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Réalisation et scenario : Kleber Mendonça et Juliano Dornelles

Date : 2019 / Brésil

Durée : 132mn

Acteurs principaux :

Sonia Braga : Domingas

Udo Kier : Michael

Barbara Colen :  Teresa

Thomas Aquino : Pacote/Acacio

Silvero Pereira : Lunga

Johny Mars : Terry

Cris Doubek : Willy

 SA/HA

Mots clés : Condition féminine – violence – politique – Solidarité – alcool et coca

 

 

Avec Bacurau, le spectateur ne manque pas d’être dépaysé. Le cadre, tout d’abord une région aride et dépeuplée du Nordeste du Brésil, le Sertão, un tout petit village qui n’est pas sans évoquer les westerns spaghetti avec ses maisons blanches uniformes et son unique ruelle. La piste qui mène au village secoue un camion-citerne chargé de transporter de l’eau potable. En effet, un barrage garde l’eau dont est privé le village. Les habitants donnent une ambiance baroque. Un vieillard égrène des accords de guitare. L’école a lieu dans un car transformé en jardin potager. Il y a même un petit bordel, peuplé d’un travesti joyeux en robe de chambre, une prostituée bien en chair qui doit avoir beaucoup de vécu et une jeunette que l’on doit épuiser à la tâche.

Une jeune femme, Térésa, arrive avec le camion-citerne. Elle vient célébrer l’enterrement d’une très vieille dame, Carmélita, sa grand-mère, tout en apportant des vaccins. La cérémonie se déroule en procession, sans présence religieuse. L’enterrement est transitoirement perturbé par Domingas une vieille femme médecin, toujours en activité. C’est chaque fois pareil quand elle se saoule. Elle avait une bonne raison de boire puisque Carmélita était sa meilleure amie, tout comme elle était un ciment pour cette communauté. L’ivresse lui fait dire des horreurs sur la défunte mais qu’importe : avec un tel chagrin, tous les écarts de langage sont permis. Térésa a du sentiment pour le beau garçon du village Acacio, surnommé Pacote au temps où il jouait du revolver pour éliminer des adversaires politiques.

Nous prenons peu à peu conscience du contexte politique violent que connait cette région du Brésil. La tranquillité du village n’est qu’apparente, comme la suite du film ne manquera pas de le prouver… Nous aurions cependant tort de croire que la population est résignée face au potentat local qui non content d’assoiffer la population de cette bourgade qui ne figure sur aucune carte, entend qu’elle vote pour lui, tout en prenant un peu de temps après une harangue pour s’occuper de la jeune prostituée. Comme le Bacurau, un grand oiseau de nuit, la population peut manifester une résilience agressive face aux dangers et à la barbarie. La nuit participe à l’ambiance angoissante de l’histoire.

 Une autre façon de concevoir les relations humaines et la thérapie

 Ce film présenté, comme une anticipation, a l’avantage de nous donner un regard d’ethnologue, en nous faisant prendre conscience de notre situation de privilégiés de la planète.

Au Brésil, comme dans tant d’autres pays, la Sécurité sociale n’existe pas. Une vie humaine a peu de prix, surtout si on est pauvre, ce qui est le cas de 90% de la population brésilienne. Adalberto de Paula Barreto est un enfant du Sertão. Il nous a fait connaitre la Thérapie communautaire1, la seule qui soit possible, face à la rareté des médecins. La dimension intégrative que nous avons toujours défendue, est au cœur de son approche. L’essentiel est de maitriser toutes les formes de savoirs et de psychothérapies utiles, en apprenant à s’en servir à bon escient. Cet auteur a dû se défaire de la culture magico-religieuse de ses origines, tout en se défiant de l’impérialisme de l’idéologie scientifique.

