Réalisation : Greta Gerwig

 

Scénario : Greta Gerwig

Date: 2017 / USA

Durée: 93 mn

Acteurs principaux :

Saoirse Ronan : Lady Bird, Christine McPherson,

Laurie Metcalf : Marion McPherson, la mère,

Tracy Letts : Larry McPherson, le père,

Beanie Feldstein : Julie, la meilleure amie

Lucas Hedges (Danny O’Neill, le premier amoureux)

Timothee Chalamel (Kyle, le second amoureux)

LoÎî Smith : sœur Sarah

A/SA

Mots-clés : conflit mère-fille  – famille – post-adolescence −  insécurité – valeurs

Le récit se situe dans l’Amérique des petites villes, peu après le traumatisme constitué par les attentats-suicides du 11 septembre 2001, détruisant les Twin Towers et occasionnant la mort de 3000 personnes.

L’histoire met en scène le microcosme d’une post-adolescente rebelle, qui se fait appeler Lady Bird. Christine Mc Pherson est principalement en conflit avec sa mère, Marion, qui travaille comme infirmière dans un hôpital. Son père, Larry, est à la recherche d’un nouvel emploi, à un âge critique, après un licenciement économique. Larry est un homme bienveillant, qui essaie « d’arrondir les angles » dans la relation mère-fille, très marquée par la peur de manquer d’argent de la mère. Christine a une amie, Julie, plus douée qu’elle en mathématiques, mais moins jolie.

Lady Bird est la chronique d’un passage à l’âge adulte pour une jeune fille de la petite bourgeoisie nord-américaine qui s’efforce de rester digne dans la tourmente de l’instabilité sociale et sociétale.

La trame du film pourrait sembler rebattue et pourtant, à la réflexion…

Le conflit mère – fille ou comment exister dans les Temps actuels

 Toutes les relations mère- fille ne se situent pas sur le mode de l’affrontement à partir de l’adolescence. Lady Bird nous donne l’occasion de réfléchir à cette relation toujours passionnelle et souvent conflictuelle qui se développe d’autant plus qu’il s’agit d’une fille unique. Qu’est ce qui se joue pendant les quelques années-charnière qui suivent la période pubertaire ? Une première source de désaccords se situe souvent sur la question sensible des besoins matériels. Christine doit prendre en compte la situation financière de la famille. Dans la mesure où c’est sa mère qui ‘‘porte le pantalon’’ et qui tient les comptes, c’est contre elle que la jeune fille s’affirme. La compétition pour l’affection du père ne joue pas. Larry, à bien y regarder, joue le rôle de conciliateur dévolu autrefois à la mère, dans les familles traditionnelles. Christine n’en est pas moins hétérosexuelle et la réalisatrice nous fait profiter des discussions triviales sur les pratiques masturbatoires de ces jeunes filles en fleur.

Les premiers garçons dont va tomber amoureuse Lady Bird sont un grand jeune homme gentil et délicat qui avouera son homosexualité à la jeune fille, en sanglotant dans ses bras, et un jeune musicien qui joue de son aura pour tomber les filles. Ce joli garçon qui soigne son apparence, en gardant constamment un livre compliqué à la main, abusera Lady Bird pour un premier rapport sexuel en se présentant mensongèrement comme également « vierge ». Fin de la fixation romantique. Le troisième garçon sera rencontré lors d’un épisode festif, à New York, qui conduira l’héroine aux Urgences pour cause d’ivresse comateuse.

