Réalisation : Jake Schreier

Scénario : Christopher D. Ford

Date : 2012 / USA

Durée : 89 mn

Acteurs principaux :

Franck Langella : Frank

Susan Sarandon : Jennifer, la bibliothécaire et ex-femme de Frank

James Marsden : Hunter, le fils de Frank

Lyv Tyler : Madison, la fille de Frank

Raphael Ma : animation du robot

Peter Sarsgaard : voix du robot

Jeremy Strong : Jake, le voisin de Frank

SA / HA

Mots-clés : Mémoire – Robot – Lien – Dépendance - Humanisation

 

Commentaire du Docteur Henri Gomez

L’action se passe dans un avenir très proche. Frank a été cambrioleur et Big Data permet de tout savoir de son passé et de ses méthodes. Hélas, Frank vit seul, à présent, et sa mémoire fait naufrage par intermittences. Son fils, Hunter, s’en inquiète à juste titre. Il trouve la solution. Il offre à Frank un robot humanoïde, capable de créer l’illusion d’une présence humaine chaleureuse. L’engin veillera à ce que son père ne fasse pas de bêtises et observe une bonne hygiène de vie.

Après une résistance compréhensible, Frank accepte d’investir psychiquement le Robot dont les performances en termes de dialogue et de complicité objective dépassent sans commune mesure les échanges avec le plus fidèle, le mieux dressé et le plus intelligent des animaux domestiques. Madison, la fille de Frank, partage, dans un premier temps, l’attitude de refus face à ce simulacre de présence humaine.  En voyage, elle gardait contact avec son père par une variante de Skype. Elle semble vivre le robot comme un concurrent, d’autant que son père manifeste un attachement aussi nouveau qu’indéfectible au Robot. Puis, elle s’habitue.

Frank semble attiré par la bibliothèque municipale dont tous les ouvrages sont en passe d’être numérisés, sous l’impulsion d’un jeune homme up to date, Jake. Seuls seront conservés, au titre de vestiges du passé, quelques livres, dont Don Quichotte et Jane Eyre, comme pour signifier la fin de toute poésie romantique. Le robot bibliothécaire se prénomme ironiquement Darcy, le héros emblématique d’Orgueils et préjugés, de Jane Austen. Le livre est un objet périmé dans cette année-là. Mais ne voilà-t-il-pas que Frank s’avise de reprendre son activité de cambrioleur, alors qu’il se satisfait d’être cleptomane ? Il est désormais fort de la collaboration de son ami le robot, pour dérober Don Quichotte et l’offrir à Jennifer, la bibliothécaire qui lui exprime fréquemment sa solitude. Avec la même détermination, il dérobe les bijoux assez monstrueux de la femme de Jake, ce parvenu méprisant, qu’il déteste… Oh, la, la, quelle histoire !

La finitude du cerveau humain

 

 Cette fable futuriste, chargée d’humour et de tendresse, donne matière à réflexion pour les non-robots qui persistent à penser. Le présent commentaire ne portera que sur quelques aspects.

Après tant d’autres d’œuvres cinématographiques passées et actuelles, cet ouvrage de Jack Schreier explore nos avenirs possibles, sous l’impulsion irrésistible de la révolution numérique.

Le vieillissement du cerveau

Ce dont il est question, en premier, est le vieillissement physiologique du cerveau humain, avec, notamment l’altération des fonctions cognitives et, spécialement, de la mémoire. Que faire face à cette réalité de plus en plus massive ? Deux conceptions s’opposent avec des variantes.

La philosophie propose l’acceptation. Nous sommes nés pour mourir. L’essentiel est de ne pas être mort de notre vivant, de ne pas gaspiller nos ressources intellectuelles et physiques, d’en faire le meilleur usage possible, sans préoccupation de performance ou de survie pour la survie. Et nous pouvons participer, préventivement, à des ateliers-mémoire !

L’hypermodernité propose la substitution. Le robot humanoïde remplace l’homme, auprès de la personne dont les fonctions cognitives défaillent. Evidemment, comme nous sommes dans l’univers du Marché, cette solution sera l’apanage de ceux qui peuvent payer l’acquisition, la maintenance et le renouvellement du robot de compagnie. Pourquoi durer et encombrer indéfiniment la Planète ? L’hypermodernité ne répond pas à cette question.

La solidarité entre générations

La réponse moderne est de faire vivre la solidarité entre trois, voire quatre, générations dans le respect de ceux qui :

  • sont dans la force de l’âge,
  • peuvent apporter leur expérience, leur disponibilité et leur tendresse aux jeunes générations,
  • se retirent progressivement de la vie,
  • grandissent pour relever les défis de leur génération.

