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Réalisation : Patricio Guzman

Date : 2019 / Chili

Durée : 115mn

Acteurs principaux : Œil d’or du meilleur film documentaire 2019, ex-aequo avec Pour Sama) au Festival de Cannes 2919

AA/SA

Mots-clés : Documentaire – Géopolitique – Témoignages – Archives – Finalité

 

Nous pouvons légitimement nous demander, après avoir vu « La cordillère des songes », pourquoi ce documentaire d’un chilien exilé, Patricio Guzman, a reçu une distinction officielle émanant d’un Festival de cinéma. Nous sommes confrontés, pendant près de 90 mn, à une alternance répétitive du paysage minéral de la Cordillère des Andes, dans sa partie chilienne, à de vieilles images d’archives de la répression dirigée par le dictateur Pinochet et à des interviews sans consistance de quelques artistes ou intellectuels locaux.

 S’y ajoute la présence obsédante d’un caméraman bavard, filmé filmant des scènes de violences policières à l’encontre de manifestants pacifiques. C’est assez curieux de le voir au milieu des policiers armés, matraquant, distribuant des coups de pied, jouant de la lance à eau ou des gaz lacrymogènes, trainant des femmes par les cheveux, pour les jeter dans un fourgon jusqu’au grand stade de Santiago.

Pour mémoire, l’équipe nationale y avait remporté la troisième place du championnat du monde de football en 1962. Le documentaire ne nous apprend rien que ne sachions du coup d’État de Pinochet, renversant par la force le gouvernement du Président Allende, en bénéficiant du soutien actif des USA dirigés à l’époque par Richard Nixon.

Le contraste avec l’excellent film de Nanni Moretti « Santiago – Italia », de 2018, est saisissant. Autant le souci de reconstitution des faits est présent et riche de présences humaines dans le film du réalisateur italien, autant la supposée métaphore de la Cordillère aride et d’une mégapole surchargée d’immeubles laisse le spectateur gagné par l’ennui. Pas de visage d’enfant, pas la moindre fleur, pas le plus petit ruisseau en aval des neiges éternelles, pas de condor, de vigogne ou de rongeur, pas de station de ski, pas d’aperçu du Pacifique proche. Un bout de route sinueuse débouche sur une mine de cuivre. Une chenille de wagons transporte le minerai sur une voie ferrée suspendue à flanc de montagne. Avantage du film, les interlocuteurs, à la peau bien claire, parlent un espagnol facile à comprendre.

La finalité d’un documentaire

La question se pose donc : pourquoi un tel mixage d’images et quel intérêt de nous montrer ce que personne n’a oublié ? Le film de Moretti rendait compte de la résilience du peuple chilien, de la solidarité de plusieurs consulats, en l’occurrence l’italien pris comme référence, devant la répression. Les témoignages étaient vivants et diversifiés. Le film dégageait de l’espoir et manifestait des sentiments chaleureux. Patricio Guzman est probablement un dépressif sans humour. Les inégalités dont souffre la population chilienne au bénéfice d’une minorité de parvenus-vendus sont nommées mais non montrées, ce qui est un paradoxe pour un documentaire.

Il est toujours plus facile de dénoncer ce qui ne nous concerne pas ou plus, que d’aborder des problématiques qui nous touchent de près. Ainsi, aujourd’hui à peine, des patients évoquent des traumatismes d’enfance rattachés aux « années de plomb » de 1990 à 2000, en Algérie. Le Pouvoir, passablement corrompu et économiquement inefficace, dut s’opposer de façon sanglante aux groupes islamistes. Les populations civiles prises en otage subirent des horreurs d’une autre nature que celles filmées par le cameraman chilien : viols, égorgements, éventrations, émasculations, sous les yeux d’enfants.

Nous aurions besoin de réalisateurs vraiment dérangeants qui nous feraient quitter les images d’Épinal rattachées aux bonnes façons de penser. S’il s’identifie un réalisateur soucieux de révéler la face cachée des addictions et l’état de leur soin, dans le but d’une critique constructive et porteuse d’espoir, faites-nous le savoir !

