui se passe dans le domaine des addictions.

Le goût du vrai

Etienne Klein

Gallimard, Tracts, n°17 2020

3€90, 55 pages

 legoutduvrai

 

Etienne Klein est un philosophe des sciences et un directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique. Nous poursuivons avec lui notre promenade à la recherche de l’intelligence française.

  1. Comme un trouble dans les esprits

Nous sommes ainsi faits que nous accordons « davantage de crédit aux thèses qui nous plaisent qu’à celles qui nous déplaisent ».

Nous avons un fâcheux penchant « à croire qu’une chose est vraie pour l’unique raison que nous l’avons lue ou entendue ».

Nous avons pris l’habitude de « parler avec assurance de sujets que l’on ne connaît pas ».

Il nous déplaît d’appliquer notre esprit critique à ce que nous percevons comme des évidences.

  1. L’autopromotion de l’inculture

Il y un monde entre l’aspiration à être un « puits de sciences » et la sacralisation de l’ignorance au nom du sens commun déguisé en bon sens. J’ajoute qu’un scientifique peut basculer dans le sens commun dès qu’il s’éloigne de son champ de compétences, s’il n’est pas animé d’un esprit critique proprement scientifique.

  1. Distinguer entre le savoir et le non-savoir

Comme tout un chacun, les scientifiques peuvent se tromper, subir l’influence des idéologies et des lobbys, parfois même tricher, de sorte que leurs déclarations quant à la vérité de tel ou tel résultat ne sauraient être prises pour argent comptant. Les sciences diffèrent entre elles, par leurs objets, leurs moyens, leurs méthodologies. »

  1. L’effet Dunning-Kruger

Ces deux américains ont promu un plaisant paradoxe : pour évaluer notre incompétence, nous avons besoin d’un minimum de compétence (critique) : « l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance ». C’est ce que nous pourrions appeler l’ironie de la science.

  1. Quand l’idée d’avenir s’assombrit

Une citation de Jean-Pierre Dupuy « C’est parce que la catastrophe constitue un destin détestable qu’il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue ». Dès 1972, le rapport « Meadows », « sur la base de corrélation calculées » soulignait la prévisibilité d’un avenir problématique, d’un « effondrement ». L’auteur cite Nietzsche : « Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu’il garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le terrain qu’elles tenaient autrefois : la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l’humanité devra se remettre à tisser sa toile après l’avoir - telle Pénélope -, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu’elle en retrouvera toujours la force ?».

  1. Conspiration en plein jour

Une référence à Orwell s’impose : « Le réel est sommé de se taire. Seul importe de maintenir la croyance objective dans la fable officielle. La notion d’information objective perd évidemment tout sens ».

  1. De la joie de comprendre

Comprendre et créer se renforcent mutuellement.

  1. République et connaissances

Bergson appelait à la politesse de l’esprit, cette « souplesse intellectuelle qui rapprochent les hommes. La République doit autoriser l’affranchissement des intelligences et un partage de la considération. « Les formes modernes de la communication se transforment en une vaste polyphonie de l’insignifiance ». « Tout travail de discernement, de clarification, de transmission de ce qui est complexe, relève quasiment de l’héroïsme ».

Ainsi de suite. Nous en avons assez dit pour inciter à lire cet édifiant opuscule.

Curieuse initiative de la part de Gallimard et de la Collection Tract. Il publie une seconde fois, hors du contexte du covid, un Tract datant de cette période (de Juin 2020), en l’agrémentant de 5 petites pages.

Pour l’auteur, la vérité est toujours aussi difficile à faire émerger.

Il fait référence à Paul Valéry qui, déjà, en 1939, déplorait l'impact des moyens de communication sur nos capacités à discerner le vrai du faux. Il cite également Umberto Ecco qui notait que « les faux récits sont avant tout des récits, comme les mythes, et les récits, comme les mythes, sont toujours persuasifs ».

L’auteur ajoute que « nos cerveaux n’aiment guère la vérité, car le plus souvent celle-ci nous blesse, nous déçoit, nous désenchante » (p56).

En 1943, Simone Weil écrivait « Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu’un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l’erreur de bonne foi » (p57).

« Chacun se sent désormais libre de choisir ce qu’il appelle sa vérité, voire sa fiction personnelle, de sorte que la vérité n’est plus une référence qu’il s’agirait de respecter. » (p58)

Qu’espérer ? « Que la réalité, agacée d’être si violemment maltraitée, ne tarde pas à faire savoir de quel bois elle se chauffe » (P59)

Plus d'articles...

  1. Une république à bout de souffle
  2. Le crépuscule de la critique
  3. Peut-on Encore être Galant ?
  4. Il faut parfois trahir
  5. Qui veut encore des Professeurs ?
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