Autre angle d’approche : l’impact de l’éducation religieuse. Il est à noter que le film n’est pas anticlérical. Les bonnes sœurs en charge d’éduquer les jeunes filles de l’établissement fréquenté par Christine sont bienveillantes et manifestent une bonne connaissance des désarrois de la jeunesse. Cependant, les jeunes filles et particulièrement l’héroine sont totalement imperméables à l’enseignement religieux. Pendant les offices, elles accomplissent mécaniquement les rituels de rigueur. Á la fin du film, celle qui est devenue une jeune femme se rend spontanément dans une église pour retrouver l’ambiance d’une cérémonie. Elle a eu l’occasion de reçevoir les lettres d’amour rédigées par sa mère à son intention, lettres récupérées et expédiées par son père pour rétablir la réalité de la relation passionnée qui unit et oppose la mère et la fille. Nous pouvons voir dans le comportement de Larry la fonction paternelle dépouillée de ses attributs de puissance. Cela permet d’espèrer pour l’ex-Lady Bird une rencontre affective plus satisfaisante pour l’avenir. Á la fin de l’histoire, il semble bien que Lady Bird ait fini sa transformation en jeune femme capable de tracer sa route dans l’univers peu enthousiasmant de notre modernité.

 

Réalisation : Craig Gillespie

Date : 2007 / USA

Durée : 106mn

Acteurs principaux :Ryan Gosling (Lars), Emily Mortimer (Karin, la belle-sœur de Lars), Paul Schneider (Gus, le frère de Lars), Patricia Clarkson (Dr Dagmar Bergman), Kelli Garner (Margo)

 SA

 Mots-clés : objet transitionnel, fonctions du psychologue, immaturité affective, relation fraternelle, liens familiaux

Lars est un personnage introverti qui mène une vie recluse. Il habite dans le garage attenant à la maison familiale où vivent son frère Gus et sa belle-sœur enceinte Karin. Il semble se complaire dans la solitude, qui est accentuée par sa peur des interactions relationnelles. Pour autant, il participe à plusieurs activités collectives et il est apprécié par son entourage.

Tout change lorsqu’il achète une « love-doll », une poupée aux proportions humaines qui sert habituellement à assouvir des fantasmes sexuels, et qu’il la considère comme sa petite amie. L’introduction de cette poupée va bouleverser l’existence paisible de la communauté, et plus particulièrement les rapports entre Lars, Gus et Karin, en révélant des problématiques psychiques que Lars ne peut surmonter que par le biais d’un objet humanisé.

(Présentation de Bénédicte Sellès)

Intérêt en alcoologie – commentaire du docteur  Henri Gomez

            La production d’une « fiancée pas comme les autres » ne manque pas d’interroger le spectateur. Quelle a donc été l’intention du réalisateur Craig Gillespie ? Est-il possible de croire un seul instant à l’existence d’une communauté villageoise qui, par l’intervention conjuguée d’une belle-sœur, un peu ambigüe, d’un médecin, étonnamment futé, et d’un pasteur tout aussi subtil, saurait s’adapter si parfaitement au transfert amoureux d’un sympathique psychotique sur une poupée d’amour synthétique ? Peut-être le réalisateur a-t-il souhaité créer un film propre à stimuler les équipes soignantes en milieu psychiatrique ? Peut-être a-t-il voulu montrer par cette fiction que les bons sentiments   – disons, la congruence chère à Carl Rogers – valent mieux que tout autre méthode s’ils se nourrissent de l’intelligence de la relation et, plus précisément, de la non-directivité qui convient à toutes sortes de détresse mentale ? Pourtant Craig Gillepsie était au départ un publiciste, un designer. Australien, arrivé très jeune aux USA, ce réalisateur aurait-il choisi de faire vivre la croyance en la bonté des citoyens de l’Amérique profonde?

Si nous acceptons l’invraisemblance de l’intrigue, il est évident que Lars a basculé dans un agir qui met en scène son désir fou d’être reconnu et aimé. Son adaptation à sa famille et aux habitant de son village manque d’authenticité. Lars est certes opérationnel face à son écran numérique. Sa gentillesse est appréciée par tous. Sa pratique religieuse achève d’en faire un personnage rassurant. Il ne lui manque qu’une fiancée pour compléter l’image de quelqu’un de bien sous tous rapports. Et voilà que l’insolite et l’impossible surviennent avec Bianca, un poupée grandeur nature, livrée en colis. En dehors du frère qui tente de faire prévaloir la raison, chacun comprend rapidement qu’il faut jouer le jeu de Lars pour l’aider à passer le cap de son délire amoureux. Bianca joue grâce au médecin, dont on apprécie la créativité relationnelle, et à l’environnement humain de Lars le rôle d’un objet transitoire. Nous pourrions souhaiter qu’il en soit de même pour l’objet-alcool chez les personnes qui semblent incapables de s’en séparer. Du point de vue psychothérapique, ce film illustre le bien-fondé de la congruence pour faire évoluer les personnes concernées par un délire projectif, comme on le voit chez les schizophrènes ou dans les troubles maniaco-dépressifs. En conclusion, il est suggéré est qu’il ne faut pas contrarier les fous. C’est en adoptant leur point de vue de façon intelligente car intuitive qu’on les aide à devenir bien-portants.

