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Réalisation : Ken Loach

Scénario : Barry Hines, Ken Loach, Tony Garnett, d’après le roman de Barry Hines

Date : 1969

GB

Durée : 110 mn

Acteurs principaux :

David Bradley (Billy Casper)

Lynne Perrie (Madame Casper, la mère)

Freddie Fletcher (Jud, le frère)

Brian Glover (Mr Sudgen, le prof de gym)

Collin Welland (L’instituteur attentionné)

 

Mots clés :  Enfance – Maltraitance − Éducation – Résilience – Pauvreté

 

 

Billy Casper est un jeune garçon qui vit dans une ville minière du Yorkshire, avec son grand frère, Jud, qui partage son lit et le maltraite, et sa mère, divorcée entre deux âges. Billy gagne son argent de poche en distribuant des journaux avant de se rendre à l’école. Il chaparde à l’occasion. Il s’ennuie en classe et sur le terrain de sport. Billy a la passion des animaux. Il va réussir à dresser un faucon crécerelle. Un enseignant plus attentif que les autres lui donne l’occasion de se valoriser à l’école en faisant le récit du dressage, appris dans un livre précisément (ou judicieusement ? ) chapardé. Hélas, ayant détourné l’argent prévu par Jud pour acheter un billet de pari d’une course de chevaux, son frère le punit en tuant le faucon…

La première œuvre de Ken Loach : l’enfance défavorisée

Ce premier film de Ken Loach reçut maintes récompenses. Il a été manifestement tourné avec peu de moyens et d’artifices. Le personnage de Billy Casper est particulièrement émouvant. Il donne un éclairage réaliste sur la condition ouvrière et une famille sans père. Il montre la maltraitance d’un jeune garçon laissé à l’abandon, livré à la violence de plus grands que lui et à la bêtise de nombre d’enseignants rigides, débordés par leur mission éducative ou carrément immatures et caractériels comme le professeur de gymnastique, entraineur-joueur de football. Des lueurs d’humanité réchauffent le décor : un enseignant attentif, un paysan qui laisse approcher Billy des ruines où nichent les faucons, et surtout Billy et son faucon, sa source de résilience.

 

Réalisation : Arnaud Desplechin

Scenario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr, Kent Jones

Date : 2013 / France

Durée : 116 mn

Acteurs principaux :

Benicio del Toro : Jimmy Picard

Mathieu Amalric : Georges Devereux

Larry Pline : Docteur Karl Menninger

Gina McKee : Madeleine

Joseph Cross : Docteur Holt

Michelle Thrush : Gayle Picard

 A/ SA

Mots clés : ethnopsychanalyse – patient initiatique – part alcoolique – relation d’aide – processus de guérison

 

Arnaud Desplechin s’est passionné pour l’ouvrage de l’ethnologue et psychanalyse, Georges Devereux « Psychanalyse d’un indien des plaines ».

Georges Devereux a une origine juive et hongroise. Il est né en 1908, au sein d’une famille cultivée. Après un début de vie où il cherche sa voie, il rejoint l’École pratique des Hautes Études pour des études de sociologie et d’anthropologie. Il les poursuit à Berkeley en Californie et découvre, de l’intérieur, la langue et les coutumes d’une tribu d’indiens, les Mohaves. Il rejoint la Clinique Menninger de Topeka, dans le Kansas. Il entreprend une psychanalyse, après s’être occupé de son patient-référence : l’indien pied-noir, Jimmy Picard. Devereux devient membre de l’American Psychoanalytic Association puis, lors de son retour en France, membre de la Société psychanalytique de Paris. Il intègre, enfin, l’école pratique des hautes études, grâce au concours de Claude Lévi-Strauss. À sa mort, en 1985, ses cendres sont transférées dans la communauté des indiens mohaves.

Georges Devereux peut être considéré comme le fondateur de l’éthnopsychanalyse. Dans son ouvrage « De l’angoisse à la méthode »1 (1967), il suggère que la relation entre l’observateur scientifique et le sujet observé progresse à partir de la subjectivité de l’observateur, à partir de ce qu’il perçoit de l’observé sur le mode du transfert et de ses propres réactions contre-transférielles. La subjectivité de l’observateur, loin d’être un handicap, devient une ressource si elle est correctement maîtrisée. La subjectivité de l’observateur devient alors une force clinique en faveur de la relation d’aide. Cette source de pansement/pensement trouve une forme de perfection dans la médiation du groupe intégratif ou « groupe-orchestre » de notre méthodologie2. La part sensible du soignant ne doit pas être considérée comme « un fâcheux contretemps dont la meilleure façon de se débarrasser est de l’escamoter », comme affirment le faire maints psychothérapeutes anti-freudiens.

