Réalisation : Nanni Moretti

 Documentaire

Date : 2018 / Italie

Durée : 110 mn

Acteurs principaux :

Nanni Moretti et des acteurs réels de la révolution et de la contre-révolution chilienne.

SA/HA

Mots clés :

Mémoire – dialogue – sens du collectif – normalisation - banalisation

 

 

Combien d’entre nous connaissent l’histoire de la révolution et de la contre-révolution chilienne, l’espoir éphémère d’un socialisme démocratique, et la contre-révolution orchestrée par les USA de Nixon ? L’échec de cette « révolution » au début des années 1970, suivie de l’effondrement du mythe soviétique, dont Gorbatchev fut l’accoucheur, eut pour conséquence la dissolution volontaire du puissant Parti Communiste Italien, prêt à constituer un « compromis historique » sur une base d’alliance avec d’autres partis politiques. Depuis la compétition entre grandes puissances s’effectue sous la dictature du Divin-Marché avec le pouvoir de contrôle apporté par Internet.

En ces temps révolus, l’ambassade d’Italie avait été un lieu d’asile pour les jeunes militants de la révolution poursuivis par les soldats de Pinochet, le militaire désigné par le FBI pour mater le mouvement populaire…

Pour mémoire, je cite les mesures (résumées dans le numéro d’Utopia n°254, de mars 2019) prises par le gouvernement de Salvatore Allende : « Blocage de la fuite des capitaux, nationalisation sans indemnisation des grosses sociétés industrielles et de la production de cuivre, éducation gratuite pour tous, redistribution des grandes propriétés aux paysans, augmentation de 40% des salaires, extension de la couverture maladie, gel des prix des produits de base »… Le gouvernement laissa les médias à « l’ennemi », ce qui permit la désinformation et la propagande adverse, pendant que les riches organisaient la pénurie.

Une éventuelle réussite politique et économique aurait créé un antécédent dangereux, d’autant qu’à l’époque, en Italie, mais aussi en France, les partis anticapitalistes étaient puissants, implantés dans le monde ouvrier et paysan.

Les images d’archives sont rehaussées par les témoignages des acteurs de tout bord.

Avec la bienveillance qu’on lui connaît, Nanni Moretti initie les différents dialogues. Le montage n’est pas sans remémorer d’autres de ses films : l’excellent Habemus papam ou encore sa déambulation dans Rome de Carnet intime.

 La mémoire, les dialogues, la normalisation, la banalisation, le sens du collectif

 Le documentaire de Nanni Moretti nous permet de mettre en valeur les cinq mots clé de la fiche technique.

La mémoire historique constitue la trame du film. Même si chaque courant idéologique tend, en permanence, à revisiter l’histoire à son avantage, l’effort scientifique de mémoire, en ce qu’il donne des repères et autorise une controverse, est préférable à l’oubli.Nous avons besoin de savoir d’où nous venons et ce qui a influencé notre destin. Notre époque avec ses préoccupations d’immédiateté et d’événementiel ne met pas à profit la source de connaissance constituée par la mémoire historique. Les commémorations rituelles ne valent rien comparées à un travail d’éducation.

Le documentaire est constitué pour l’essentiel d’une multitude de dialogues avec des acteurs de l’époque : militants mais aussi militaires et diplomates. Certains d’entre ces témoignages sont particulièrement émouvants tel celui d’un rescapé, athée déclaré, dans l’incapacité transitoire de dire tout le respect qu’il éprouvait pour le cardinal en poste lors de la mise en place de la dictature. Un religieux « viré par Jean-Paul II » dès l’âge de la retraite, probablement pour ne pas déplaire au pouvoir en place. Une religieuse en civil aida d’autres fugues en se faisant passer pour une fiancée… Comme quoi les religieux peuvent faire vivre leurs valeurs éthiques dans l’adversité.

Les rapprochements instaurés par Moretti avec un général proche de Pinochet et avec un colonnel encore emprisonné pour fait de torture, illustre le processus de banalisation qui constitue une forme de déni : « des abus il y a en a eu des deux côtés » « les militaires ne faisaient pas de politique », « c’était le chaos, il fallait agir… », « nous sommes prêts à pardonner, le sont-ils ? »…  Le pire et l’atroce sont aujourd’hui banalisés par leur traitement médiatique.

La normalisation, en réaction à un changement véritable, peut être violente comme au Chili ou plus feutrée comme dans les démocraties. Nous pouvons considérer que l’alcoologie en France, humaniste et pluridisciplinaire, également émergente au début des années 70, a connu une normalisation progressive mais rapide pour être mise en conformité avec l’évolution de l’addictologie nord-américaine. Aujourd’hui un clinicien se sent étranger dans une association savante telle que la Société Française d’Alcoologie où la technologie numérique est en passe de remplacer la relation d’aide,en ayant supprimé en préalable tout ce qui pouvait constituer des bases pour progresser dans la connaissance de soi et dans l’esprit critique.

