Réalisation et scénario : Alejandra Marquez Abella

Date : 2019 / Mexique

Durée : 99 mn

Acteurs principaux :

Isle Salas : Sofia

Flavio Medina : Fernando

Paulina Gaitan, Cassandra Ciangherotti…

SA/HA

Mots clés : bourgeoisie – crise financière – déclin – apparence – superficialité

 

Ce film, dans un style très différent de celui d’« Adults in the room » ou encore de « Bacarau » raconte la même histoire : celle de la mise au pas de pays (appelés « émergents » à l’époque) par le capitalisme financier. Il le fait avec l’humour caustique propre à la culture hispanique. Le spectateur peut être légitimement terrifié par l’incurie des banques et des élites locales, obsédées par l’argent, le luxe et les apparences qui caractérisent la « bonne réputation », au mépris de toute considération éthique et humanitaire. Nous sommes dans la continuité du sort fait à la lointaine Révolution des Oeillets au Portugal, en 1975, de la politique de soumission au Nouvel ordre européen, opérée par la Gauche en 1982, aux normalisations opérées en Amérique latine soit par le biais des dictatures affiliées aux USA soit par des moyens répressifs financiers. La liquidation en 5 mois du gouvernement de gauche en Grèce, en 2015, en a été le dernier avatar mis en film. 

Tant que ça va, ça va, quand ça ne va plus, ça ne va plus !

 Le résumé du film est à l’actif d’un ancien patient, habitué d’Utopia, après la découverte de « La bonne réputation ».

De quoi est faite cette bonne réputation ? De l’épaisseur du compte en banque. L’argent permet à Sofia, bourgeoise désœuvrée de la société mexicaine des années 80, d’acheter des robes luxueuses, des crèmes de beauté pour sa peau prurigineuse, d’effectuer des échanges de balle sur un terrain de tennis, au sein d’un club-house enchanteur, de promener son sourire dans sa luxueuse villa de nouveaux riches lors de son anniversaire, d’échanger des propos insignifiants ou malveillants avec ses congénères autour d’une tasse de thé ou d’un verre de whisky, d’envoyer ses enfants en colonie de vacances pour vivre plus librement  son oisiveté.

La crise financière se précise. Les nouvelles sont alarmantes et les déclarations du Président de la République, Lopez Portillo, à la TV, n’y font rien. À un moment, Sofia, Fred, son époux et un couple ami sont au restaurant quand arrive le Président accompagné de deux messieurs. Immédiatement, les clients chics qui occupent les tables avoisinantes se mettent à aboyer pour exprimer leur mécontement et faire partir l’indésirable. Sofia  s’en donne à cœur joie.

La dure réalité est là : le pays a une dette insolvable qui s’accroît d’année en année de façon vertigineuse, en dépit des pétro-dollars du Golfe du Mexique. Le pays a été dirigé en dépit du bon sens, pour satisfaire le désir d’enrichissement spéculatif de la frange de l’élite rattachée aux banques. Il doit désormais subir les conséquences d’une normalisation financière. L’élite elle-même est touchée ! Son train de vie est impacté. Les domestiques ne peuvent plus être payés. Une fracture sociale inédite se précise entre les riches qui continuent d’être riches et les riches qui sont en cessation de paiement. Des suicides surviennent, maquillés en mort accidentelle pour toucher l’Assurance ; belle preuve d’amour de la part des mâles déconfis. Dans une scène les amis d’un défunt opportunément mort dans sa salle de bain se recueillent , les conversations vont bon train. Ces dames se désolent devant la montée en fréquence des morts subites. Elles ont du mal à trouver de nouvelles robes noires originales.

Sofia fait les frais de la crise. Sa carte de crédit ne fonctionne plus. Ses chèques n’ont pas de provision. Sofia essaie de sauver les apparences mais tout se sait dans ce petit monde impitoyable. Sa partenaire de tennis ne joue plus avec elle. Elle n’est plus invitée aux anniversaires de ses amies. Sa grosse voiture américainer tombe en panne d’essence, sous la pluie. Son mari, Fred, s’est montré sous son vrai jour : un fils-à-papa désemparé qui joue avec une petite voiture téléguidée au bord de leur piscine intérieure. Les visites des huissiers se répètent aussi….