C’est une perspective conforme aux quatre saisons naturelles, qui doit affronter toutes sortes d’aléas. Et s’en accommoder. Elle est parfois conflictuelle, mais chaleureuse.

La réponse hypermoderne est de privilégier, le plus rapidement possible, le chacun pour soi et, selon les moyens, de refuser pour soi l’obsolescence programmée, tout en l’organisant pour les autres. Les enfants bénéficient d’un temps de protection inégal, tant qu’ils satisfont les besoins narcissiques. Les vieillards imprévoyants sont mis au rancard dans les EPHAD, « Or gris » pour les propriétaires de ces structures d’accueil. Á moins d’en finir volontairement et sans douleur, en conformité avec la législation existante dans quelques pays… Comme on le sait, une dérive délirante de l’hypermodernité, constituée par le courant transhumaniste, est d’envisager la survie des cerveaux et même des corps – question de tarifs d’Assurance – dans de l’azote liquide, dans l’espoir hypothétique d’une survie par greffe sur robot.

 

L’hubris hypermoderne

L’homme hypermoderne ne croit plus en Dieu, mais pas cependant au point de ne pas se prendre pour Dieu et d’adhérer aux valeurs d’un Divin Marché organisé sur un mode totalitaire. Cette organisation du Meilleur des Mondes répond au contrôle social permis par Big Data, les instruments de manipulation de masse, les frayeurs de notre Temps, la rage de consommer et de jouir, de se « défoncer » et de défoncer l’autre, le besoin de s’anesthésier, sans s’encombrer de considérations éthiques ou du simple bon sens.

Quelle place pour l’amour, le respect de la Nature, la tendresse et l’humour, la solidarité, la complicité, la fantaisie et l’ironie, l’intelligence ? Doit-on confier ces fonctions à des robots humanoïdes, vendus à prix cassés, afin de les rendre accessibles au plus grand nombre ? Peut-être pourra-t-on en fournir à ceux qui bénéficieront d’un Revenu Universel Minimum Garanti, avec du matériel de récupération ?  Ce sera suffisant pour vivre une grande partie des jours et des nuits devant un écran, boire et fumer, communiquer et s’aimer virtuellement, dans l’espérance d’une immortalité technologique garantie par les contrats d’Assurance ?

Commentaire de Bénédicte Sellès

Ce film d’anticipation dépeint un futur proche de notre présent, en montrant les conséquences de l’implantation progressive des nouvelles technologies dans notre quotidien. Plus précisément, il décrit l’utilisation que nous pourrions faire des robots comme serviteur domestique et aide-soignante auprès des personnes âgées.

Nous pouvons définir le robot comme « un système capable de percevoir les informations du monde ambiant grâce à ses nombreux capteurs, d’avoir une représentation de ce monde et de s’y adapter » (Tisseron, 2015)[1]. Le mot « robot » est introduit au XXe siècle dans une pièce de théâtre racontant l’histoire d’un scientifique qui fabrique des hommes artificiels appelés « robots », d’après un mot tchèque signifiant « travailleur ». Cette conception de robots-travailleurs effectuant des besognes que lui délègue l’être humain est présentée dans le film.

Aujourd’hui, les outils numériques sont omniprésents et banals, nous les avons intégrés à nos pratiques ordinaires. Il est approprié de parler de dépendance aux outils numériques dans le sens d’une dépendance ordinaire aux outils dont le but est de palier des manques de l’être humain en répondant à ses besoins. Nous avons tendance à projeter nos espoirs et nos craintes sur les nouvelles technologies, qui peuvent nous asservir ou nous libérer, car nous avons du mal à saisir leurs enjeux réels. Or, le numérique n’est pas bon ou mauvais en soi, c’est l’usage qu’en fait l’humain qui peut être qualifié de nuisible ou bénéfique.

Le protagoniste du film, Frank, demeure attaché aux valeurs, traditions et habitudes du passé. Il éprouve des difficultés à s’approprier les nouvelles technologies pour les intégrer à son mode de vie. Il préfère se rendre à la bibliothèque municipale pour emprunter des livres plutôt que de les lire sur un support numérique, tout comme il préfère échanger avec la bibliothécaire Jennifer qu’avec le robot qui la supplée. Ce dualisme entre le support papier et le support numérique rappelle la distinction que fait Tisseron entre la culture du livre et la culture des écrans, qui ne devraient pas s’exclure mais se compléter car elles répondent chacune à des besoins psychiques spécifiques.

