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Réalisation et scénario : Terrence Malik

Date : 2019 / USA / Allemagne

Durée : 173 mn

Acteurs principaux :

August Diehl : Franz Jäggerstatter

Valérie Pachner : Franziska, sa femme

Marie Simon : Rezie, sa belle-soeur

Franz Rogowski : Waldan, l’ami en prison

Nicolas Reinke : le père Moericke

Bruno Ganz : le juge Lueben

Mathias Schoenaerts : le capitaine Herder

Tobias Moretti : Ferdinand Fürthauer

Ulrich Matthes : le Maire

SA/HA

Mots clés : Refusant – Famille – Obstination – Dictature − Sacrifice

 

Le film de Terrence Malik relate l’histoire d’un opposant à Hitler, Franz Jäggerstatter, de 1939 à 1943. Franz fait vivre sa ferme à proximité du village de Saint Radegund, près de Salzbourg, au flanc des Alpes autrichiennes. Le cadre naturel est splendide, entre rivières, champs cultivés, forêts et montagnes abruptes. Les conditions de travail sont rudes mais Franz vit heureux avec Franziska, son épouse et ses trois petites filles. Il est parfaitement intégré dans sa communauté. Mais, à présent, l’Allemagne a annexé l’Autriche. Le troisième Reich a son Guide, sa doctrine folle et ses boucs émissaires. Les convictions catholiques et la sensibilité de Franz interdisent qu’il porte allégeance au Führer. Il s’obstine dans son refus et c’est le début d’une tragédie qui s’achèvera par sa décapitation, le 9 août 1943.

 

Les ombres d’une position sacrificielle

Nous laisserons aux spectateurs le plaisir de découvrir la beauté des images et l’élégance des cadrages, le sens du détail du réalisateur, l’originalité du montage, la lenteur du final qui restitue si bien la suppression du temps en prison et le caractère angoissant des étapes ultimes.

L’alcool est absent dans ce film. Pour autant, le héros de cette histoire n’est pas dépourvu d’intérêt sur le plan de la psychologie que l’on retrouve dans la problématique alcoolique.

La posture que prend Franz face à la fidélité imposée à tous les sujets du Reich se situe entre la figure du refusant et celle du résistant. Le refusant est celui qui n’accepte pas de pratiquer un acte pour des raisons qui lui sont propres, sans référence à une foi religieuse ou à des convictions préalablement réfléchies. Le résistant est celui qui, pour des raisons politiques ou idéologiques, décide de combattre ce qu’il désigne comme ses oppresseurs ou une menace pour les valeurs qui lui tiennent à cœur.

Le cas de Franz est intermédiaire. Il a des convictions religieuses. Il refuse d’obéir à une injonction dépourvue de conséquences concrètes. L’entêtement qu’il manifeste jusqu’à la mort fait intervenir sa conscience en tant que telle. Sans aucune autre considération, il maintient son attitude jusqu’au bout. Les incitations à composer avec la réalité ne manquent pas. Elles émanent de personnes bienveillantes telles que le prêtre de son village ou l’avocat lors de son procès. D’autres, comme celle du Maire acquis à l’idéologie nazie ou plus opportunistes, sont d’un autre ordre. Franz écarte toute suggestion, d’où elle vienne, susceptible de préserver sa vie. Il n’hésite pas à faire de sa femme une veuve, de ses petites filles des orphelines, de sa mère une femme terrassée par la perte de son unique enfant. Il est indifférent à l’opprobre et au rejet qui frappent sa famille au sein de sa communauté. Ceux de son village peuvent avoir la conviction qu’ils ont été trahis, déshonorés ou qu’ils sont jugés par un des leurs qui a choisi la Vertu. Il laisse à sa femme, seulement assistée de sa belle-sœur, la responsabilité écrasante de la ferme et de leurs enfants. L’intransigeance de Franz pourrait évoquer l’aveuglement passionné de la personne alcoolique sacrifiant tout à la poursuite de son addiction.