Et pourtant, l’histoire se finit bien. Sofia a eu un premier amour, un gros barbu bienveillant qui s’est déclassé en épousant une mexicaine, tout en restant riche. Il faut préciser que l’élite à laquelle appartient Sofia a une origine espagnole qui ne se commet pas avec les autochtones et les métis. Son ancien amant aura la gentillesse de trouver une place dans son entreprise pour Fred – cocu par anticipation, dirait Bayard -. Sofia pourra avoir des robes neuves et - qui sait ! - revenir au club-house.

Faut-il en retirer des leçons pour la problématique alcoolique ? Oui, à l’évidence. Les élites quelles que soient leur nationalité d’origine et leurs spécificités professionnelles sont toutes soumises à la religion de la finance. L’utilité sociale et la préservation des équilibres écologiques n’entrent pas dans leur grille de lecture. Les « Gilets jaunes » et les djihadistes se trompent de cibles. Les casseurs donnent du grain à moudre à ceux qui se donnent mission de « maintenir l’ordre ». Les djihadistes et les racistes ou xénophobes de tout poil devraient commencer à réfléchir à leurs vrais ennemis. Ils devraient plutôt s’occuper de la Bourse et des groupes financiers qui tirent les ficelles, et demander, en chaque occasion, des comptes aux élites. La démocratie représentative est en crise profonde. Nous devrions le signifier pacifiquement, en toute occasion à ceux qui occupent le débat public par des propos manipulatoires ou mensongers. Pour manifester notre exigence démocratique, nous devrions tous participer aux élections et déposer des enveloppes vides dans les urnes.

Les alcooliques et leurs familles doivent prendre conscience qu’un gouvernement ne fera jamais, en l’état, une politique capable de freiner la nocivité des alcooliers, d’ouvrir à une prévention intelligente et à des soins efficients. L’élite actuelle, avec une dose remarquable de bonne conscience, justifie ses comportements au nom de l’indispensable soumission aux lois de la finance, même par le truchement de l’évidence-based medicine rapportée abusivement et restrictivement aux addictions.

 

Réalisation : Roman Polanski

Scenario : Roman Polanski, Robert Harris

Date : 2019 France

Durée : 132 mn

Acteurs principaux :

Jean Dujardin : Marie-Georges Picquart

Louis Garrel : Alfred Dreyfus

Emmanuelle Seigner : Pauline Monier

Grégory Gadebois : Commandant Henry

Mathieu Almaric : Bertillon, l’expert graphologue

Vincent Pérez : Louis Leblois, l’ami

Melvil Poupaud : L’avocat de Dreyfus

André Marcon : Zola

SA/ HA

 Mots clés : Ethique – Omerta – Violence – Solitude – Courage

 

1894 : Le capitaine Dreyfus est accusé d’avoir transmis des documents militaires aux Allemands. Il est arrêté et condamné à l’unanimité d’un jury militaire, sur la base d’une missive appelée le « petit bleu », qui lui est attribuée par un expert en écriture, Bertillon. Il est dégradé dans la cour de l’École militaire, puis déporté à l’île du Diable, dans des conditions de détention inhumaines.

1896 : Le colonel Picquart, promu chef des Renseignements généraux pour étoffer rétroactivement le dossier, découvre l’identité de l’auteur des fuites : le commandant Esterhazy. Picquart, jusque-là bénéficiaire des appréciations les plus élogieuses, est destitué par ses supérieurs. Il est expédié en Afrique, dans un bataillon de zouaves.