Frank manifeste des symptômes de sénilité (ou de démence) qui l’handicapent de plus en plus, au point d’inquiéter son fils Hunter. Ce dernier décide d’acheter un robot à son père pour l’aider dans son quotidien, et il se décharge ainsi de certaines responsabilités filiales qui lui incombent (prendre soin de son père, autant au niveau matériel qu’affectif). Frank ne tolère pas qu’une machine s’immisce dans sa vie et accomplisse des taches à sa place. Seulement, la récurrence de ses épisodes confusionnels témoigne de la nécessité qu’il soit assisté dans son quotidien. Frank prend parfois conscience de son incapacité à se rappeler des événements, ce qui peut représenter une blessure narcissique pour le vieil homme qui se voit diminué.

La relation qui se noue entre le protagoniste et son robot est particulièrement significative des besoins psychiques de Frank. La vieillesse entraîne souvent une réduction du cercle social, un repli sur soi qui est source de solitude, et un désengagement de certains groupes d’appartenance, entre autres celui relatif au monde du travail puisque la personne âgée n’est plus considérée comme un membre « actif » de la société. Le robot détient donc la fonction de médiatiser les relations entre Frank et son environnement, de lui apporter un soutien affectif et social. Il n’a pas vocation à se substituer à une personne mais à l’assister. Bien sûr, cela peut soulever des questionnements éthiques sur le remplacement de l’homme par le robot lorsque la dimension de médiation n’est plus au centre des rapports entre l’humain et la machine.

Au départ, Frank considère le robot comme une simple machine. Hunter trouve en ce robot la résolution des problèmes occasionnés par son père. Madison considère que son père demeure suffisamment autonome pour s’occuper de lui. Seulement, elle a un regard biaisé sur les robots, et aussi sur les besoins de son père. Frank reproche explicitement à sa fille d’être peu présente pour lui. Madison décide alors d’emménager avec son père pour alléger son propre sentiment de culpabilité, mais elle entend par la même occasion remplacer la place qu’occupe le robot auprès de Frank.

Les attitudes contrastées des personnages vis-à-vis du robot reflètent l’opposition entre les discours technophiles et technophobes. L’attitude technophile (Jake et Hunter) encense l’originalité et les prouesses de la technologie en occultant ses dangers potentiels. L’attitude technophobe (Madison et Frank au début du film) adopte une vision foncièrement pessimiste envers les nouvelles technologies, focalisant son attention sur les dérives des outils numériques. Elle place la situation ancienne comme valeur de référence et comme norme.

La confusion de Frank l’amène à un moment donné à considérer le robot comme un substitut de son fils, avec qui il aurait aimé avoir une relation père-fils de meilleure qualité. Frank transmet son savoir et ses compétences au robot, il partage son histoire avec lui, un peu comme s’il rejouait l’éducation de son fils. Le robot sert ainsi à revaloriser narcissiquement le vieil homme qui cherche à revivre des émotions extrêmes associées au plaisir du cambriolage. Frank choisit cette activité singulière et transgressive car cela lui permet de vivre intensément et de prendre des risques pour se sentir exister, pour se sentir vivant. Par ailleurs, il vole des objets pour ensuite les offrir à ses proches et leur témoigner son affection. C’est une manière de subvenir aux besoins de sa famille.

Frank manifeste un attachement sincère et de l’affection pour le robot, qu’il en vient à considérer comme un ami, un complice. Il ne va pas non plus jusqu’à lui donner un nom propre, car cela pourrait le pousser davantage à oublier la nature de machine du robot. Frank souhaite savoir ce que pense le robot concernant le fait que sa mémoire puisse être effacée, croyant que cette machine est capable d’éprouver les mêmes émotions que lui. Dans un premier temps, Frank refuse d’effacer la mémoire de son ami alors que cela lui permettrait de ne pas être inculpé par la police. D’une certaine manière, effacer la mémoire d’un autre le rebute car cela peut le renvoyer à ses propres déficiences mnésiques, d’autant plus que son robot a une fonction de témoin de son histoire. Nous comprenons donc la réticence du vieil homme qui ne souhaite pas oublier les moments partagés avec un tiers, le robot lui ayant permis pendant un temps d’assurer son sentiment de continuité. Puis il finit par accepter la situation et renonce à la relation privilégiée qu’il avait avec cet ami singulier.