Franz a été par la suite distingué comme martyr par l’Église catholique. N’y a-t-il pas une logique de drogué dans la rigidité morale du héros ? Le Christ, lui, n’avait ni femme ni enfant à charge. D’autre part, n’est-ce-pas accorder une importance excessive à un geste dont la signification répond à une symbolique généralisée. L’adhésion à 100% d’un peuple pour quelqu’un ou un programme perd toute crédibilité. Franz n’a pas de sensibilité politique qui l’aiderait à relativiser son refus. Nous pourrions le trouver orgueilleux. Il manque surtout d’humour et de capacité à prendre du recul. À. un moment, il se trouve prisonnier de son personnage. Il est contraint d’aller au bout de sa décision. L’expérience humaine nous apprend que la force des convictions doit tenir compte de l’adversité et qu’il existe quelque prétention à vouloir avoir raison tout seul, particulièrement quand son attitude est source de malheur humain. L’entêtement à boire doit aussi s’effacer devant la réalité de la dépendance et de ses conséquences pour le présent et l’avenir. Franz adopte une attitude qui n’est pas sans évoquer celle des bellicistes qui n’hésitent pas à susciter des massacres d’innocents, vêtus ou non d’uniformes militaires.

La position sacrificielle s’apparente à une forme de suicide. N’y a-t-il pas une force d’autodestruction chez l’alcoolique qui persiste dans son addiction ?

Nous pouvons penser que les meilleurs des humains doivent plutôt avoir le souci de faire vivre leurs capacités dans une vie préservée, si terne soit-elle. Le bonheur est trop précieux et fragile pour le balayer par besoin de satisfaire une croyance – boire comme tout le monde – ou par entêtement – boire avec modération. L’alcoolique devenu sobre apprend souvent à apprécier le bonheur d’une vie affective partagée, d’un travail investi et d’un cadre naturel respecté. Fort de son expérience personnelle, il a acquis le sens du relatif.

 

Réalisation : John Huston

Scénario : Ray Bradbury, John Huston, d’après le roman d’Herman Melville

 Date : 1956                USA/GB

Durée : 115mn

Acteurs principaux :

Gregory Peck : le capitaine Achab

Richard Basehart : Ismaël

Léo Genn : Starbuck, second du Péquob

Orson Welles : le Pasteur Mapple

Friedrich von Ledebur : Queequeg

Harry Andrew : Stubb

Tom Tomelty : Peter Coffin, l’aubergiste

A/SA

 Mots clés :  Vengeance – Puritanisme – Métaphore – Chasse à la Baleine – Œuvre

 

Ismaël, un jeune homme épris d’aventure, choisit de s’embarquer à bord du Péquod, un baleinier, commandé par le Capitaine Achab. Il est accompagné d’un harponneur tatoué, Queequeg, dont il a fait connaissance dans une taverne du port. Il devient rapidement évident que le Capitaine Achab est habité par sa soif de vengeance contre un grand cachalot blanc, Moby Dick, qui l’a amputé d’une jambe. Malgré l’opposition du second du Péquod, Starbuck, Achad va entraîner l’équipage dans sa quête, au détriment de sa mission : chasser les baleines pour le compte des armateurs…