Il est amusant de constater que Lars découvre la grave maladie de Bianca, participe dignement à ses obsèques, avant de se rapprocher de sa sympathique collègue, Margo, qui s’est intéressée à lui. Un fait d’armes de la congruence.

Au-delà de cette plaisante histoire, faut-il valider que le fait que désormais le déni du réel l’emporte sur la raison dans les relations humaines ?

Intérêt en alcoologie – commentaire de Bénédicte Sellès

Lars manifeste de sérieux handicaps relationnels qui sont cependant tempérés par de belles qualités humaines. Il s’avère bienveillant, altruiste, et bien intégré dans sa petite communauté. Alors que Karin pressent la détresse de son beau-frère, Gus minimise la situation et émet des inférences incorrectes sur les besoins et désirs de son frère. Il avance que ce dernier présente des traits asociaux qu’il a hérité de leur père.

Bien que Lars semble susciter l’intérêt et plaire à la gente féminine, il n’est pas prêt à s’investir dans une véritable relation amoureuse. Ce qui l’amène ironiquement à détourner la fonction première d’une « love doll » afin de l’adapter à ses propres besoins socio-affectifs. Un substitut sexuel se transforme ainsi en un substitut relationnel et amoureux.

La « love doll » Bianca possède les caractéristiques d’un objet transitionnel, sur lequel Lars projette ses propres valeurs personnelles. Elle aurait été un objet transitoire si elle avait seulement servi à remplacer la fonction maternante manquante en maintenant le déni du manque de la mère, comme c’est le cas dans les addictions où l’objet addictif se substitue à l’objet transitionnel et nuit au travail d’élaboration psychique du sujet. Bianca représente ainsi le lien entre Lars et sa mère et aussi l’objet qui va lui permettre de s’en détacher. La présence de Bianca est nécessaire à Lars pendant un certain temps, car elle l’aide à lutter contre ses angoisses dépressives et abandonniques.

Lorsque Lars présente sa « fiancée » à Gus et Karin, ces derniers choisissent d’adhérer momentanément à la construction délirante de Lars, en prétendant que Bianca est un être humain. Mais ils sont rapidement dépassés par la situation (qui ne le serait pas à leur place ?). Gus invoque la folie pour désigner un comportement qu’il trouve anormal, illustrant bien l’incompréhension d’un proche face à la problématique psychique d’un de ses parents. Karin prend une bonne initiative en suggérant d’inciter Lars à consulter une psychiatre-psychologue, sous le prétexte de prendre rendez-vous pour Bianca.

Ce film offre une représentation réaliste de la fonction du psychologue (qui est aussi psychiatre dans ce film, ce qui est commun aux Etats-Unis), éloignée des représentations caricaturales et fausses que les films présentent habituellement. Le Dr Dagmar adhère en apparence au délire de Lars en considérant Bianca comme une vraie personne pour gagner la confiance du jeune homme. En cela, elle s’appuie sur la logique et le mode de représentation de la réalité de Lars, puis l’amène progressivement à changer sa perception de la réalité.

Elle n’exclut pas Karin et Gus du suivi thérapeutique puisqu’elle les voit tous deux en consultation, incluant ainsi une dimension systémique dans son approche thérapeutique. Cet entretien avec la famille de Lars lui permet de recueillir des renseignements complémentaires pour disposer d’une version plus réaliste des faits et mieux saisir la dynamique relationnelle de cette famille. Elle ne prétend pas pouvoir « guérir » Lars. Elle diagnostique le trouble délirant, ainsi que l’anxiété sociale et la phobie d’être touché dont souffre Lars.