 

Une psychothérapie atypique

Cette histoire est intéressante à plusieurs titres. Elle montre que les faux-diagnostics sont possibles en se fiant aux apparences, à partir de grilles préétablies. Jimmy P n’était pas schizophrène, contrairement à l’opinion des psychiatres. Devereux le démontre brillamment devant les psychiatres de la Clinique Minninger en détaillant devant eux les tableaux que l’Indien a peint à sa demande. Nous pourrions ajouter : et quand bien même un patient relèverait de cette structure, nous pouvons essayer de travailler avec la ‘‘part saine’’ de son psychisme, celle qui a un rapport correct à la réalité, celle qui intègre la loi symbolique de l’interdit, pour l’aider à prendre le pouvoir sur sa ‘‘part malade’’, sa part alcoolique3, pour ce qui concerne notre terrain d’action.

 Contrairement, à une opinion souvent lue, l’addicté est plus que d’autres concerné par les complexes et la psychopathologie freudienne. À l’évidence, les relations contactées dans l’enfance avec les figures parentales font problème. La mère est trop présente, trop envahissante ou trop froide : pas ‘‘suffisamment bonne’’, selon l’expression de Winnicott. Le père est absent comme porteur de la loi symbolique de l’interdit et des limites. Ce n’est pas un interlocuteur ‘‘autorisé’’, par son propre comportement, par la mère ou la Société. Les ambiances incestueuses sont fréquentes dans les histoires de personnes alcooliques. Les patients peuvent véhiculer de façon claire des problématiques œdipiennes, des pathologies narcissiques, des conduites agressives. La mémoire de la prime enfance est souvent effacée comme si une chape d’oubli avait été nécessaire pour assurer la survie mentale. Le tintamarre cérébral et les troubles visuels qui conduisent Jimmy à la Clinique psychiatrique sont soulagés, sans surprise, par des alcoolisations répétées. Sans la thérapie instaurée par Devereux, Jimmy P aurait basculé dans la psychose alcoolique.

L’ethnopsychanalyse souligne l’intérêt d’une approche qui prend en compte le langage de l’enfance, le langage oublié. Devereux s’intéresse au prénom indien de Jimmy, littéralement « Celui dont tout le monde parle ». Il donne à son patient le droit de retrouver et d’exprimer la langue qui fait identité pour lui, à la manière des citoyens français capables de réactiver la langue – patois, dialecte ou langue – de leurs anciens. Devereux part de l’hypothèse, largement démontrée par l’étude des contes réalisée par Bruno Bettelheim4 que l’humanité partage des invariants symboliques qui nous rapprochent les uns des autres, quelles que soient nos origines.

L’ethnopsychanalyse met l’accent sur les désordres psychologiques liés aux confrontations et désaffectations identitaires et culturelles. Cependant, dans une scène du « Cochon de Gaza »5 (à voir absolument), la femme de l’infortuné héros, pêcheur de tongs et d’un porc asiatique, regarde à un moment un méchant feuilleton US aux côtés d’un soldat israélien venu utiliser ses toilettes. La scène illustre une sorte de rapprochement par cette sous-culture partagée. En devenant citoyen et soldat américain, Jimmy est invité à oublier ce qui fait son identité.

L’histoire montre que des savoirs étrangers au domaine médical proprement dits peuvent être des sources de thérapie quand elles sont utilisées par des soignants capables de neutralité bienveillante puis de maîtrise de la relation d’aide.

De façon non anecdotique, l’histoire montre l’importance d’un (ou de plusieurs) patient(s)-référence, d’un patient-initiatique, dans l’évolution d’un psychothérapeute.

La psychothérapie de Jimmy met l’accent sur l’aspect révélateur des traumas actuels que sont les situations de guerre ou de grandes peurs. De ce point de vue, elle incite à aller plus loin que les diagnostics de pathologies post-traumatiques. Les techniques du type EMDR n’empêchent pas de s’intéresser à ce que la décompensation mentale ou psychosomatique manifeste. Jimmy va pouvoir admettre que la plupart de ses problèmes ont pris source dans son incapacité de remettre en cause les opinions et les références maternelles. Ses troubles psychosomatiques avaient pour origine l’opposition entre ses désirs et les injonctions maternelles, qu’il avait intériorisées malgré lui. Au terme de sa thérapie, il pourra retrouver sa fille orpheline, qu’il avait conçu très jeune, et l’adopter. L’évolution de Jimmy illustre ce que guérison veut dire dans la démarche psychothérapique. Le retour des symptômes aura valeur de signalement de la réactivation de la vulnérabilité acquise dans l’enfance.