1898 : Inquiet pour son sort, Picquart se confie à son ami Louis Leblois. Octave Mirbeau, le célèbre auteur du « Journal d’une femme de chambre », un des chefs de file des « dreyfusards » pourra souligner que Picquart est coupable d’une double innocence « celle de Dreyfus et la sienne ». Leblois alerte le sénateur Scheurer-Kestner, alsacien comme Picquart. Emile Zola s’était précédemment élevé contre la vague anti-juive provoquée par « L’affaire » dans le Figaro. C’est dans ce journal qu’il énonce la phrase passée à l’Histoire : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Après l’acquittement expéditif d’Esterhazy, Zola publie son brûlot « J’accuse » le 13 janvier 1898, dans « l’Aurore », le journal de Clémenceau, conscient des représailles qu’il aurait à affronter. Il concentre sur lui la haine nationaliste et antisémite. Il s’enfuit en Angleterre, avant l’énonciation de sa condamnation, cédant à l’invitation de Labori, son avocat. Il est condamné à un an de prison avec une forte amende pour diffamation. Scheurer-Kestner crée la Ligue des Droits de l’homme après la condamnation de Zola.

En 1899, un nouveau procès intervient dans l’enceinte d’un lycée de Rennes, transformé en tribunal. La condamnation de Dreyfus est confirmée, à l’indignation des dreyfusards. Presque immédiatement après, Dreyfus est gracié en raison de son état de santé.

Le 27 décembre 1900, dans le contexte de l’exposition universelle, une loi d’amnistie générale est prononcée. Picquart, à la différence de la famille de Dreyfus, conteste, comme Zola, cette loi qui fait l’affaire des militaires impliqués, au premier rang desquels figurent le Général Mercier mais également le commandant Henry, membre influent des renseignements généraux.

La révision du procès, la condamnation du vrai coupable et la double réhabilitation de Dreyfus et de Picquart interviendront en 1906. Trois mois plus tard, Picquart devient Ministre de la Guerre jusqu’en 1909. Il mourra d’une chute de cheval à la veille de la Guerre, en 1914. Dreyfus fera la guerre de 1914 comme lieutenant-colonel

La mise en œuvre de l’omerta et les possibilités de la lever

Le film de Polanski a le premier mérite de nous faire revisiter l’histoire de cette période hautement troublée, justifiant la célèbre caricature en deux dessins de banquet de Caran d’Ache, avant et après : « Ils en ont parlé ». La réalisation est très enlevée, efficace. L’Affaire est vue à partir du point de vue du Colonel Picquart, au demeurant antisémite, mais attaché à une conception de l’honneur militaire qui lui interdisait de condamner un innocent alors qu’il avait identifié le vrai traitre. Sa mère, au moment de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par les Allemands au lendemain de la Défaire de 1870, avait fait le choix de la France. Affecté aux Renseignements Généraux, pudiquement appelés « Services de la statistique », sa mission était de démasquer les espions à la solde de l’ennemi.  

Dans le film de Polanski, Picquart va connaître le prix à payer pour refuser l’omerta, exigée par ses supérieurs. Il va disposer d’un précieux ami, Leblois, de sa maitresse, Pauline Monier, seul élément féminin de l’histoire, et surtout de Zola, romancier social et journaliste, prêt à risquer sa tranquillité et sa vie, par amour de la Justice.

En cette époque lointaine, des journalistes pouvaient dénoncer sur preuve, à leurs risques et périls. Ils ne participaient pas à l’anesthésie générale, dans les « étranges lucarnes », selon l’expression du Canard enchaîné.

Qu’en retirer pour la problématique alcoolique ?

Deux choses.

Les alcooliques ne constitueront jamais une cause passionnelle opposant deux camps. Il y a trop de honte, d’un côté, trop d’intérêts contradictoires, de l’autre. Sur le plan individuel, il est toujours un peu risqué d’être soi-même, de devenir, par exemple un alcoolique sobre, privilégiant une éthique de responsabilité rompant avec le conformisme ambiant.