La consultation prend aussi une dimension psycho-éducative, car le discours du Dr Dagmar contribue à déstigmatiser la maladie mentale et à inviter ainsi les proches à changer de représentation (stéréotypée) sur les troubles psychiques. La psychiatre énonce avec justesse qu’un trouble psychique peut représenter un moyen de s’exprimer, une tentative de résoudre un problème complexe, et que ce trouble disparaît lorsque le patient n’en a plus besoin. Elle met ainsi en avant le rôle actif du sujet, qui ne subit pas simplement sa pathologie mais l’entretient et l’utilise inconsciemment pour trouver du sens et de la cohérence à son existence.

Lorsqu’un trouble psychique survient, les proches du patient présentent des attitudes contrastées qui oscillent entre la compréhension, la protection, l’empathie, la confrontation, l’exaspération, le sentiment d’être impuissant… Dans le film, Karin et Gus expriment un besoin d’être informés sur les traitements disponibles et adaptés, et sur les spécificités du trouble en question, sur ses conséquences, et sur le pronostic. Ils éprouvent également un besoin en guidance car ils désirent savoir comment assister Lars au mieux et comment réagir si leurs tentatives d’aide échouent. Enfin, ils ressentent un besoin de soutien social et émotionnel qu’ils trouvent heureusement auprès de la communauté bienveillante de leur ville.

Dans un premier temps, Gus dénie sa propre implication et sa part de responsabilité dans l’apparition du trouble de Lars. Il confronte Lars en tentant d’ébranler sa conviction délirante. Or, en agissant ainsi il dénie la réalité psychique de Lars pour lui imposer sa vision de la réalité. Son attitude devient moins égocentrée et plus mature au fil du temps, il cherche à rendre intelligible une réalité qui ne lui est pas familière. Lors d’un dialogue avec sa femme, Gus parvient enfin à verbaliser sa culpabilité vis-à-vis de son frère, il réalise qu’il ne lui a pas suffisamment accordé d’attention, d’écoute, de disponibilité.

Dans une belle scène d’échange fraternel, Lars demande à son frère ce que signifie être adulte, peut-être parce qu’il a en partie conscience de son immaturité affective et qu’il souhaite devenir plus mature en demandant conseil à son frère aîné. Gus répond d’abord par des banalités, des phrases toutes faites, comme s’il cherchait à éluder cette question existentielle. Il comprend ensuite l’importance que ses paroles ont pour Lars, et décide de réfléchir plus sérieusement pour offrir une réponse plus élaborée et subjective à son frère.

La psychiatre-psychologue présente de nombreuses qualités attendues de la part d’un professionnel de la santé mentale. Elle manifeste du respect, de la sensibilité, une acceptation inconditionnelle de ce qui est dit et de ce qui est tu, une neutralité bienveillante, de l’empathie pour comprendre le monde intérieur du sujet (elle est réceptive à ce que ressent Lars et lui communique sa compréhension), de l’authenticité (elle a un intérêt réel pour le discours de Lars, elle exprime ses propres sentiments pour signifier le caractère réciproque de l’échange), et même de l’humour. Le Dr Dagmar instaure l’alliance thérapeutique en respectant le rythme de progression du sujet, elle invite ainsi Lars à s’investir dans un travail thérapeutique actif.

Le protagoniste paraît éprouver une culpabilité inconsciente d’avoir été la cause du décès de sa mère, et il revit cet événement dans son rapport à sa belle-sœur, sur laquelle il transfère sa représentation de la figure maternelle. Il adopte une attitude de rejet envers elle et lui fait des reproches, comme si Karin incarnait la mère absente que Lars n’a pas connue, ce qui lui permet d’extérioriser des affects douloureux causés par le manque d’une présence maternelle. On peut supposer que Lars n’a pas réussi à faire le deuil de sa mère. Il lui est donc plus facile de faire le deuil d’un objet personnifié que d’un véritable être humain. Il apprend le renoncement nécessaire en mettant en scène la mort de Bianca, intériorisant par là même les paroles de son frère, auquel il s’identifie, sur le fait d’être adulte.