Le film nous questionne également sur l’institutionnalisation de plus en plus fréquente des personnes âgées considérées comme séniles, surtout quand elles présentent des symptômes de démence. Or, il est important de se rappeler que la sénilité n’est pas une maladie, elle correspond au vieillissement normal avec une détérioration progressive des capacités mentales et physiques. On peut se demander si Frank bluffait à un certain degré et s’il simulait ses symptômes pour éviter de retourner en prison à la fin du film, sachant que la démence est un critère justifiant l’irresponsabilité de la personne atteinte au moment du délit. Seulement, la première scène du film illustre d’emblée les problématiques de confusion et de désorientation du vieil homme, puisqu’il s’avère que Frank cambriole sa propre maison. Les symptômes de sénilité de Frank ne sont pas à un stade trop avancé, c’est pourquoi il conserve certaines capacités et compétences, et que ses épisodes confusionnels ne sont pas (encore) permanents.

 

[1] Tisseron, S. (2015). Le jour où mon robot m’aimera : Vers l’empathie artificielle. Paris : Albin Michel.

Réalisation : Stéphane Brizé

Scénario : Stéphane Brizé, Olivier Gorce, Xavier Mathieu

Date : 2018 / France

Durée : 113 mn

Acteurs principaux :

Vincent Lindon : Laurent Amedeo

Mélanie Rover : Mélanie, la syndicaliste CGT

Jacques Borderie : le directeur de l’usine

David Rey : le directeur administratif

Olivier Lemaire : le syndicaliste SIPI

Isabelle Rufin : la DRH

A/SA :

Mots clés : Conflit – Politique – Solitude – Solidarité - Détresse

 

Avant d’identifier les éventuels apprentissages que nous pourrions retirer de cette nouvelle réalisation de Stéphane BRIZE, d’en mettre en lumière les analogies pertinentes en alcoologie, ces quelques lignes afin de souligner le talent et la persévérance de l’auteur, la qualité de son investigation de notre société, tel que nous avions déjà pu le constater dans « La loi du Marché » (2015).

Le scénario s’inspire d’un réel conflit entre des ouvriers et le groupe qui veut racheter leur usine.

Lors de la projection à l’Area, nous avons d’abord été impressionnés par la qualité des images, et le naturel des acteurs rendant palpable la violence de cette lutte sociale, Vincent LINDON étant le seul acteur professionnel au casting.

Caractéristique importante à préciser, certains syndicalistes ont joué leur propre rôle, à quelques années d’intervalle, puisque le film s’appuie sur des faits bien réels. La trame de l’intrigue n’est pas nouvelle : on y retrouve la confrontation entre la dignité des travailleurs et la vile soumission à la logique imparable du Profit financier.

Un groupe étranger (allemand en l’occurrence), vient de décider de la fermeture d’une de ses deux usines françaises. Il se trouve que c’est la principale entreprise industrielle d’Agen et que sa fermeture va inévitablement plonger dans un chômage durable ou définitif la plupart de ses salariés.

On imagine aisément les inévitables conséquences économiques, sociales et familiales que la situation va engendrer.  Il est effarant de constater l’indifférence et le mépris à cet égard des actionnaires du Groupe industriel et de leurs représentants en haut de l’échelle, déconnectés de la réalité du monde du travail ouvrier.

Le conflit trouve son origine et se déclenche lorsqu’il est avéré que la direction ne tiendra pas les engagements qu’elle avait pourtant formellement pris auprès de ses salariés. En effet, deux ans auparavant, les salariés avaient accepté de travailler quelques milliers d’heures, gratuitement, afin de conserver leur poste et préserver la viabilité de l’entreprise.

Or, en dépit des bénéfices depuis lors réalisés, les actionnaires finirent par estimer insuffisants les rendements financiers (alors même que le taux des actions de l’entreprise se trouvait bien supérieur aux taux des actions des entreprises du même secteur, l’industrie automobile). L’accord établi sur 5 ans avait été purement et simplement dénoncé unilatéralement par la Direction du groupe.

Le film se fait la chronique haletante d’une grève virulente et vouée à l’échec, après avoir révélé au grand jour les différents modes opératoires et les types de manipulations utilisés par le pouvoir financier afin d’imposer ses décisions.

            Au-delà du conflit propre au monde du travail, le film met en exergue les méthodes antihumanistes employées par les tenants du Capital pour parvenir à leurs fins.

