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Réalisation : Maurice Pialat

Scénario : Maurice Pialat

Date : 1991

Durée : 158 mn

Acteurs principaux :

Jacques Dutronc : Vincent Van Gogh

Alexandra London : Marguerite Gachet

Bernard Le Coq : Théo Van Gogh

Gérard Séty : Dr Paul Gachet

Elsa Zylberstein : Cathy

SA / HA

Mots clés : génie – bipolarité – créativité – alcool – folie

 

 

Le film de Pialat est agréable à découvrir. Techniquement, il est même remarquable. Il exprime avant tout l’hédonisme de la vie d’artiste de l’époque, sur les bords de l’Oise, dans le confort de la maison bourgeoise du Docteur Gachet et de sa charmante fille, par une échappée joyeuse et pleine d’entrain dans un cabaret de nuit fonctionnant comme une maison close. On y voit des jeunes femmes exécutant le french cancan et Toulouse-Lautrec se joignant à une danse endiablée. Théo, le frère protecteur, le Cavé Ravoux et d’autres figurants des tous derniers mois de la vie de Van Gogh, les patrons du café et leur fille, les médecins au chevet sont présents dans le film.

Les libertés prises avec l’Histoire exigent de revenir à une biographie plus exacte pour avoir une idée de ce génie dont une seule toile fut achetée de son vivant par l’épouse d’un proche. Le spectateur ignorant tout de la vie et de la personnalité de l’artiste peut adhérer au jeu de Jacques Dutronc qui l’incarne. Van Gogh a toujours été rongé par l’angoisse et les variations d’humeur, la frénésie de peindre, le besoin désespéré d’être reconnu, une quête spirituelle douloureuse. L’alcool et, plus spécialement l’absinthe, ajoutaient leurs effets, sans qu’il soit possible d’évaluer leur impact réel. La personnalité de Van Gogh évoque celle d’un autre grand bipolaire ayant basculé dans la folie : Nietzsche. Une citation de Renan s’applique à l’artiste : « Pour agir dans le monde, il faut mourir à soi-même. L’homme n’est pas fait pour être heureux, et même pour être simplement honnête. Il y est pour réaliser de grandes choses pour la société et dépasser la vulgarité où se traîne l’existence de presque tous les individus ». Nous sommes loin de l’hédonisme post-moderne !

Le moindre de ses portraits exprime l’inquiètude inquisitrice de l’auteur, de cet homme qui voulait être pasteur comme son calviniste de père. La plupart de ses tableaux les plus personnels et les plus géniaux sont ceux d’un fou. Ils nous rendent proches de la compréhension du monde par les fous. Ils ont été peints dans les derniers temps de sa vie. Dutronc – en contraste absolu – donne l’image de quelqu’un de peu sensible, de cynique, qui se fout de tout et ne s’attache à rien. Pialat a fait jouer Dutronc par Van Gogh.

Le génie et l’alcool, la bipolarité et la folie

Il y a un lien qu’il serait dangereux de systématiser entre le génie et l’alcool, la bipolarité et ce qu’on entend par folie. Le film permet d’établir des rapprochements qui pourraient devenir dangereux pour ne pas dire ridicules quand ils prennent la forme de stéréotypes. La créativité des alcooliques, très variée, s’exprime fort bien et mieux dans la sobriété. La folie n’est pas le destin commun des personnalités bipolaires. L’alcoolisme engendre en revanche de nombreuses pathologies cérébrales. La plus commune et la plus banale correspond aux troubles cognitifs qui finissent par donner au déni du réel une force et une irréversibilité organique.

 

Réalisation : Otto Preminger

Scénario : d’après le roman de Vera Caspary. Jay Dratler.

Date : 1944                            USA

Durée : 88 mn

Acteurs principaux :

 Gene Tierney : Laura Hunt

Dana Andrews : Lieutenant Mark McPerson

Clifton Webb : Waldo Lydecker

Vincent Price : Shelby Carpenter

Judith Anderson : Ann Treadwell

SA

Mots clés : Policier – Manipulation – Séduction – Imagination – jalousie

 

Le film commence par une phrase énigmatique : « Je n’oublierai jamais le week-end où Laura est morte ». Laura est une fascinante jeune-femme qui a fait sa place dans la Publicité. Elle est trouvée morte, défigurée par une décharge de chevrotine à bout portant, alors qu’elle venait d’ouvrir la porte à l’assassin.

La trame de l’histoire est invraisemblable, comme dans la plupart des polars. D’une certaine façon, c’est ce qui en fait l’intérêt. Le but d’un polar est de capturer l’attention, tout en mettant en récit des parts secrètes de nous-mêmes. Ici, le moteur de l’action met en valeur la séduction féminine, l’emprise d’un vieux monsieur ayant des « relations » comme critique journalistique, sa jalousie, la capacité d’un inspecteur de police de tomber amoureux d’une morte, le jeu relationnel d’un gigolo stupide, celui d’une femme argentée peu soucieuse d’être aimée pourvu qu’elle puisse satisfaire ses appétits.

Le spectateur se laisse prendre par le récit et ses rebondissements vers une fin prévisible. Tout est bien qui finit bien, après 1h30 d’émotions. L’alcool et le tabac sont omniprésents. À croire que cette double industrie a participé au financement du film.