 La pensée systémique est naturellement au cœur de la « thérapie communautaire » : « chaque élément dépend de l’autre. Nous sommes un tout dans lequel chaque partie influence l’autre’ ».  Il existe un lien entre chaque individu, sa communauté d’appartenance et la société au sein de laquelle elle se situe. Cette approche s’inspire de la pédagogie de Paulo Freire. Elle nous rappelle que l’enseignement relève du dialogue et de l’échange, d’une réciprocité, avec « un temps pour parler et un temps pour écouter, un temps pour apprendre et un temps pour enseigner ». « Le respect et l’acceptation de la diversité, sans discrimination ni préjugés, font partie de cette démarche. L’être humain est inachevé. Il peut et devrait sans cesse évoluer et se construire par la réflexion prolongée par des actes. « Les crises, les souffrances et les victoires de chacun, exposées au groupe, sont utilisées comme matières premières dans un travail de création graduelle de conscience sociale ». Il est facilité, pour ce qui nous concerne, par les souffrances et les difficultés attachées à la problématique alcoolique.

L’aspect communautaire est très présent dans ce film. La diversité des âges et des situations ne fait pas problème. L’adversité est un ciment qui nourrit l’esprit de solidarité, devenu si rare dans notre culture occidentale.

  1. Adalberto de Paula Barreto, « La thérapie communautaire, pas à pas », Dangles Editions, 2012.

Réalisation : Woody Allen

Scenario et dialogues : Woody Allen

Date : 2018 / USA

Durée : 92 mn

Acteurs principaux :

Thimothée Chalamet : Gatsby

Elle Fanning : Ashleigh

Selena Gomez : « Chan » Shannon

Liev Schreiber : Rolan « Rollie » Pollard

Diego Luna : Francisco Vega

Cherry Jones : la mère de Gatsby

Jude Law : Ted

 SA/ HA

Mots clés : Charme – Couple − Amour – Solitude – Secret de famille

 

Un jeune homme d’une riche famille, Gatsby, est exilé dans une université de la rustique Arizona. Il se propose d’accompagne sa petite amie, Ashleigh, à New York. Celle-ci est très excitée à la perspective d’interviewer un célèbre réalisateur, Rolan Pollard, qui pourrait évoquer Jean-Luc Godard. Gatsby projette de faire connaître son New York à son amie. Il y a grandi avec son frère et ses riches parents. La journée ne se passe pas comme prévue…

La superficialité et le charme

Woody Allen réussit à nous montrer un New-York de rêve. Aucune image familière de New-York n’est restituée, tels les gratte-ciels et les alignements d’avenue. Manhattan ressemble à un quartier historique d’une ville de la vieille Europe : ruelles pavées, arbres de Central Park aperçus du balcon d’un hôtel, horloge avec figures de bronze circulantes marquant les heures. Le charme de Manhattan est rehaussé par la pluie qui accompagne les déambulations.

 Gatsby est un jeune homme élégant et très charmant. Il est parfaitement à l’aise dans ce décor. Nous pouvons imaginer que Woody Allen aurait échangé sans difficulté son physique pour celui de Thimothée Chalamet. Bien des années de psychanalyse et peut-être même ses abus sexuels sur une fille adoptive lui auraient été évités. Ces faits anciens ont abouti à ce que ce film soit actuellement interdit de salle aux USA, dans l’attente du jugement.

La petite amie, malgré sa fraicheur, ne soutient pas la comparaison avec Gatsby. Plus la journée se déroule, avec ses péripéties, plus sa superficialité fait tache. Allen a le talent de révéler peu à peu son insignifiance. Elle s’enthousiasme et trépigne face au réalisateur dépressif qu’elle a la chance de rencontrer pour son journal étudiant. Elle est fascinée, peu après, par un acteur pourchassé par les journalistes. Dans un monologue, coupé par un hoquet émotionnel, elle se réjouit de bénéficier de l’étreinte d’une star pour son album à souvenirs. Un contretemps préserve sa fidélité à Gatsby.

L’histoire vaut également par la façon donc Gatsby découvrira un secret de famille et sa mère.

Les dialogues pourraient lasser dans la mesure où les répliques, parfois mécaniques, de Woody Allen sont portées par plusieurs personnages différents. Nous sommes et restons dans l’univers archi-connu de Woody Allen dont font partie les airs de jazz joués au piano par le héros.

Cela boit pas mal d’alcool, comme de juste, dans ce milieu branché. Gatsby est un addicté des jeux, en cercle restreint ou en ligne. Preuve de son intelligence, il y gagne beaucoup d’argent !