Quand la vengeance devient folie

  • « Moby Dick » est, à présent, considérée comme une œuvre majeure, représentative de l’histoire des USA, au même titre que la filmographie de John Ford pour la conquête de l’Ouest. Herman Melville connut l’insuccès de son vivant, le public boudant ses œuvres. Son roman se nourrit à plusieurs sources. Melville embarqua comme matelot sur un baleinier. Il rencontra, par la suite, le fils d’un marin qui avait relaté l’éperonnage d’un baleinier par un cachalot. Dans les années1830, une baleine blanche, appelée Moby Dick avait attaqué plusieurs baleiniers. Elle parcourait l’Océan bardée de harpons. Le roman dispose donc de bases historiques véridiques.
  • La chasse à la baleine : À l’époque, personne ou presque ne se souciait de préserver les espèces animales ou de règlementer la chasse des baleines. Melville, à sa façon, posait le problème. La chasse se concentrait sur la côte nord-est des USA mais les baleiniers partaient très loin, dans des expéditions qui pouvaient dépasser 12 ou 18 mois. L’huile de baleine était considérée alors comme un produit irremplaçable pour l’entretien des machines, pour l’éclairage, la confection de savons et de produits cosmétiques. De nombreux objets étaient sculptés dans des os de baleine ; dont des prothèses après amputation ! Le dépeçage de la baleine s’effectuait dans les règles de l’art, à bord, jusqu’à l’obtention de l’huile remplissant des barils entassés dans les cales du baleinier. Chaque baleine était pourchassée par des canots mus par des rameurs et tuée à coups de harpon. L’activité était donc très dangereuse. Une des premières séquences se déroule dans le temple, dont les murs sont décorés de plaques commémoratives de marins et d’équipages ayant fait les frais de la chasse à la baleine. Le film, comme le roman, a donc une valeur documentaire.
  • Le film apparaît également comme une gigantesque métaphore du Bien et du Mal, reflet de la culture puritaine qui entourait les marins. Le sermon du pasteur Mapple, incarné par Orson Welles, accédant à la chaire de sa modeste église par une échelle de corde, est d’une emphase aussi obscure qu’impressionnante pour les fidèles. Quand les marins montent dans le bateau, une dame en noir remet à qui veut la prendre, une Bible. Le second, Starbuck, est un quaker, un représentant de ce courant dissident de la religion anglicane qui suivit les mouvements de colonisation britannique. Excellent marin, il est conscient de sa mission économique et lucide sur la folie d’Achab. Pieux et réaliste, il condamne le principe même de la vengeance sur une bête dont l’agressivité n’est qu’une réponse de survie. Une ambiance crépusculaire entoure l’avancée du navire. Achab refuse d’aider un autre capitaine à retrouver des hommes perdus en mer. Peu après, un de ses hommes tombe à l’eau du haut d’un mât et disparaît. Des jours entiers, le bateau est immobile car il ne bénéficie pas du moindre souffle de vent puis il affronte une tempête d’une violence inouïe. Achab exerce un ascendant irrésistible sur l’équipage. Le Dieu de l’Ancien Testament s’exprime et annonce le châtiment proche par cette tempête. Quand l’affrontement final survient entre Achab et Moby Dick, la démesure, la haine – l’opposée de l’esprit de Justice – est incarnée par Achab. Celui-ci entraînera tous ses hommes dans la mort. Ses dernières images montrent son corps fixé contre le corps de la baleine par les cordes des harpons, peu avant que celle-ci ne se retourne contre le Péquod jusqu’à le briser. La violence a engendré la violence. Achab a péri – et ceux qu’il a entraîné avec lui – car il a défié Dieu dans sa folie de vengeance.
  • Quelles leçons tirer pour la problématique alcoolique ? Quelle métaphore peut se révéler opérante ? Achab et sa soif de vengeance, l’aveuglement qu’il manifeste du fait de son obsession, au mépris de son entourage et du bon sens, évoque le sujet dépendant qui ne vise que la satisfaction de son besoin de boire, sans se soucier des conséquences. Il accepte de trahir ses responsabilités, de persister dans son aliénation liquide, alors même que les signes avant-coureurs d’une catastrophe se multiplient. Achab ressemble à un possédé que rien n’arrête, sinon la mort, ce qui est le lot de dizaines de milliers d’alcooliques en France, chaque année. Le cétacé géant peut figurer le monstre froid de l’indifférence. Achab nous montre la différence radicale entre la persévérance non violente, indispensable pour convaincre, et l’obstination irresponsable, d’où qu’elle vienne.

 

Réalisation et scénario : Alejandra Marquez Abella

Date : 2019 / Mexique

Durée : 99 mn

Acteurs principaux :

Isle Salas : Sofia

Flavio Medina : Fernando

Paulina Gaitan, Cassandra Ciangherotti…

SA/HA

Mots clés : bourgeoisie – crise financière – déclin – apparence – superficialité

 

Ce film, dans un style très différent de celui d’« Adults in the room » ou encore de « Bacarau » raconte la même histoire : celle de la mise au pas de pays (appelés « émergents » à l’époque) par le capitalisme financier. Il le fait avec l’humour caustique propre à la culture hispanique. Le spectateur peut être légitimement terrifié par l’incurie des banques et des élites locales, obsédées par l’argent, le luxe et les apparences qui caractérisent la « bonne réputation », au mépris de toute considération éthique et humanitaire. Nous sommes dans la continuité du sort fait à la lointaine Révolution des Oeillets au Portugal, en 1975, de la politique de soumission au Nouvel ordre européen, opérée par la Gauche en 1982, aux normalisations opérées en Amérique latine soit par le biais des dictatures affiliées aux USA soit par des moyens répressifs financiers. La liquidation en 5 mois du gouvernement de gauche en Grèce, en 2015, en a été le dernier avatar mis en film. 

Tant que ça va, ça va, quand ça ne va plus, ça ne va plus !

 Le résumé du film est à l’actif d’un ancien patient, habitué d’Utopia, après la découverte de « La bonne réputation ».