Quant au sens du collectif, le temps de son délitement est accompli. Le dernier mot du film est « invidualisme ». En réalité la régression collective actuelle va beaucoup plus loin que l’individualisme. Il a été longtemps possible d’avoir des initiatives individuelles, suffisament désintéressées et pertinentes pour incarner le sens du collectif. La civilisation de l’image a gonflé les narcissismes. La révolution numérique –  ou révolution anti-humaniste –  a des conséquences directes sur la structuration mentale, au même titre que l’écriture a accompagné l’essor des civilisations. Elle fabrique des individus inaptes à la relation, coupés des réalités. L’individualisme narcissique est en passe d’évoluer en schizophrénie. Et les addictions ont toute liberté pour parfaire ce magnifique résultat.

Nous touchons le fond mais une partie de la jeunesse et de la population a assez de ressources pour entraver cette pente. Cela passe par la mémoire, le refus de la banalisation, les dialogues en direct, des alternatives à la normalisation technologique afin de restaurer le sens du collectif et la valeur des iniatives qui s’y rattachent.

 

Réalisation et scénario : Emmanuel Mouret

Date : 2018 / F

Durée : 109mn

Acteurs principaux : Cécile de France (Mme de la Pommeraye) ; Edouard Baer (Marquis des Arcis) ; Alice Isaaz (Melle de Joncquières) ; Natacha Dontcheva (Mme de Joncquières) ; Laure Calamy (L’amie de Mme de la Pommeraye)

 SA/HA

 Mots-clés : Séduction – Manipulation – Féminisme −  Langage −  Inégalités

 

 

Le plaisir immédiat que procure « Mademoiselle de Joncquières » est de retrouver la maitrise et l’élégance d’une langue subtile qui décline l’infini des nuances de l’intelligence et de la séduction, le clair-obscur du dit et du suggéré, le reste de l’exprimé se concentrant dans le jeu des acteurs.

L’histoire en quelques mots. Un marquis fortuné fait une cour assidue à une comtesse, veuve depuis quelques années et retirée des mondanités dans son château. Le marquis a une réputation éprouvée de séducteur et la comtesse, bien que sensible à la cour galante du marquis, entend bien lui résister. Nous sommes dans une situation de marivaudage. L’objectif du marquis est enfin atteint. Le couple constitué connaît quelques mois de passion partagée puis l’ennui s’installe. Le marquis a besoin de nouvelles conquêtes pour se sentir exister. La comtesse le devine. Elle lui tend un piège qui aboutit à l’aveu redouté. Le marquis s’ennuie, il aspire à reprendre sa carrière de séducteur impénitent. Les protagonistes conviennent d’une amitié qui satisfait pleinement le marquis. En réalité, la comtesse ressent un profond dépit. Elle ne tarde pas à concevoir une implacable vengeance… au nom du féminisme. L’intrigue qui se noue alors va conférer à l’histoire une tension dramatique dont la conclusion inattendue sera laissée au plaisir du spectateur.

Les relations amoureuses et les rapports sociaux

Les portes d’entrée pour une réflexion psycho-sociale et un atelier-cinéma sont multiples…qu’il s’agisse, ici, de la séduction, de la maîtrise de la parole et des non-dits, de la condition féminine et de la violence des rapports sociaux, ou encore de la manipulation et de la vengeance. Le récit narratif nous interroge sur les ressorts subtils de la relation amoureuse. Bref, ce film peut nourrir de multiples thématiques et susciter des débats passionnés, échos de la diversité de la qualité des échanges et des situations livrés par cette histoire, très moderne, en dépit du décalage d’époque.

La problématique alcoolique est également concernée par les ressorts de l’intrigue même si les ivresses et les passions se passent totalement de boisson alcoolisée. L’observateur attentif remarque que les acteurs consomment volontiers quand ils sont perturbés par une émotion. Une bouteille est en passe de devenir une arme quand la manipulation de la marquise s’affiche avec l’impudence qui sied aux riches.

Les jeux relationnels, le cadre et même l’intrigue pourraient évoquer le théâtre. Cependant, le contrôle du langage ne fait que souligner la violence des relations sociales entre aristocrates fortunés (le Marquis des Arcis et Mme de la Pommeraye) et nobles déchues, conduites à la misère et à la prostitution (madame et mademoiselle de Jonquières). Il y a ceux qui ont de l’argent et celles qui n’en ont pas. Le féminisme de Madame de la Pommeraye n’abuse personne. Elle voulait se venger. Elle finit par connaître la pire des défaites : sa victime est convertie par l’amour. « Tel est pris qui croyait prendre », dit le proverbe. Au-delà d’une humiliation surmontée, le marquis pourra vivre un mariage contre toute-attente réussi, avec une jouvencelle, moralement droite et reconnaissante. Comme le relevait un participant de l’atelier : le goujat est récompensé. Le film éclaire sur les séducteurs. Pour eux, la conquête s’apparente à un challenge. Une fois le but atteint – la possession par la ruse –, l’objet qu’ils n’ont pas pris la peine de connaître a perdu son attrait. Ils évitent la rencontre de peur de n’avoir que le vide à offrir en échange. Le libertinage du Marquis, avec sa soif de conquêtes féminines, est-il une addiction ? Ou, contre toute apparence, recherchait-il la sécurité d’une relation fiable, équivalente à celle qu’il avait connue, enfant ?