On sourit et on rit dans ce film. Le réalisateur dépressif est irrésistible. On approuve le frère de laisser sa promise, après avoir entendu le rire de cette dernière, alors qu’il affirme l’aimer.

Un film agréable au demeurant, entre deux tournées de bar ou deux séances de psychanalyse.

 

Réalisation : Cédric Klapisch

Scenario : Cédric Klapisch

Date : 2019/F

Durée : 110 mn

Acteurs principaux :

François Civil : Rémy

Ana Girardot : Mélanie

François Berléand : le psy de Remy

Camille Cottin : la psy de Mélanie

Simon Abkarien : l’épicier

Rebecca Marder : Capucine, la sœur de Mélanie

A/ HA

Mots clés : Solitude – Modernité  − Psychothérapeutes – Famille - Fratrie

 

 

L’histoire contée par Klapisch n’est pas très originale, d’autant qu’elle reprend l’idée d’un chat, au demeurant très mignon, faisant lien entre deux voisins (Chacun cherche son chat, 1996). Elle montre les solitudes propres à ceux qui travaillent dans les grandes villes. En l’occurrence, notre réalisateur-scénariste juxtapose les errements de deux trentenaires, Mélanie et Rémy, pas bien dans leur peau. Elle travaille dans un laboratoire de recherche, dans l’immunothérapie des cancers. Il vient de quitter un emploi de manutentionnaire pour celui d’employé dans un service de réclamations de la Poste. Ils sont voisins. Ils se croisent sans se voir dans l’épicerie orientale du quartier. Ils sont poussés vers le cabinet d’un psychothérapeute. Mélanie choisit une psychanalyste en cabinet privé. Rémy se satisfait d’un psy exerçant dans un centre public. Chacun a un problème du passé qui encombre son présent. Ils finiront par le mettre en évidence et l’heureuse fin pourra advenir dans le cours de danse du quartier. L’ensemble est agréable et les images du métro sont exemplaires du monde dans lequel ils vivent. Mais il faut lutter un peu contre l’ennui, dans l’attente de la rencontre.

Modernité actuelle et psychothérapeutes

Le lien entre la modernité actuelle et l’usage des psys est facile à faire, trop probablement. À en croire l’issue du film, il suffirait d’identifier un traumatisme fondateur du mal-être pour que les personnes en souffrance trouvent les chemins du bonheur. À y regarder d’un peu plus près, la vie est plus compliquée et banale. L’entredeux qu’elle constitue associe habituellement la nostalgie d’un passé qui n’a peut-être jamais existé et l’effroi, activement dénié, devant l’inexorable. Dans l’intervalle constitué par une existence, se retrouvent des joies éphémères, des illusions déçues ou réalisées, les pertes à la mesure des acquis, les deuils en proportion des amours et des amitiés. La solitude de l’univers urbain, parachevé par le numérique, ne fait que compléter ce tableau existentiel de notre modernité.

Quelle est donc la recette du bonheur ? Sans doute est-il utile d’extirper de son inconscient les traumatismes enfouis.

À ce propos, nous pouvons relever que le malaise de Rémy dans le métro se produit alors qu’une petite fille lui sourit. Par la suite, nous apprendrons que Rémy avait perdu une petite sœur de trois ans sa cadette d’un cancer foudroyant, alors qu’il avait dix ans. La subjectivité dans la constitution d’un traumatisme est illustrée par Mélanie dans le contentieux imaginaire qui l’éloigne de sa mère depuis des années. Il va de soi que la rencontre affective de deux êtres compatibles est un bonheur accessible, à condition, comme le souligne la psychiatre, de s’aimer assez pour s’inscrire dans une relation de réciprocité. Il n’en demeure pas moins qu’une bonne partie de l’existence est lourde de contraintes aussi pénibles que répétitives. Les progrès technologiques en ont supprimé. Ils ont en substitué d’autres, sources de nuisances pour notre environnement et notre avenir. La cause du désenchantement humain est plus profonde que ce qui est suggéré dans le film. Le bonheur est voué à la précarité et à l’éphémère. Les meilleures réponses se situent dans l’affectivité, un minimum de sécurité matérielle et de santé, des divertissements plaisants, une philosophie du quotidien tempérée par le bon sens et, pourquoi pas, des projets collectifs transcendants.