Les Pouvoirs en place préfèrent leur être, avec les avantages qui s’y rattachent, à leur raison d’être qui demande du discernement et du courage. Leur pouvoir de répression et de discréditation ne doit pas être sous-estimé, même de nos jours. Si quelqu’un décide de combattre une politique de santé qu’il estime inappropriée, il doit prendre en compte qu’il ne disposera d’aucun soutien amical, journalistique, économique ou politique. Il est toujours difficile d’agir en conscience, même et surtout en temps de paix. Il est difficile de faire prendre conscience d’une situation d’injustice et de gaspillages humains, en refusant les diabolisations sommaires. Le film illustre la problématique explicitée par Pierre Bayard : « Aurais-je été résistant ou bourreau », dreyfusard ou anti-dreyfusard, prêt, malgré l’inconfort et les risques, à défendre une éthique citoyenne face à la soumission aux valeurs, aux compromissions et aux conséquences de la politique en cours ?

 

Réalisation et scénario : Costa-Gavras

D’après le livre de Yanis Varoufákis : « Conversations entre adultes »

Date : 2019 France – Grèce

Durée : 127 mn

Acteurs principaux :

Christos Loulis : Yanis Varoufákis

Alexandros Bourdoumis : Alexis Tsípras

Ulrich Tukur : Wolfgang Schäuble

Daan Schuurmans : Jeroen Dijsselbloem

Josiane Pinson : Christine Lagarde

Valeria Golinou : Daniá, compagne de Yannis

SA/ HA

 Mots clés :  Ténacité – Rapport de force – Négociation – Politique – Gestion

 

 

Costa-Gavras nous fait le cadeau de la leçon d’économie politique infligée au peuple grec en 2015, par la ‘‘Troïka’’ à savoir la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International. Il donne aux citoyens français l’occasion de diminuer leur ignorance sur la technocratie financière et politique qui impose sa loi aux pays européens par le biais de l’Euro.

Le film couvre les 5 mois qui ont commencé avec l’élection d’Alexis Tsípras, chef du parti de gauche Syriza, allié à un petit parti souverainiste pour avoir la majorité au Parlement grec. Pendant cette période, le Ministre des finances, Yanis Varoufákis, longtemps soutenu par Alexis Tsípras, s’est démené comme un diable dans un bénitier pour obtenir une révision de la dette colossale accumulée par les précédents gouvernements de la Grèce. En vain. Au terme d’une lutte feutrée mais féroce, contée par Costa-Gavras, le gouvernement de Tsípras a dû se soumettre aux conditions de l’Eurogroupe et Varoufákis a démissionné. Le peuple grec subit le dépeçage des biens d’Etat par les ‘‘investisseurs’’, ‘‘l’austérité’’ et un chômage de masse rédhibitoire, après avoir subi la gabegie pendant 30 ans. Cette ‘‘normalisation’’ bénéficie, depuis, du remarquable silence des médias. Le sort de la Grèce sert d’exemple aux pays européens qui auraient des désirs d’indépendance à l’égard des Institutions européennes et, en premier lieu, de sa banque.

Nous pourrions légitimement nous sentir salis et humiliés par le comportement de nos dirigeants, alignés sur la politique de la Commission européenne dirigée ces années-là par Jean-Claude Junker, d’origine luxembourgeoise, impliqué dans des histoires d’évasion fiscale.

À titre anecdotique, la relation à l’alcool de ce monsieur, désormais remplacé, ferait problème ; pour les quantités d’alcool fort qu’il ingère : il tiendrait bien d’alcool, selon un ministre français. Une fois, au moins, il n’a pas tenu l’alcool, créant une situation tragi-comique. La montée des marches pour les photos officielles avait été très compliquée. Personne n’est parfait. Cela étant, la Commission européenne a un pouvoir législatif qui s’impose aux pays membres. Elle gère le budget de la Communauté et veille à l’application de ses lois par les pays européens. Nos chers députés du Palais Bourbon et nos hédonistes sénateurs du Palais du Luxembourg n’ont pas à donner leurs opinions.

À l’époque du film, le FMI était dirigé par la française et très politique Christine Lagarde… Depuis, cet ex-membre de l’UMP, est passée présidente de la Banque Européenne, à la place de Junker.