 

Titre original : From  here to eternity

Réalisation : Fred Zinnemann

Scenario : Daniel Taradash

 Date : 1953 / USA

Durée : 118mn

Acteurs principaux :

Burt Lancaster : Le sergent Warden

Montgomery Clift : Robert Lee Prewitt

Deborah Kerr : Karen, l’épouse du capitaine

Donna Reed : « Florise », l’amie de Prewitt

Franck Sinatra : Maggio, l’amie de Prewitt

Ernest Borgnine : Fatso, « Gras double », chef du camp disciplinaire

Philip Ober : Le capitaine Holmes

John Dennis : Le sergent Galovitch

 A/SA

Mots clés :  Armée – Solitude – Alcool – Amitié – Autorité

 

L’action se déroule sur une des îles Hawaii, en décembre 1941. Robert Lee Prewitt y rejoint la caserne de Schofield. Il a choisi de redevenir seconde classe pour manifester son opposition à une décision injuste intervenue lors de sa précédente affectation. Sa présence à Schofield a été souhaitée par le capitaine Holmes, chef du régiment. Prewitt a une réputation de bon boxeur dans les « poids moyens ». Le capitaine Holmes compte sur lui pour faire triompher l’équipe de boxe du régiment et permettre ainsi sa propre promotion. Problème : Prewitt a rendu aveugle son meilleur ami, lors d’un entrainement. Aussi, a-t-il décidé d’abandonner la boxe. Devant son refus catégorique, Holmes va demander à des subalternes, membres de l’équipe de boxe conduite par le sergent Galovitch, d’en faire baver à Prewitt pour l’amener à remonter sur le ring. Tel est le point de départ d’une histoire qui s’achèvera quelques jours plus tard par l’attaque aérienne de Pearl Harbour, port d’attache de la plus grande partie de la flotte américaine des États-Unis, siège de la caserne…

Quand on dit qu’on est seul, on ne ment jamais (Prewitt)

L’action se déroule dans deux lieux clos : une île et une caserne. Le film peut se voir en privilégiant l’analyse psychologique des  personnages et en considérant les thématiques qu’ils incarnent.

Le sergent Warden, joué par Burt Lancaster, apparait comme le prototype du sous-officier. Il aime l’armée, l’effet protecteur de sa discipline et de ses avantages. Sérieux dans son travail, il a gagné la confiance de son capitaine. Il bénéficie ainsi de la réalité du pouvoir de décision, tout en étant dispensé d’être au premier rang pour la figuration. Il préfére la réalité du pouvoir à son apparence. Solitaire, il apprécie la fraternité entre les hommes du régiment. Il observe les comportements et sait distinguer les défauts et les qualités de chacun. Il est moins à l’aise dans la relation amoureuse.

Prewitt est une « tête de mule », ce qui est une façon de qualifier quelqu’un d’intransigeant pour les positions qu’il croit bon de défendre. Il est tout aussi attaché à l’armée que le sergent Warden. Celle-ci a joué le rôle d’un second parent quand il s’est retrouvé orphelin à 17 ans. Il incarne une autre forme de solitude. Son salaire n’en fait pas un parti enviable pour la gente féminine. L’amitié qu’il manifeste pour Maggio est le reflet de leur solitude conjuguée. Ses capacités de boxeur l’isolent un peu plus puisque il a décidé de ne pas jouer le jeu. Il refuse de répondre avec ses poings au harcélement sous la forme de brimades de l’équipe menée par le sergent Galovitch. Ses talents musicaux l’isolent aussi, jusqu’à ce qu’il décide à les partager.

La plus belle scène du film est, incontestablement, le moment où Prewitt joue du clairon destiné à signifier, comme chaque soir, l’extinction des feux. Le son qu’il exprime de l’instrument emprunté au soldat de service déchire la nuit et le cœur des soldats, capturés par cette sonnerie d’adieu. Il rend ainsi hommage à son ami Maggio, détruit par les agissements sadiques de « Gras double », le chef du camp disciplinaire.

Prewitt promène tout au long de l’histoire sa solitude d’orphelin qui a fait le choix de l’armée. Il est seul, dans la caserne, pendant qu’il subit les corvées et les punitions. Il tombe instantanément amoureux de Florise, la jolie et distinguée entraineuse du night-club, pour s’entendre dire qu’il devra se contenter d’un amour provisoire, la jeune femme ayant d’autres projets. Il finira, au clair de lune dans un trou de bombe, sous les balles des soldats mobilisés par la surveillance de l’île, après l’attaque de l’aviation japonaise, conduite sans déclaration de guerre. Il voulait, en soldat, rejoindre sa garnison. Déserteur de fait, après avoir tué Gras-double, au terme d’un duel au couteau, il ne pouvait de continuer de panser ses blessures chez Lorise. L’état de guerre redistribuait les cartes et les priorités. 