La jalousie criminelle

 La jalousie est le point de départ de nombreux comportements aberrants mais compréhensibles. Elle manifeste, d’une certaine manière, une pathologie de l’attachement. Le fait que personne n’appartienne à personne est une réalité souvent contestée par les passions. Certaines d’entre elles sont des plus répandues : l’emprise, l’intolérance à l’abandon, la peur de la solitude, le sentiment de trahison, le désir de vengeance. L’assasin de Laura a un peu de toutes ces caractéristiques.

Une origininalité du film se situe dans la facination exercée par la morte sur le jeune lieutenant de police chargé d’élucider le crime. Nous sommes confrontés à une forme originale de cristallisation amoureuse. Un tableau de Laura et le cadre de son appartement suffisent à transformer la réflexion du policier en rêverie amoureuse.

Contrastant avec ce phénomène psychologique, l’absence de scrupules des personnages secondaires, notamment ceux du gigolo et de la femme du monde n’en prend que plus de relief.

Reste le personnage de Laura, capable d’aller de l’un à l’autre du trio masculin sans apparemment se trouver en difficulté. Le spectateur bienveillant estimera qu’elle n’avait pas encore trouvé la bonne personne. Tout est bien qui finit bien, comme nous l’avions indiqué ; la belle et le bon se retrouveront à la fin. Une erreur sur la victime aura fait de l’assassin un entremetteur malgré lui. Un drame de la pénombre.

 

Mientras dure la guerra

Réalisation : Alejandro Amenábar

Scénario : Alejandro Amenábar

                  Alejandro Hernández

 Date : 2019

Durée : 107 mn

Acteurs principaux :

Karra Elejalde : Miguel de Unamuno

Santi Prego : Francisco Franco

Eduardo Fernández : José Millán-Aastray

Patricia Lόpez Arnaiz : Maria de Unanumo

Mireia Rey : Carmen Polo

SA

Mots clés : intellectuel – dictature – courage – clairvoyance - ambiguïté

 

 

Le film d’Amenábar est esthétiquement réussi. L’Espagne est mise en valeur tant dans son architecture de l’époque que dans ses paysages. Il n’est pas possible de ne pas être sous son charme. Le film est pédagogique en ce qu’il montre que la mise en place d’une dictature est un processus qui peut rapidement s’imposer quand les conditions politiques sont réunies. L’histoire est d’abord celle de Miguel de Unamuno, universitaire et écrivain célébré. Elle est couplée avec l’arrivée au pouvoir du Général Franco qui règnera en dictateur sur l’Espagne de 1936 à sa mort en 1975.

Deux personnalités se dégagent de l’histoire sans s’affronter. L’intellectuel apparaît pusillanime, ambigu. Il a soutenu l’arrivée de la junte contre le front populaire espagnol. Il accepte d’être nommé recteur à vie de l’Université de Salamanque. Il devient ainsi la caution intellectuelle d’un putsch, peu soucieux de démocratie. Il laisse les militaires s’emparer de ses meilleurs amis, en raison de leurs opinions socialisantes ou d’une appartenance à la franc-maçonnerie. Lui-même a défendu des opinions progressistes dans le passé, ce qui explique la persistance de ces amitiés. Pendant que les désordres et les arrestations se précisent, il fait la sieste. Santi Prego campe un Franco, quelconque, sans charisme, plutôt gentil et calme, économe en mots, face à ses collègues de la Junte. Il ne faut pas se fier aux apparences.

Je me souviens d’avoir participé à une grande manifestation en 1975 pour essayer d’empêcher le régime franquiste de garroter deux basques dissidents. Paul VI, le pape du moment, avait demandé au dictateur d’épargner les deux hommes. Et le cortège, entre deux chants militants, entonnait et répétait « Franco, salaud, le pape aura ta peau ». C’était avant.

L’intellectuel et la politique

Amenábar pose, dans ce film, la double question de l’arrivée au pouvoir d’un régime liberticide et de l’incapacité d’un intellectuel reconnu à prévoir cette évolution. Dans un sursaut d’honneur, face à l’évidence de son erreur, Unamuno dénonce la dictature à l’occasion de la célébration du « jour de la race espagnole ». Ironie du contexte, c’est l’énergique Carmen Franco qui lui permet de sortir indemne de l’amphithéâtre en le prenant par la main. Deux mois tard, il meurt.

Au-delà de cet épisode de la Guerre d’Espagne, le film nous interroge  sur ce qui permet l’impensable en politique et sur le caractère essentiellement décoratif de nombre d’intellectuels.

Il est certes des mouvements de l’Histoire qui s’apparentent à des lames de fond. Les phénomènes annonciateurs ne manquent pas cependant, sur des années et même des générations. La plupart du temps, les têtes pensantes refusent de jouer les oiseaux de mauvais augure. Quand bien même elles s’efforcent de développer des analyses pondérées des situations critiques qu’elles appréhendent, le Pouvoir ne les écoute pas. Les sources d’explosion sociale s’accumulent et, à un moment, tout bascule.

Le silence fait sur les addictions et les transformations des personnalités, l’inadéquation du système éducatif et de santé, les effets du délitement de la famille, la disparition des sources de repères et de résilience, l’effacement de la culture générale et de l’éthique ne peuvent rien amener de bon. Le choix de l’anesthésie, du déni et des faux-semblants promet de pénibles réveils. Le dire est longtemps inaudible et quand le pire survient, il est trop tard pour entendre.