 

Réalisation : Claude Chabrol

Scenario : Claude Chabrol, d’après le roman éponyme de Gustave Flaubert (1857)

Date : 1991 / F

Durée : 143mn

Acteurs principaux :

Isabelle Huppert: Emma Bovary

Jean-Pierre Balmer: Charles Bovary

Christophe Malavoy: Rodolphe Boulanger

Léon Dupuis : Lucas Bélaux

Jean Yanne : M. Homais, le pharmacien

A/SA

Mots clés : femme – ennui- suicide – adultère - addictions

 

Tâche sans doute inutile et prétentieuse de résumer Madame Bovary, après la masse d’études et de dissertations que l’œuvre maitresse de Gustave Flaubert a suscitée. Ce drame bourgeois et campagnard ne pouvait que plaire à Claude Chabrol. Pour les étudiants scientifiques, non réfractaires à la lecture, le Madame Bovary publié aux Nouveaux Classiques Larousse (1966) dit à peu près tout ce qu’il fallait savoir de l’œuvre, il n’y a pas encore si longtemps, pour ou après un bac littéraire.

Il nous a paru intéressant de proposer cette version cinématographique pour illustrer la personnalité et  la condition féminine d’une époque, l’héroïne présentant de nombreux traits retrouvés chez la femme alcoolique, si tant est que l’on se sente interpellé sur la question des traits psychopathologiques liés aux addictions.

L’histoire peut se résumer ainsi. Emma Rouault est la fille unique d’un paysan normand devenu veuf. Elle a bénéficié d’une éducation en pension religieuse et vit une existence terne avec son père, dans un ferme proche d’une petite commune normande, Tostes. Le docteur Bovary est amené à réparer la jambe cassée du père d’Emma. La jeune femme l’épouse et, rapidement, s’ennuie. Sa vie est très éloignée de ce qu’elle pouvait imaginer à la lecture des ouvrages romantiques de ses années de pensionnat. Charles n’a ni charme ni conversation et le quotidien d’une femme de médecin de campagne n’a rien d’exaltant. Une soirée de bal chez un marquis lui fait ressentir plus durement encore l’insupportable répétition des jours. Emma en arrive à négliger les activités qui l’occupaient : le piano, la lecture, la broderie. Monsieur Bovary s’aperçoit de sa langueur, alors qu’elle est enceinte. Il se risque à proposer un changement de lieu de vie. Le couple va s’installer dans un bourg plus important, à Yonville-L’abbaye. Il y est reçu par Homais, le pharmacien, qui déclame son rationalisme, à qui veut l’entendre et à tout propos. Les soirées s’écoulent, un temps agrémentées par la présence d’un jeune clerc de notaire inconsistant, Léon Dupuis. Emma résiste à ses timides avances, choisissant la vertu, sans en goûter les bénéfices. Une petite fille est née, Berthe, rapidement confiée à une nourrice. Léon part pour Rouen. Emma s’ennuie plus encore. Elle va alors trouver deux dérivatifs : les achats vestimentaires, chez un commerçant, Monsieur Lheureux, qui se révélera un redoutable usurier, et l’amour. Elle a rencontré Rodolphe Boulanger, un séducteur qui a tôt fait de la …séduire. Quand il ne voudra plus d’elle, après une période de rendez-vous passionnés, elle jettera son dévolu sur Léon. Quand Mr Lheureux mettra en marche la saisie des biens disponibles, en contrepartie de son insolvabilité, elle sera confrontée à l’imminence du scandale. Elle n’aura de recours, après des tentatives désespérées auprès de Rodolphe, de Lucien, de Lheureux lui-même et même du Notaire, prêt à payer ses charmes, que de s’empoisonner avec l’arsenic, dérobé dans l’arrière-boutique du pharmacien. Sa mort sera affreuse. Charles Bovary mourra peu après, ruiné et informé de son inforturne conjugale. Sa fille, devenue orpheline, aura la vie qu’elle pourra.