De quoi est faite cette bonne réputation ? De l’épaisseur du compte en banque. L’argent permet à Sofia, bourgeoise désœuvrée de la société mexicaine des années 80, d’acheter des robes luxueuses, des crèmes de beauté pour sa peau prurigineuse, d’effectuer des échanges de balle sur un terrain de tennis, au sein d’un club-house enchanteur, de promener son sourire dans sa luxueuse villa de nouveaux riches lors de son anniversaire, d’échanger des propos insignifiants ou malveillants avec ses congénères autour d’une tasse de thé ou d’un verre de whisky, d’envoyer ses enfants en colonie de vacances pour vivre plus librement  son oisiveté.

La crise financière se précise. Les nouvelles sont alarmantes et les déclarations du Président de la République, Lopez Portillo, à la TV, n’y font rien. À un moment, Sofia, Fred, son époux et un couple ami sont au restaurant quand arrive le Président accompagné de deux messieurs. Immédiatement, les clients chics qui occupent les tables avoisinantes se mettent à aboyer pour exprimer leur mécontement et faire partir l’indésirable. Sofia  s’en donne à cœur joie.

La dure réalité est là : le pays a une dette insolvable qui s’accroît d’année en année de façon vertigineuse, en dépit des pétro-dollars du Golfe du Mexique. Le pays a été dirigé en dépit du bon sens, pour satisfaire le désir d’enrichissement spéculatif de la frange de l’élite rattachée aux banques. Il doit désormais subir les conséquences d’une normalisation financière. L’élite elle-même est touchée ! Son train de vie est impacté. Les domestiques ne peuvent plus être payés. Une fracture sociale inédite se précise entre les riches qui continuent d’être riches et les riches qui sont en cessation de paiement. Des suicides surviennent, maquillés en mort accidentelle pour toucher l’Assurance ; belle preuve d’amour de la part des mâles déconfis. Dans une scène les amis d’un défunt opportunément mort dans sa salle de bain se recueillent , les conversations vont bon train. Ces dames se désolent devant la montée en fréquence des morts subites. Elles ont du mal à trouver de nouvelles robes noires originales.

Sofia fait les frais de la crise. Sa carte de crédit ne fonctionne plus. Ses chèques n’ont pas de provision. Sofia essaie de sauver les apparences mais tout se sait dans ce petit monde impitoyable. Sa partenaire de tennis ne joue plus avec elle. Elle n’est plus invitée aux anniversaires de ses amies. Sa grosse voiture américainer tombe en panne d’essence, sous la pluie. Son mari, Fred, s’est montré sous son vrai jour : un fils-à-papa désemparé qui joue avec une petite voiture téléguidée au bord de leur piscine intérieure. Les visites des huissiers se répètent aussi….

Et pourtant, l’histoire se finit bien. Sofia a eu un premier amour, un gros barbu bienveillant qui s’est déclassé en épousant une mexicaine, tout en restant riche. Il faut préciser que l’élite à laquelle appartient Sofia a une origine espagnole qui ne se commet pas avec les autochtones et les métis. Son ancien amant aura la gentillesse de trouver une place dans son entreprise pour Fred – cocu par anticipation, dirait Bayard -. Sofia pourra avoir des robes neuves et - qui sait ! - revenir au club-house.

Faut-il en retirer des leçons pour la problématique alcoolique ? Oui, à l’évidence. Les élites quelles que soient leur nationalité d’origine et leurs spécificités professionnelles sont toutes soumises à la religion de la finance. L’utilité sociale et la préservation des équilibres écologiques n’entrent pas dans leur grille de lecture. Les « Gilets jaunes » et les djihadistes se trompent de cibles. Les casseurs donnent du grain à moudre à ceux qui se donnent mission de « maintenir l’ordre ». Les djihadistes et les racistes ou xénophobes de tout poil devraient commencer à réfléchir à leurs vrais ennemis. Ils devraient plutôt s’occuper de la Bourse et des groupes financiers qui tirent les ficelles, et demander, en chaque occasion, des comptes aux élites. La démocratie représentative est en crise profonde. Nous devrions le signifier pacifiquement, en toute occasion à ceux qui occupent le débat public par des propos manipulatoires ou mensongers. Pour manifester notre exigence démocratique, nous devrions tous participer aux élections et déposer des enveloppes vides dans les urnes.

Les alcooliques et leurs familles doivent prendre conscience qu’un gouvernement ne fera jamais, en l’état, une politique capable de freiner la nocivité des alcooliers, d’ouvrir à une prévention intelligente et à des soins efficients. L’élite actuelle, avec une dose remarquable de bonne conscience, justifie ses comportements au nom de l’indispensable soumission aux lois de la finance, même par le truchement de l’évidence-based medicine rapportée abusivement et restrictivement aux addictions.