  1. Georges Devereux, « De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement », Champs, essais, 1967
  2. Henri Gomez, « Le groupe-orchestre dans l’alcoolo-dépendance », in Santé Mentale, p 56-61, « Les groupes de parole», n°236, Mars 2019,
  3. Michèle Monjauze, « La part alcoolique du soi», In Press, 1999
  4. Bruno Bettelheim, « Psychanalyse des contes de fée», Pocket, 1976
  5. Le cochon de Gaza de Sylvain Estibal, fiche-cinéma, p 309-310, in « Le cinéma comme langage», Henri Gomez, érès, 2016

 

 

Réalisation : Gabriel Le Bomin

Scénario : Gabriel Le Bomin et Valérie Ranson Enguiale

 Date : 2020          France

Durée : 109 mn

Acteurs principaux :

Lambert Wilson : Charles de Gaulle

Isabelle Carré : Yvonne de Gaulle

Clémence Hittin : Anne de Gaulle

Olivier Gourmet : Paul Reynaud

Catherine Mouchet : Melle Potel

SA

Mots clés :

couple – famille – handicap - devoir – courage

 

Le film de Gabriel Le Bomin a fait et fera l’objet de commentaires contrastés. Après « Les heures sombres » de Jo Wright, consacrées à Churchill, il fallait oser se risquer à aborder cette période de basculement pour l’Europe et le Monde, en mai et juin 1940, en la centrant sur le personnage de Charles de Gaulle.

Le réalisateur a choisi de construire le récit en l’abordant par le versant intime de ce général, rebelle dès son accession à ce grade. Les péripéties politiques s’enchevêtrent avec celles de sa famille plongée dans la Débâcle, avec les civils des régions occupées. Le rapprochement d’une situation de guerre et d’une tragédie familiale constituée par la trisomie d’Anne, la plus jeune des enfants, aurait pu alourdir l’ambiance du film. Si l’émotion est présente, elle se manifeste sans éclat avec subtilité, élégance et pudeur.

Il faut souligner la qualité de l’interprétation d’Isabelle Carré, de Lambert Wilson, de plusieurs seconds rôles et, étonnamment, de la petite trisomique qui incarne Anne, enfant. L’exposition du versant historique a l’avantage d’être claire et pédagogique. La réalisation est vivante. Une bonne soirée assurée pour les spectateurs, à moins qu’ils n'aient appartenus au camp des « réalistes », derrière le Maréchal Pétain, ou qu’ils se rangent dans celui des penser-conformes de notre actuelle modernité.

 

Comment imposer l’exception ?

Plus de trente années de pratique clinique dans le champ de l’alcoologie de ville nous amènent à penser que les situations d’exception ne peuvent générer de changement de politique dans notre domaine d’intervention. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de faire reconnaitre l’originalité de notre méthodologie, le pari sur les ressources intellectuelles et morales des patients, la force de transformation opérée par le bon usage des concepts que nous avons eu tout loisir d’expérimenter et de présenter dans nos ouvrages.

De Gaulle avait compris la supériorité des tanks et des avions sur les fantassins enterrés dans la ligne Maginot. Nous avions compris, de notre côté, la supériorité de l’ambulatoire et du travail en groupe sur les cures et les postcures traditionnelles.

Un peu comme De Gaulle, au sein du transitoire cabinet ministériel de Paul Raynaud, les divergences avec les représentants de la politique d’addictologie n’ont fait que s’accentuer. La politique de prévention a été ramenée à la gestion, toute théorique, des dommages. Les toxicomanies ont pu prospérer et les intérêts des alcooliers ont été efficacement protégés par les gouvernements. Le contenu théorique des soins a été ramené à une portion congrue privilégiant des médicaments, au demeurant peu efficaces, ainsi qu’une vision psycho-comportementale de la problématique alcoolique.

Les dimensions psychopathologiques, psychanalytiques psychodynamiques, familiales, générationnelles, sociologiques, économiques, philosophiques et politiques ont été écartées. C’est une sous-alcoologie qui est proposée à des personnes considérées comme des sous-malades. Cette politique concerne également l’ensemble des personnes prises aux pièges des addictions, qu’elles soient ou non désignées comme telles. L’addiction à l’image, à l’argent et au pouvoir de domination, ne sont pas véritablement mises en cause, alors que l’impact du numérique, s’il commence à être reconnu, n’est pas efficacement combattu.

De Gaulle a su tirer avantage d’une situation de chaos. Grâce au souffle de résistance qu’il incarné, l’honneur a été sauf. Son action a permis que la France ne soit pas oubliée dans les solutions politiques de l’après-guerre. Le gouvernement issu de la Résistance a jeté les bases d’une société équilibrée et prospère. L’exception française s’est, à présent, effacée sous l’influence des intérêts financiers.

Il en est de l’alcoologie comme du reste. Les addictions servent l’économie et l’anesthésie sociale, au détriment des populations. Il en sera certainement ainsi pendant longtemps, compte tenu des failles du système éducatif et de la dilution du pays dans le Marché mondial.

De Gaulle, à l’instar de Churchill a montré qu’une volonté, au départ isolée, pouvait être à l’origine d’une résistance collective par la confrontation à l’inacceptable. Le film montre également que les personnages d’exception, notamment masculins, ont besoin d’une présence affective forte pour assumer en actes leur lucidité et armer leur courage. Isabelle Carré illustre remarquablement le féminisme de ce temps. La présence d’Yvonne et de la petite Anne, morte à 20 ans, ont été les ressorts invisibles de l’anomalie De Gaulle.