 Emma Bovary, un modèle d’éternel féminin ?

 Madame Bovary se prête à plusieurs développements concernant la problématique alcoolique. Nous pouvons considérer l’héroine comme représentative de la condition féminine d’une époque et d’un milieu : la petite bourgeoisie rurale de la fin du XIXème siècle et la condition féminine dans ce qu’elle a d’intemporel. En outre, il n’est pas inintéressant de rechercher des correspondances entre l’histoire d’Emma Bovary et la trajectoire de vie des femmes concernées par des conduites addictives et, spécialement, par un rapport de dépendance à l’alcool.

Le roman de Flaubert suscita un procés lors de sa publication, en ce qu’il offensait les bonnes mœurs de la société impériale. Avec le recul, nous pourrions plutôt l’analyser comme un roman de satire sociale, soulignant la violence des rapports sociaux, particulièrement entre les femmes et les hommes. Rien de moins romantique que Madame Bovary. L’intention de Flaubert est, dirions-nous aujourd’hui, psychosociologique. Les femmes sont considérées comme des proies, des domestiques ou, plus accessoirementent, comme des faire-valoir flattant les egos de leurs maîtres. Même jolie  ̶  qui ne l’est pas étant jeune ?  ̶ et acceptablement cultivée, une femme se périme assez rapidement, quels que soient ses artifices. C’est du moins l’opinion de Gustave Flaubert. Quant à la description que l’auteur fait des hommes, elle est, si on peut dire, encore moins enthousiasmante, entre Charles Bovary, gentil mais conventionnel et limité, Lucien, totalement prévisible dans son évolution, Rodolphe en hobereau manipulateur, Homais en anticlérical borné et sentencieux, sans oublier le commerçant usurier ou le notaire libidineux.

Du point de vue du profil psychologique, Emma présente, au début de l’histoire, des traits de personnalité bien compréhensibles. Elle manque de maturité. Elle est narcissique, conventionnelle et égocentrée. Elle n’est pas préparée, comme toute les femmes de son époque, à s’épanouir professionnellement. Elle démontre, par son attitude envers sa fillette, que l’amour maternel relève plus de l’éducation que de l’instinct. Sur le plan du caractére, en référence à la typologie de René Le Senne, elle apparait comme une émotive, non active, primaire, vaguement sentimentale. Son fond dépressif s’affirme de plus en plus. Elle compense son déficit existentiel en cherchant à s’étourdir au nom d’un amour inconditionnel pour les deux hommes qu’elle séduit. Elle est sensible à ce qui brille, au point de s’endetter. Son besoin de reconnaissance sociale s’effectue par procuration. Elle s’éloigne encore plus de son mari après qu’il ait raté une opération qui aurait pu lui assurer, selon le pharmacien, une notoriété. Sa principale faille au fond ne se situe t-elle pas dans son incapacité à s’intéresser à autre chose qu’elle-même, d’où le choix du néant que représente son suicide ?

Quelles leçons retirer pour l’accompagnement des femmes alcooliques d’aujourd’hui ? Elles ont tout intérêt, semble-t-il, à cesser l’alcool et les addictions associées au plus vite.

Si elles ont la chance d’avoir eu un ou plusieurs enfants en bonne santé, elles peuvent s’appliquer à faire vivre un lien structurant pour elles comme pour eux, ce qui n’est pas gagné d’avance.

Comme femmes, la plupart disposent aujourd’hui d’un minimum de sécurité matérielle et d’indépendance professionnelle. Il s’agit là de conditions indispensables pour se risquer à découvrir puis conserver un partenaire qui les respecte et les aime.

Plutôt que de s’égarer dans un romantisme de feuilleton, le bon sens incite à ne pas prendre ses désirs pour des réalités, à ne pas tout attendre de l’autre, à disposer en soi de sources d’intérêts ou de passions, à être prêtes à vivre la relation affective sur le mode de la complémentarité et de la réciprocité.

