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Réalisation : David Lynch

Scénario : David Lynch, Christopher De Vore, Eric Bergen

Date : 1980 / USA     Durée : 124 mn

Acteurs principaux :

John Hurt : John Merrick, l’homme éléphant

Antony Hopkins : Dr Frédérick Treves

Anne Bancroft : Madge Kendal, comédienne

John Gielgub : Sur Carr Gomm, le Directeur

Wendy Hiller : l’infirmière en chef

Freddie Jones : Bytes

Michael Elphick : Jim, le gardien de nuit

Hannah Gordon : Madame Treves

Lesley Dunlop : Nora, la jeune infirmière

Phoebe Nicholls : La mère de John Merrick

A / HA

Mots clés : Monstruosités de foire – noirceur humaine – ambivalence d’un acte – empathie

 

Les réalisateurs et scénaristes de films impressionnants peuvent prendre Elephant man, comme référence. Ils n’ont pas besoin d’inventer. Il suffit de regarder le monde tel qu’il est, avec la sensibilité adéquate.

John Merrick, le « monstre » exhibé en foire parmi d’autres humains affligés de difformités corporelles, a tellement existé que le maquilleur Tucker refit la tête de Merrick, à partir d’un moulage post-mortem, s’inspirant d’une photographie pour le reste du corps.

Le film a été la résultante du monde intérieur et des talents multiples de Lynch qui fut également peintre. Le noir et blanc favorise l’évocation de l’époque de cette histoire, la fin du XIXème siècle, à Londres. L’image est, à la fois onirique et expressionniste.

L’ambivalence d’un acte

 Il a existé, certes, des « monstres de foire » dont des individus aussi peu scrupuleux que l’alcoolique Bytes faisant leur gagne-pain de la curiosité malsaine des gens normaux, un peu comme les journaux d’aujourd’hui qui multiplient les grands titres sur les crimes de mœurs. Une fois réalisée, la découverte du visage et du corps de John Merrick, le miroir du récit montre notre propre laideur. Bytes, l’alcoolique s’est approprié la caricature, en se donnant le droit de l’affamer et de la battre, sous les yeux d’un enfant-acolyte et d’autres créatures exhibées. Le gardien de nuit prend le relais de Bytes pour montrer le monstre contre menue monnaie, jusqu’à organiser une sorte de fête orgiaque. Des prostituées sont incitées à embrasser John pendant que des hommes font boire de force du whisky au malheureux. John s’était pris au jeu de la respectabilité en recevant des aristocrates aux bonnes manières, à l’heure du thé, dans sa chambre.

Parmi les visiteurs, une comédienne célèbre, Magde Kendal, va prendre fait et cause pour John, le voir comme un humain, à la suite de quelques autres, le docteur Treves, bien sûr, mais également le directeur de l’hôpital de Londres, sir Car Gomm, l’infirmière en chef, Mothershed, madame Treves, elle-même. John sera retiré d’une cage jouxtant des singes en furie par ses compagnons d’infortune. Il pourra fuir définitivement Bytes.

Une des scènes marquantes du film montre le docteur Treves, seul, la nuit, dans son salon, en proie au doute le plus profond : n’a-t-il pas pris le relais de Bytes, en faisant de John un sujet d’exhibition ?

De façon récurrente, alterne le visage terrifié de la mère de John, couchée face aux éléphants et son visage en médaillon, aide-à-vivre de son fils, socle de sa résilience – au fait, après quel traumatisme ? La peur des éléphants qui chargent ? Le reflet dans le miroir ? La curiosité, l’effroi,

le recul des gens normaux ?

Une autre scène inoubliable est la traque de John par des jeunes gens inquisiteurs puis par la foule – ha, la foule de Gustave Le Bon ! – Coincé, au sol, dans les pissotières de la gare, John parvient à arrêter la meute de ses poursuivants en hurlant qu’il est un être humain. Des policiers arrivent alors. John peut être ramené dans sa chambre-appartement.

John se donne la mort en se couchant pour la première et dernière fois sans la pile d’oreillers, indispensable pour qu’il respire pendant son sommeil. Il cesse de vivre avec la profession de foi de sa mère : « Rien ne meurt jamais ».

Une des leçons du film est de prendre conscience de la difficulté à voir la réalité en face. Sans vouloir glisser dans le mélodrame, quels sont les regards portés sur les personnes souffrant d’alcoolisme ? Quelles sont les solutions qui leur sont proposées pour retrouver leur visage face à la glace et aux autres ? N’ont-ils pas, eux aussi, une fonction de faire-valoir, en plus de rapporter de l’argent ?

 

Réalisation : Jim Henson

 

Scénario :

Dennis Lee, Jim Henson, Terry Jones

Date : 1986

Durée : 101 mn

Acteurs principaux :

David Bowie, roi des gobelins

Jennifer Connelly : Sarah Williams

Hoggle, Ludo et les gobelins

A/SA

Mots clés : fantastique – angoisse – emprise – amitiés – ambivalence

 

David Bowie a été une icône de la pop music. Il a prêté sa silhouette androgyne à plusieurs personnages de films. Là, il incarne le sulfureux Jareth, roi des Gobelins, anciens humains transformés en créatures difformes et laides, grégaires, gesticulantes et braillardes.