À noter la façon superbe dont Ulrich Tukur incarne Wolfgang Schäuble, le redoutable ministre des finances allemand de l’époque. Quelques années plus tôt, en 2002, Ulrich Tukur avait personnifié l’ingénieur candide du film Amen, du même Costa-Gavras. Les nazis lui avaient montré une nouvelle application du Zyklon B, à base d’acide cyanhydrique, qu’il avait mis au point comme désinfectant. Des malades mentaux – et apparentés – avaient été choisis comme cobayes pour les premières chambres à gaz. Le superbe film « L’œuvre sans auteur » de Florian Henckel est construit à partir de cette expérimentation.

Schäuble a fait l’essentiel de sa carrière dans un fauteuil de paraplégique, après avoir subi une tentative d’assassinat par un déséquilibré, en 1990. Cela ne l’a pas empêché d’être le cosignataire de l’accord de réunification des Allemagnes. Il était opposé – non sans raison, d’un point de vue monétaire – à l’entrée dans la « petite Europe » des pays économiquement moins développés. Il ne voulait pas de la Grèce dans la zone Euro, négligeant que le pays qui a donné la philosophie à l’Europe soit accueilli. Fermons la digression.

La crise grecque avait mis en valeur que les fonctionnaires de ce pays touchaient un quatorzième mois et que la dotation militaire était disproportionnée. Les jeux olympiques de 2004 s’étaient révélés ruineux pour le pays en raison des infrastructures exigées. Qui plus est, les grandes fortunes étaient largement exonérées d’impôts. Les yachts des Onassis et consorts étaient « hors sol ». Il n’y avait pas de politique économique privilégiant l’intérêt général. Les alliances sociales au pouvoir privilégiaient …leurs privilèges.

Pour Schäuble, l’idée de modifier une phrase du M.o.U (memorandum of understanding), charte liant les partenaires européens, pour laisser au gouvernement de Tsípras la possibilité d’engager une politique de redressement de l’économie grecque, était inenvisageable. Les Grecs devaient subir leur dette, accepter toutes les conditions de la Troïka, y compris les plus assassines, ou sortir de l’Euro. La Grèce n’est pas l’Angleterre. C’est un petit pays, très inégalitaire, dont le seul droit est de rembourser une dette qui s’autoentretient par les taux d’intérêt nettement plus élevés que ceux consentis aux pays plus riches.

En dépit de l’habileté, de la ténacité, de l’esprit de répartie, des arguments de bons sens de Yanis Varoufákis, rien n’y fait. La presse inféodée aux banques tance le « narcissisme méditerranéen » et dénonce les « rêveries communistes ». Pas de manifestation de soutien dans les pays de l’Europe du Sud. Les politiques français proclament, dans l’intimité d’un bureau ou la confidentialité d’un couloir, leur amitié aux démarcheurs grecs pour énoncer ensuite, face aux journalistes, la position de la Commission européenne. Varoufákis encaisse sans broncher les commentaires cyniques, les camouflets et le dédain de ceux qui ont besoin de la Commission européenne et de la Banque Centrale pour leur carrière et les intérêts égoïstes de leurs pays. Sa patience sera inopérante.

Un référendum favorable au Non aux conditions imposées par la technocratie européenne n’aura qu’une incidence : la démission de Varoufákis. La majorité du gouvernement restera en place pour appliquer la politique opposée à celle qui l’a portée au pouvoir. On ne plaisante pas avec la Troïka.

Indépendamment de cet utile rappel historique, le film de Costa-Gavras est une réussite cinématographique. La scène où un commissaire allemand expédié par Angela Merkel à Varoufákis s’empiffre à la table de ce dernier, tout en expliquant qu’il n’y a rien à espérer est des plus réjouissantes. La métaphore donne envie de découvrir la cuisine grecque. L’amitié entre Varoufákis et Tsípras est bien rendue, plaisamment imagée quand le chef de gouvernement se compare à un espadon ferré, tiré puis relâché, tiré et relâché, pour fatiguer le poisson jusqu’à ce qu’il se laisse amener sur le pont du bateau. La scène observée à travers une baie vitrée par leurs amis politiques est comique. La tendresse et la complicité est perceptible entre Varoufákis et Daniá, sa compagne. Un peu d’humour et d’amour sont indispensables pour survivre dans un monde dominé par l’argent et les technocrates.