Un atelier sur Madame Bovary au cours d’une hospitalisation brève

Nous précisons que cette hospitalistion brève, sur cinq jours ouvrables, accueillaient deux femmes indiscutablement alcoolo-dépendantes – raison de leur hospitalisation –, avec leurs fragilités respectives, toutes deux, mamans célibataires d’un jeune garçon. L’atelier-cinéma intervient au 3ème jour du séjour, cette précision étant donnée comme critère d’appréciation pour disqualifier l’indication des séjours à répétition de plusieurs semaines, coupés de tout accompagnement structuré de proximité. Leur contribution met en évidence un différentiel entre les capacités de penser entre les personnes alcooliques des deux sexes. Nous n’avons apporté aucune correction aux commentaires. La troisième intervenante est une étudiante en psychologie.

 

1 : Ma première sensation suite aux dernières phrases péremptoires sur le probable avenir lugubre de Berthe est qu'il s'agit d'un prénom onomatopée à l'image du dégoût de la mère pour sa fille. La jeune Emma, orpheline de mère, fuit un père ignare, ivrogne, libidineux et pressé de la marier. Elevée aux romans et lyrisme musical, elle séduit le premier bonhomme qui passe, nigaud bonhomme, fraichement veuf, manipulable. Le mariage, bien que sans amour, lui promet l'ascension sociale à laquelle elle aspire. Déconvenues, déceptions – de la vieille bonne servant la soupe au petit déjeuner du lendemain des noces au rôle de la femme au foyer –, Emma s'enferme dans un désespoir profond, une tristesse inconsolable. Ni la maternité ni les déménagements ne la divertissent du poids de cette vie trop médiocre. La rêvasserie va se nourrir à un unique bol, « le plus beau jour de sa vie », puis le monologue intérieur qui appelle, aspire à une vie mondaine, à la reconnaissance de ses charmes. Mégalomane et mélancolique, elle fuit son réel aux sensualités de ses amants, aux froissements de ses toilettes, sera trahie par son maque d'éducation. Isolée, sans amies, sans intérêt pour son mari (qui rate l'unique occasion de la gloire qui l'eût peut-être rehaussé aux yeux de sa femme), seule une parole amoureuse erratique lui donnera satisfaction. Abandonnée, abusée : le piège se referme sur Emma. Egoïsme ou injustice sociale, bon sentiments ou ambitions amoureuses. La réalité qu'elle ne peut supporter, Emma aura essayé de la créer sur un mode imaginaire. Il se dérobera sous ses pieds. Orgueil et désespoir. La mort qu'elle choisit entrainera ceux qui l'ont le plus aimée dans sa perte, tandis que les personnages complices de sa crédulité continuent de prospérer. Je ne jugerais pas si durement cette Emma égotique qui n'avait sans doute pas les ressources affectives nécessaires pour réaliser ses désirs et endosser un rôle de mère satisfaisant. Conte cruel et contemporain, les contraintes et les valeurs tronquées de notre société n'aideront pas les hommes à faire vivre leurs rêves d'amour.

2 : Emma Bovary est une enfant qui a grandi sans mère, auprès d'un père sans doute alcoolique. C'est une jeune femme déprimée par sa solitude et qui en trouve M. Bovary une façon de fuir son ennui d'une part, et d'accéder à un milieu social supérieur au sien. Emma est une femme en perpétuelle insatisfaction qui, une fois introduite dans le milieu bourgeois, rêve d'accéder à l'aristocratie, à une vie festive. Sa déprime persiste après un échec amoureux très douloureux (Rodolphe) et sans doute dévalorisant pour elle. Emma est aussi une mère qui ne s'épanouit pas dans la maternité. Sa dépression ne cesse de croître à mesure que les déceptions s'accumulent (l'échec de l'opération du pied bot par son mari). Rêvant de grandeur, elle vient à détester son mari qu'elle tient pour médiocre. Emma Bovary comble le vide créé ou amplifié par ses chagrins amoureux en achetant des tenues vestimentaires, censées peut-être lui donner, et donner aux autres, une autre image d'elle-même. Elle devient manipulatrice, ou l'est peut-être dès le début, par désespoir. M. Bovary est un homme généreux, un peu limité, qui se trouve sous la coupe du pharmacien (prétentieux). Rodolphe est un homme calculateur, beau parleur, guidé par le besoin de conquête, sans aucune empathie. Quant à Léon, c'est un jeune homme timide au début, amoureux, qui fuit pour éviter la liaison, et revient ensuite, enhardi par les mœurs parisiennes, mais aussi plus mature et conscient de la situation désespérée d'Emma.