Analogie, quand tu nous tiens

Le déroulement du récit ne manquera pas de nous permettre d’établir de profondes analogies avec ce que nous pouvons vivre en tant que soignants, aidants et citoyens, membres d’une association de réflexion, d’entraide et de soin telle que l’AREA.

    Les techniques mises en œuvre pour décourager les velléités démocratiques de ceux qui produisent de l’utilité sociale sont de même nature. Nous pouvons transposer, à travers ce conflit, l’exercice de la mise en pratique de comportements méprisants toute espèce de « justice », prise sur le dos des populations dépendantes de ces institutions. Nous retrouvons les mêmes inerties, la même mauvaise foi, la même indifférence, le même immobilisme, les fins de non-recevoir, la même mauvaise foi et la même incompétence de l’encadrement.

    Leur ignorance sert l’iniquité de leurs agissements. Ils ne risquent rien, eux. Au contraire, leur soumission est le garant de leur avenir. Seul le battage médiatique et le blocage de l’activité semblent les émouvoir. Cependant, les représentants du Pouvoir maitrisent autant sinon mieux que les rebelles l’impact des images rapportées par les médias. Le dialogue qu’ils proposent devant la détermination des travailleurs mobilisés n’est que de pure forme. Les propositions de dédommagement participent à l’effet d’enlisement et de détérioration du conflit, suscitant les inévitables conflits entre les salariés souhaitant poursuivre la grève et ceux résignés à composer pour éviter de tout perdre. Le pouvoir financier et ses serviteurs se moquent éperdument de l’utilité sociale. Ils savent utiliser les ressources de la Loi à leur avantage et à celui de leurs actionnaires. Les représentants de l’Etat français sont fidèles au poste, à leur place habituelle, essentiellement décorative, destinée à maintenir l’illusion du dialogue démocratique entre le pot de terre et le pot de fer.

   La situation de l’alcoologie est infiniment pire que celle constatée dans les milieux industriels. Il n’y a ni conscience de classe ni tradition de lutte. A la place du sentiment de dignité bafouée, la honte. A la place de la colère froide, la mésestime de soi et l’incohérence.

   Il existe bien un état de guerre aujourd’hui, n’en déplaise à tous les mollassons et les individualistes à courte vue de notre pays, celui imposé par la financiarisation du monde. Le film dénonce l’extrême difficulté à opposer une résistance efficace. L’alternative serait-elle de s’immoler par le feu, dernière image du leader syndical vaincu et rejeté par les siens, ou de rejoindre les SDF avec leurs bières et leurs chiens ? Il y a certainement une voie plus constructive mais il est peut-être encore trop tôt pour susciter une prise de conscience efficace de part et d’autre des bureaux de dialogue.

Peut-être les guerres animées aujourd’hui par le Capital finiront par déclencher d’autres violences, à côté desquelles le retournement du véhicule du PDG par des ouvriers furieux apparaitra comme un geste de mauvaise humeur anecdotique. Nous avons eu plusieurs drames symptomatiques, à l’image du mitraillage d’un Conseil Municipal par le quidam Richard Durn. Les rangs des Djihadistes comprennent des jeunes gens issus de notre propre pays. Des millions de jeunes gens – y compris de « bonne famille » ̶   passent l’essentiel de leurs temps à picoler, fumer, s’injecter des substances ou encore à se remplir d’images d’écran. Ils expriment la gravité d’un malaise dans la Civilisation fabriqué par la logique du Profit financier. La dissimulation d’autres perspectives que le retour sur investissement mais aussi les carences éducatives, scolaires et familiales ne peuvent que générer désespoir, haine, marginalisations et violences. Les guerres se suivent et ne se ressemblent pas forcément. Celle que nous subissons en Occident, depuis cinquante ans, a les habits trompeurs de l’opulence, de la démocratie et de l’hypermodernité. Á quand le réveil ?

Texte écrit conjointement par le docteur Henri Gomez et Sarah Pascual

Réalisation : Stéphane Brizé

Scénario de Stéphane Brizé et de Florence Vignon, d’après le roman éponyme d’Eric Holder.

Date : 2009 / France

Durée : 101mn

Acteurs principaux :

Sandrine Kiberlain : Véronique Chambon

Vincent Lindon : Jean

Aure Atika : la femme de Jean

Jean-Marc Thibaut : le père

Arthur Le Houérou : Jérémy, le fils de Jean et d’Anne-Marie

 SA/HA

Mots clés : affinité – disponibilité – responsabilités – solitude - musique

 

A priori, c’est une histoire minimaliste que nous raconte Stéphane Brizé : une petite ville de province du Sud-est, un ouvrier-maçon et sa famille, une institutrice célibataire, des affinités qui se créent entre ces deux êtres, le désir partagé de partir ensemble pour un ailleurs, l’acceptation du poids des réalités.