Face à lui, une jeune fille, Sarah, une lectrice passionnée de contes fantastiques. Elle a un problème avec son très jeune demi-frère, qu’elle doit garder lorsque sa belle-mère et son père sont de sortie. Elle fait appel au roi des Gobelins pour se débarrasser du bébé pleurnichard. Elle regrette sa décision dès que l’enlèvement du bébé par des Gobelins devient effectif, sur sa demande. Jareth apparaît et lui propose un défi. Elle devra retrouver le chateau où se trouve le petit frère, en moins de treize heures, malgré un labyrinthe piégeux et bien d’autres dangers. Nous retrouvons la trame des contes où un jeune héros doit triompher d’épreuves maléfiques pour réussir sa quête.

Un héros pervers, omnipotent et solitaire

Il est difficile d’oublier que Bowie fut cocaïnomane, amateur de substances psychoactives, et qu’il mourrut d’un cancer du foie, pathologie qui laisse planer un doute sur sa relation à l’alcool.

Au-delà des addictions, son personnage interroge l’ambivalence des sentiments au sein d’une fratrie de couple recomposé, le sentiment d’abandon éprouvé, ici, par cette variante de Cendrillon. Plus encore, le héros incarne une forme de perversion omnipotente. Quelle est la faute commise par les humains condamnés à devenir des marionnettes grotesques ? Qui est le plus à plaindre ? Les créatures gesticulantes, que l’on retrouvera dans le Seigneur des anneaux, ou le roi soucieux d’augmenter son troupeau ? La jeune fille saura faire vivre la fibre émotionnelle des Gobelins rencontrés, celle, principalement, de Hoggle, sensible à la personnalité de la jeune fille, fragile et cependant courageuse. Les Gobelins pourraient évoquer ceux qui ont cru avisé de prendre des chemins de traverse. Jaret pourrait figurer l’Addiction qui exige la soumission, impose le rire sur commande, règne sur des caricatures moutonnières. Le ton est désespérement joyeux. La morale est sauve : l’amitié et l’amour triomphent de l’univers du mal.

Quel public peut tirer leçon, aujourd’hui, de ce conte fantastique, de cette héroïc comedy ? A quoi font penser les Gobelins ?

 

 

Réalisation : Michael Curtiz

Scénario : Michael Curtiz et William Kheighley

Date : 1938 / USADurée : 90 mn

Acteurs principaux :

Errol Flynn : Robin de Locksley

Olivia de Havilland : Lady Marianne

Basil Rathbone : Sir Guy de Gisbourne

Claude Rains : Le prince Jean

Patrick Knowler : Will l’écarlate

Eugene Pallette : frère Tuck

Alain Hale : Petit Jean

Melville Cooper : Le shérif de Nottingham

Ian Hunter : le roi Richard

SA

Mots clés : héros – légende– témérité – stéréotypes – bonne humeur

Avec le temps, les légendes évoluent, des personnages apparaissent, d’autres disparaissent. Qui fut véritablement Robin de Locksley ? Un chef de voleurs dans une Angleterre aux mains mal assurées des Normands ? Pouvait-il être partisan de Richard, cœur de Lion, le roi aventurier, lui le saxon ? Qu’importe la véracité historique lorsqu’on est un enfant. Les identifications s’effectuent sur un modèle simple, binaire, les bons et les méchants, les généreux et les cupides…

Une chose est certaine, la figure de Robin des bois fait partie de l’imaginaire anglais. Dans la forêt de Sherwood, un chêne pluri-centenaire est rattaché à la légende. Il figure même dans une scène d’Orgueil et Préjugés de l’emblématique Jane Austen de Jo Wright.

Avec le retour dans les salles obscures, Utopia a visé le retour d’un public éclectique. Deux à trois rangées d’enfants occupaient le devant de salle. Signe des temps, ils furent étonnamment silencieux avant, pendant et après la séance. A l’opposé, dans un coin, deux réellement vieilles dames. Qu’étaient-elles venues retrouver ? L’athlétique Errol Flynn, encore indemne de l’usage d’alcool et de tabac ? La douce mais courageuse Marianne ? Leur propre enfance, quand tout était encore simple ?

L’incorporation d’une figure héroïque

 Mieux vaut sans doute incorporer des figures héroïques dans son imaginaire d’enfant que subir, malgré soi, des traumatismes ou avoir son esprit façonné par des chiffres, les conditionnements consuméristes et l’idéologie ambiante.

Alors que les addictions semblent être devenues notre horizon indépassable (20% pour la seule variable alcool et combien en plus si nous effectuons le cumul des autres addictions illégales mais également numériques et psychosociales ?), la figure du héros mérite considération.

Le héros refuse le (dés)ordre établi par une minorité. Il refuse les règles du jeu quand elles s’éloignent de l’équité, de la justice, de l’aide à apporter aux plus défavorisés. Il est fondamentalement désintéressé et peu soucieux de son image, si ce n’est comme moyen.

Il met en jeu son esprit critique. Il fait preuve de courage, de persuasion, de ténacité. Il a une capacité charismatique d’entraînement. Il a un sens de l’organisation, des habiletés tactiques au service d’une stratégie.

Chaque époque a ses héros. Le personnage de Robin est assurément simpliste. Le duel mortel qui l’oppose à sir Guy de Gisbourne, enfermé dans sa logique de caste et ses ambitions, ressemble à un combat de basse-cour entre deux coqs.

Nous pourrions (nous) interroger : « Dis-moi qui sont tes héros, je te dirai qui tu es ou du moins à quoi tu aspires ». L’incorporation de figures idéales a, dans une certaine mesure, valeur de prescription. Nous devenons ce que nous souhaitons être, avec la pondération parfois cruelle du réel.