La violence policée en usage fait penser à celle des institutions, si éloignées des réalités cliniques. L’indifférence, et parfois le cynisme, caractérisent les relations de pouvoir.

 

 

Réalisation : Peter Farrely

Date : 2019 / USA

Durée : 130mn

Acteurs principaux :

Mahershala Ali (Don Shirley) ;

Viggo Mortensen (Toni Lip Vallelonga) ;

Linda Cadinelli (Dolorès Vallelonga)

SA

Mots clés : Apartheid – Tolérance –   Identité – Solitude- Amitié

 

 

 « Green book » a été, pendant plusieurs années, une sorte de Guide du routard à l’intention des noirs des USA pour les aider à voyager dans leur pays. Un certain Green avait eu l’idée de signaler les hôtels et les restaurants qui leur feraient bon accueil, en dépit de leur couleur de peau. L’apartheid a sévi jusqu’au début des années 60 dans les Etats du Sud.

Un pianiste célèbre, afro-américain, décide d’effectuer une tournée de concerts, accompagné de deux musiciens blancs. Pour garantir sa sécurité et de bonnes conditions matérielles à ses déplacements, il embauche un videur de boite de nuit d’origine italienne, Tony. Cet italien de Bronx, est marié à Dolorès, une femme plus fine que lui. Il a deux garçons. Il ne roule pas sur les dollars qui s’exhibent à tout propos. Il est plutôt grossier, inculte, avec les préjugés propres à son groupe social. Une originale road movie va faire évoluer leur relation…

Solitude et amitié

Au-delà du scénario gentillet, pouvant plaire à tous les publics, ce film témoigne d’une réalité qui a changé de forme, avec des cibles qui ont évolué. En même temps, la dynamique de l’histoire n’est pas sans évoquer les films de Franck Capra. Les situations et les répliques autorisent le sourire plus que la colère.

Qu’en penser du point de vue de la problématique alcoolique ?  Sans aucun doute, la cause des noirs et des homosexuels a davantage progressé que les représentations des populations touchées par l’alcool.

Officiellement, les alcooliques ne font pas l’objet d’apartheid. On peut cependant remarquer le même niveau de méconnaissances et préjugés que ceux qui discriminaient ou rejetaient des personnes telles que le talentueux pianiste de cette histoire véridique.

Lors des moments festifs, il est exceptionnel de rencontrer une véritable convivialité plurielle. Les non-consommateurs d’alcool ont parfois encore le choix entre une boisson sucrée médiocre ou l’eau claire des toilettes s’ils ne veulent pas du délicieux punch-maison. La seule prévention envisagée est d’augmenter les taxes sur les alcools, sans établir de différence entre les 8,6, les alcools forts et les vins régionaux. Quant au soin, il n’est pas intégré en tant que spécialité clinique, en médecine de ville. Il n’est pas dépourvu de condescendance, sur fond de préjugés. Il nie habituellement la valeur de symptôme des consommations pathologiques d’alcool, ne seraient-ce que leurs racines familiales et psychosociales. Les alcooliques ont le choix entre les centres d’addictologie ou les centres médicaux psychiatriques publics ou l’orientation vers des établissements psychiatriques où existe à leur intention une section spéciale. Le film montre les préjugés contrastés mais complémentaires des riches et des pauvres. Les premiers consomment le talent de ceux qu’ils méprisent, tout en dégustant un repas de gala. Les seconds ont au moins l’avantage de la générosité, quand ils sont mis en situation de rencontre.

Le film montre surtout l’extrême solitude d’un homme qui ne peut s’intégrer à un groupe. Il s’est écarté de la communauté noire par son ascension sociale. Il a été rejeté par son frère en raison de son basculement vers l’homosexualité. Il a perdu la tendresse attentive d’une mère acquise à l’expression des talents de son fils. Il retrouve sa dignité en fin de tournée en refusant de manger à part, dans un réduit destiné à ce qu’il se mette en habits. Il va exprimer sa verve et sa rage d’être humilié, dans une improvisation emballante avec le piano minable d’un restaurant-cabaret pour noirs, lui qui exigeait de jouer sur des Steinway. La présence décomplexée de Toni l’aide à trouver une parole sincère à mesure que le duo s’enfonce dans le Sud profond. Récompense ultime des retrouvailles avec ses affects, il reçoit une chaleureuse accolade de la femme de Toni, en fin d’histoire, quand il se décide à fêter Noël avec les Italiens du Bronx…

La force de la parole vraie, du respect de l’autre et de l’amitié comme antidotes à la solitude et à l’indépassable bêtise humaine.