Le réalisateur part de cette histoire banale pour nous interroger, implicitement, sur des questions qu’il nous revient de dégager.

 

Les affinités et les contingences

Plusieurs thématiques peuvent surgir de la découverte de ce film. En voici quelques unes.

  • L’étrange question des affinités électives 

La société, par ses codes, crée les conditions des choix amoureux. En opposition, des affinités électives se font jour. Elles aboutissent à des rapprochements improbables, à des rencontres et à des unions qui n’auraient pas lieu d’être, si l’on s’en tenait au respect des règles sociales. Celles-ci privilégient la constitution de couples répondant à des caractéristiques sociales, culturelles, identitaires semblables ou compatibles, sans même évoquer les différences d’âge. Les affinités électives semblent faire écho à des appartenances plus anciennes, à des critères de choix échappant à ceux habituellement déterminants. Elles peuvent se faire jour alors que rien ne rapproche les êtres qui vont rencontrer chez l’autre des correspondances profondes et harmonieuses entre ce qui leur est commun et ce qu’ils ont de complémentaire, l’un pour l’autre. Il semble que les affinités électives soient d’autant plus fortement ressenties que l’environnement n’est pas favorable à leur éclosion.

  • La question de la disponibilité

Pour des individus centrés sur eux mêmes et préoccupés de plaisir immédiat et renouvelable, la disponibilité est permanente. L’occasion fait le larron. C’est la situation contraire que connait notre héros. Il a charge d’épouse et d’enfant. De surcroit, il a à cœur de s’occuper quotidiennement de son vieux père, alors même qu’il a frères et sœurs. C’est la conscience de ses responsabilités qui le fait rester dans le couloir de la gare alors que mademoiselle Chambon l’attend sur le quai, face au train qui va l’éloigner pour toujours. C’est la principale différente de statut entre eux : elle est disponible, lui ne l’est pas.

  • Le rôle de la musique

Mademoiselle Chambon joue du violon et c’est la musique qui naît de son instrument qui ouvre son cœur et celui de Jean, révèlant leur solitude et leur besoin de complétude.

  • L’usure du quotidien

Jean, comme l’institutrice, son épouse, son père et chacun d’entre nous, subit les contraintes du quotidien, avec l’effet d’usure des actes nécessaires, sans cesse répétés. Avec son épouse, Jean est dans une configuration simple. Avec Véronique, c’est l’ébauche d’une relation à deux. L’ensemble des protagonistes semble avoir renoncé à ‘‘enchanter’’ son quotidien en sachant tirer profit des imprévus mais aussi en faisant lien pour d’autres objectifs que la satisfaction des besoins ou la réussite sociale.

  • En filigrane, la femme d’aujourd’hui

L’accès au salariat a ajouté une fonction à celles assurées par les femmes. L’indépendance et ce qu’elle a d’attirant chez Véronique Chambon sont liées au fait qu’elle n’a pas d’enfant, de conjoint et de biens matériels. L’épouse, elle, doit tout assumer.

  • Les valeurs traditionnelles comme étayage

Le besoin d’évasion et d’embellies n’est pas contradictoire, comme facteurs d’équilibre, avec des valeurs traditionnelles telles que le travail bien fait, le respect de l’autre, le spectacle gratuit de la nature, l’accomplissement de ses devoirs sociaux, y compris les moins reconnus. Le lavage quotidien des pieds du vieux père par son fils, suscite une réminiscence évangélique. Ce moment d’affection, manuellement exprimé est une façon discrète d’honorer son père. En contraste, la fête familiale embarrassée de conventions pour les 80 ans du même père suscite de l’ennui. Contraste caractéristique de notre modernité : le passage à la société privée de Pompes funébres pour régler les détails de la « prévoyance obsèques » de l’aïeul. C’est l’intéressé lui-même qui choisit son cercueil et les détails se rapportant à ces derniers événements. Cette séquence n’est pas fortuite dans le récit. Elle montre que la répétition des jours s’inscrit dans le remplacement d’une génération par la suivante.

Une histoire simple donc, qui peut faire réfléchir celles et ceux qui sont dans la routine et le « chacun pour soi », qui ne savent pas enchaner leur quotidien à partir de détails ou en se ralliant à des projets socialement utiles.