Karen Holmes, l’épouse outrageusement délaissée par son époux, véhicule la solitude supplémentaire d’une stérilité chirurgicale, provoquée par la négligence de son conjoint, dans l’incapacité de l’amener dans une clinique obstétricale alors que les douleurs d’un premier et dernier accouchement avaient commencé. Il était entré ivre d’une de ses soirées et s’était endormi sur le divan au lieu de porter assistance à son épouse. Dans l’univers machiste de l’armée, les écarts de conduite de Karen lui avaient donné la réputation d’une femme facile alors qu’elle était fondamentalement une femme malheureuse.

Quant à Maggio, interprété magistralement par Franck Sinatra, il figure un soldat paumé, capable d’amitié, épris d’alcool et de justice.

On peut considérer ce film comme une description de la solitude intrinséque des humains. « Gras double » lui-même, le chef redouté du camp disciplinaire, est un homme seul. Il massacre, seul, sur le piano du night club, des airs de musique entrainants. Il est craint par tous, sauf par le sergent Warden ; il n’est aimé de personne.

Ce film pose donc la question de la solitude et des réponses qui peuvent l’atténuer ou, du moins, la rendre tolérable. Plusieurs pistes sont données : l’amour, l’amitié, l’esprit de corps, la musique et bien évidemment, l’alcool.

À un moment de l’histoire, Warden et Prewitt se retrouve ivres d’alcool et de solitude, la nuit, sur une petite route empruntée par les véhicules militaires. Ils partagent à demi-mot cette solitude si difficile à avouer.

Il existe une symétrique de situation pour expliquer la fin de leurs relations amoureuses respectives. Warden est trop attaché à sa fonction d’homme de terrain pour devenir un de ces gradés qu’il méprise en secret. Karen aime Warden à condition qu’il abandonne son rang de sous-off pour celui mieux rémunéré et plus reconnu d’officier. Lorise aime Prewitt, mais pas au point de lier son destin à un soldat de second classe. Elle veut retourner au pays, une fois qu’elle aura assez gagné d’argent pour elle et sa mère. Les deux femmes quittent l’île, côte à côte, accoudées au bastingage, au lendemain de l’attaque de Pearl Harbour. Lorise a, désormais, pour peupler sa solitude, l’embout du clairon que Warden a récupéré dans la poche du soldat Prewitt, tué, après sommation.

La solitude est aussi le lot de ceux qui décident de leur vie et agissent en accord avec leur éthique et leurs sentiments. Elle renvoie au sentiment d’insécurité, à l’absence de liens forts, de présence affective. Les autres sont également seuls mais ils s’efforcent de masquer ce vécu de différentes façons, en s’alcoolisant, par exemple.

D’autres thématiques sont au second plan, même si elle ne sont pas négligeables : l’amitié, l’amour, la solidarité, l’autorité, l’ambivalence, le respect de soi, des autres et de ses convictions, l’équité et la justice, la banalité des drames, le tragique de la condition humaine.

 

Réalisation et scenario : Nicolas Pariser

Date : 2019 / France

Durée: 105 mn

Acteurs principaux:

Fabrice Lucchini : Paul Théraneau, le Maire

Anaïs Demoustier : Alice, la normalienne

Léonie Simaga : Isabelle, le chef de cabinet

Alexandre Steiger : Gauthier : l’ancien ami

Maud Wyler : Delphine, son épouse écolo

Pascal Reneric : L’ami des vieux livres

Nora Hamzawi : l’amie au sein du Cabinet

Antoine Reinartz : Le responsable de la “Com”

Thomas Chabrol : Le conseiller en “Com”

SA/HA

Mots clés : Politique – Communication – Culture – Accompagnement– Modestie

 

 

Lyon est le cadre de cette histoire. Son Maire, après 30 ans de mandat, est usé par la routine de ses fonctions, lassé de son rôle. Il est à la croisée des chemins : poursuivre son mandat ou prendre la tête du Parti socialiste dont il est membre et briguer la fonction présidentielle, à moins de …choisir la porte de sortie. Pour l’heure, il est question de lancer la campagne municipale, avec un slogan que le moindre observateur distancié pourrait estimer immodeste sinon ridicule : « Lyon 2500 ». En panne d’idées nouvelles, le Maire a l’idée de s’attacher les services d’une jeune femme, Alice, ancienne normalienne, enseignante à Oxford, pour disposer d’un autre regard que ceux des conseillers en communication.