Costa-Gavras donne une note surréaliste par deux scènes. La trahison des politiques est annoncée par une brève séquence : alors que Varoufákis et Daniá dînent en terrasse avec un ami, un groupe compact de jeunes s’avance et les entoure de leurs regards avant de se retirer sans mot dire. La dernière scène du film est un ballet-mascarade. ‘‘Angela’’ et les technocrates anonymes poursuivent et encerclent Tsípras, perdu dans les couloirs de leur palais glacé, au son d’un sirtaki qui n’est pas sans rappeler celui qui conclut Zorba le Grec.

 

Le point de bascule

L’intérêt de ce film est riche d’enseignements analogiques.

Il rend compte de la mise au pas récente, rapidement occultée, d’un pays de la zone euro. De ce point de vue, cet épisode de l’histoire européenne a valeur de démonstration. L’expression démocratique est recevable quand elle se soumet à la logique aveugle imposée par les intérêts financiers dominants. Tout désaccord sera réprimé, écarté, négligé, occulté, selon les cas.

Un autre intérêt est de mieux comprendre le fonctionnement des institutions – quel que soit leur niveau – quand elles se ferment au dialogue avec les acteurs de terrain. Les écarts croissants entre les besoins réels et les logiques financières à l’œuvre sont de moins en moins faciles à occulter. Les décrochages entre la politique définie par les décideurs et les besoins réels des populations n’ont fait et ne font que s’accentuer. Nous le vérifions dans le domaine de la Santé, sous des formes diverses : grèves des Urgences, désertification médicale, démission des médecins hospitaliers – comme dans cette Grèce en crise… Quelle sera la limite de cette évolution, le « point de bascule » pour reprendre une expression de Pierre Bayard (Aurais-je été résistant ou bourreau ? édition de Minuit, 2013) ?

Il serait injuste et faux de dénier toute capacité de transformation positive au système de soin. Face à la pénurie de praticiens, la notion de cabinet de groupe pluridisciplinaire fait son chemin. La psychoéducation semble devoir trouver sa place pour certaines pathologies. Cependant, nous n’en sommes pas là, dans le champ de l’alcoologie et de l’addictologie clinique, spécialement pour les formes collectives de soin ou d’accompagnement psychosomatiques ou psychothérapiques. À un moment, la contradiction entre la logique à l’œuvre avec, notamment, les intérêts financiers des alcooliers et l’intérêt général ne peut être masquée. Avant que ceux d’en haut ne prennent véritablement conscience des changements à induire, combien de gâchis faudra-t-il encore supporter ?

Pourquoi faut-il que tout vienne « d’en haut », que tout soit encadré et fixé ? L’expérience humaine montre que les meilleures innovations ont besoin d’épouser le terrain. Elles viennent, dans l’immense majorité des cas, « d’en bas ». Elles ont besoin d’être soutenues, aidées et non d’être dénaturées, normalisées, vidées de leur contenu. Comment faire comprendre que les ratages sont déterminés par un défaut de dialogue, par une défiance croisée entre décideurs et acteurs ? … et, en dernière analyse, par la soumission aux intérêts financiers ?

Tout un système sophistiqué s’est mis en place, de longue date, les strates s’additionnant aux strates, pour se passer de l’expérience et de la créativité émanant des acteurs, à moins que celle-ci génère des profits financiers. La démocratie n’a rien à voir avec un jeu de cour de récréation, à l’image du spectacle des débats institutionnels qui justifient le titre ironique du film. Il résulte un gâchis incommensurable de ce mélange d’inertie calculée et de condescendance masquée ou affichée, de cynisme satisfait à courte vue. Face aux décideurs et à leur morgue, ou encore face à leur impuissance polie et leur silence embarrassé, les talents de tous les Varoufákis du monde, les intentions les plus louables n’ont aucune chance d’aboutir. Que faire ? Jusqu’où faudra-t-il aller pour atteindre le point de bascule ?