3 : Emma Bovary me semble avoir une attitude moderne pour son époque dans sa manière de séduire (et de se laisser séduire par ?) les hommes, notamment son futur mari, M. Bovary, face à qui elle se montre directe et démonstrative. Cependant, en ce qui concerne son mari, le jeu de séduction ne semble lui procurer que peu de plaisir. Et pour cause : elle n'a pas de sentiments pour lui mais cherche à s'unir à lui par intérêt, pour améliorer sa condition sociale et peut-être avec l'espoir qu'une vie mondaine lui apportera des plaisirs dont elle semble manquer. En effet, dès le début du film, Emma affiche un visage fermé, dur, mélancolique. Elle semble dépressive. Il faut attendre son entrée dans la vie mondaine et sa rencontre avec ses amants et/ou prétendants (Rodolphe, Léon) pour que son visage s'anime et qu'on puisse y lire un certain plaisir, peut-être même de la joie. Néanmoins, on peut penser qu'il s'agit d'une joie de façade qui s'affiche seulement en dehors de la sphère domestique. Emma semble rechercher chez ses amants un intérêt, une reconnaissance, un amour dont elle a peut-être manqué dans son enfance à cause de l'absence, qu'on devine, de sa mère. D'ailleurs sa relation à sa propre fille est édifiante. Non seulement Emma ne s'en occupe pas (même si le recours à une nourrice était plutôt normal à l'époque) mais surtout elle semble y être totalement indifférente, voire elle la rejette, lors des rares moments où elle est amenée à la voir. Emma semble rechercher un substitut à l'amour qu'elle n'a pas reçu et qui pourrait être la cause de sa dépression. Cependant, et paradoxalement, elle cherche à combler ce manque avec des personnes avec qui son entreprise est vouée à l'échec – un jeune prétendant (Léon) à qui la maturité fait encore défaut, un amant manipulateur (Rodolphe) – et rejette a contrario l'amour que lui voue son mari. Elle vit dans l'illusion et se maintient ainsi elle-même dans un scénario où elle revit une situation de carence affective qui abîme son estime d'elle-même et aggrave sa dépression jusqu'au suicide.

Mon commentaire : Mesdames, je vous félicite pour ces trois portraits d’une héroïne à la fois intemporelle et de notre temps. Ils vous font honneur par ce qu’ils témoignent comme intelligence analytique et sensible. Je les compare avec l’expression de la stupidité et de la confusion ordinaire. Hier, soir, j’ai proposé au groupe animé par une jeune étudiante de réfléchir à ce qu’est un homme, comme genre et composante distincte de la relation amoureuse. Je découvrirai avec grand intérêt ce que les dames et les messieurs présents auront pu exprimer sur cette question. Nous vivons une époque étrange qui balaie, via le numérique et la soif de consommer, des siècles de relations humaines dans ce qu’elles ont de subtil et de complexe. Nous aurons peut-être un prochain jour un roman dans le style 1984 au titre évocateur : « L’amour au temps des Humanoïdes ». En dépit de votre problématique avec l’alcool, que je vous prie de considérer l’alcool avec un regard différent de celui de madame Bovary pour le flacon d’arsenic. Une des fonctions historiques des femmes est de faire exister les hommes. Pitié pour eux : c’est une espèce en voie de disparition.