 

La politique, la culture, la communication

 

Nicolas Pariser s’est servi de la personnalité de Fabrice Lucchini pour donner un éclairage sur le petit monde de la politique à l’heure de la ‘‘Com’’.  Le nom choisi pour le maire de Lyon, Théraneau, est l’anagramme de celui d’un politicien de L’Homme sans qualités, le roman fleuve inachevé de Robert Musil. La littérature est très présente, comme il se doit, dans les échanges entre le Maire et Alice. Dans la dernière scène du film, elle lui offre un recueil de nouvelles d’Herman Merville, dont Bartleby, le scribe schizophrène.

Ce parti-pris d’opposer le vieux monde de la politique, du livre et de la musique classique à celui ô combien superficiel de la Communication en images et formules creuses n’est pas le moindre des attraits de ce film. À l’évidence, Paul Théraneau n’est plus de son temps. Le personnage qu’incarne Lucchini n’est pas inspiré, de ses propres dires, de Gérard Collomb, le Maire de Lyon devenu Ministre. Il figure plutôt un moment de fracture dans la désignation des responsables politiques. Alice a préparé pour le candidat à la présidence du Parti un discours résolument offensif et clairvoyant, aux formules saisissantes. Las ! L’appareil du Parti choisit au dernier moment de désigner son candidat à la présidence sous forme de Primaires. Dès lors, le discours destiné à réunir les suffrages des militants du congrès n’a plus de raison d’être. Le destin de Paul Théraneau est scellé.

Cette évocation renvoie à l’effondrement des deux principaux partis qui se disputaient le pouvoir en France : les Républicains et les socialistes. L’innovation ambigüe d’une désignation par des électeurs supposés partisans est un exemple de fausse bonne idée démocratique. Elle a détruit les Partis politiques. Le Verbe n’a plus de prise en politique, pas plus que les réalisations concrètes. La communication fait exister le néant et manipule des réalités qu’elle rend incompréhensibles.

L’heure est aux représentants des Banques, missionnés pour occuper les postes de responsabilité. Ils sauront faire bon usage des Médias et du tout numérique à leur service. Dans le discours qui ne sera pas lu émergent des formules dont la justesse est glaçante.

Ce sont les meilleurs élèves de la République qui délaissent les métiers altruistes, garants de la cohésion nationale et d’un universalisme humaniste : l’enseignement dont celui de la littérature et de la philosophie, la médecine, une science, une économie, une organisation orientée vers l’utilité sociale. Ils mettent leurs capacités au service de la finance et de l’économie apatride, en se conformant docilement à la nouvelle marche du Monde.

L’histoire illustre la rencontre entre deux générations qui ne parviennent pas à changer le cours prévisible des choses. En dehors des fantoches et des pantins, personne, toutes générations confondues, n’est à sa place.

Alice est une sympathique héroïne, bien de son temps, mais très décalée de par sa formation littéraire et philosophique. Quel sera son devenir ? La solitude est très présente dans une culture opératoire où l’esprit critique devient une incongruité.

Quel enseignement tirer pour la problématique alcoolique ? L’assurance que la nouvelle classe politique ne prendra d’aucune manière en compte les réalités d’une société rendue addictogène par la désespérance et l’absurdité qu’elle distille. La solidarité doit s’organiser entre ‘‘résistants’’ au désordre institué, quels que soient la place, le rôle et l’âge des opposants à la Normalisation générale. L’épouse écologiste de Gauthier, l’ami fraternel d’Alice, à l’évidence maniaco-dépressive, est placée en psychiatrie. Comme s’interroge son époux : Est-ce la lucidité qui l’a rendu folle ou est-ce la folie qui a inspiré sa lucidité ?