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Réalisation : Renaud Fély, Arnaud Louvet

Scénario et dialogues : Arnaud Louvet, Renaud Fély, Julien Peyr

Date : 2016 / F

Durée : 87 mn

Acteurs principaux : Jérémie Renier (Elie de Cortone), Elio Germano (François d’Assise), Olivier Gourmet (Cardinal Hugolin), Thomas Doret (Etienne), Alba Rohrwacher (Claire Offreduccio)

SA/HA

Mots clés : Pauvreté – Spiritualité − Compromis – Ecologie − Amitié

Prendre l’option, en 2016, d’évoquer la vie de François d’Assise, est original.

On se doute que le financement et la commercialisation de ce film, assuré d’une faible audience, n’a pas du être simple, tout comme ne l’avait pas été le « Pôle emploi ne quittez pas » de Nora Philippe. L’obstination aboutit parfois à un bon résultat. Le scénario respecte les grandes lignes de la biographie de François d’Assise, au commencement de sa communauté.

Pour l’essentiel, François a été le fils ainé d’un riche marchand drapier et d’une jeune femme de la noblesse provençale. Après une prime jeunesse festive, alors qu’il était destiné à prendre la suite des affaires familiales, il fut visité par la foi et une passion pour les plus pauvres. Déshérité par son père, dont il distribuait généreusement la fortune, il créa assez rapidement une communauté de « frères ». Une jeune aristocrate, prénommée Claire, créa en parallèle un ordre pour des religieuses, les futures « Clarisses ». La reconnaissance des « petits frères des pauvres » par l’Eglise n’alla pas de soi. Une première Règle, établie par François, fut rejetée, jugée trop extrême, « bonne à jeter aux cochons », selon le mot d’un prélat. François refusait toute organisation du mouvement qu’il avait suscité. Pour lui, seul comptait le service aux pauvres et l’énonciation publique de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Une seconde Règle, conforme aux souhaits de la hiérarchie ecclésiastique, fut établie puis adoptée sous l’action d’un disciple et ami de François, Elie de Cortone. François avait abandonné la Direction de son Ordre. Moins de deux ans après sa mort, François d’Assise était canonisé…

Le film a bénéficié des décors naturels des Corbières, de la Provence et de l’Ombrie, région originaire de François. Il met en scène plusieurs types de confrontations. A l’intérieur de la petite communauté charismatique initiale, tout d’abord. Il montre également les tensions entre les conceptions de François et celles de l’Eglise. Il vaut surtout par l’opposition qui s’établit entre Francois et son meilleur ami, Elie de Cortone, sur la nécessité et les modalités de pérennisation du mouvement qui se développait.

 Le compromis séculier

 L’Ami peut donner lieu à une réflexion sur plusieurs sujets d’actualité permanente. Nous avons choisi d’en distinguer cinq :

- la pauvreté,

- les compromis,

- l’écologie,

- l’amitié,

- la spiritualité.

La pauvreté a existé et existera de tout temps. Elle posera toujours un probléme politique. Elle justifie un débat dans le domaine même du soin psychique et de l’alcoologie. Nous pouvons, à juste titre, estimer inacceptable et combattre l’absence de couverture sociale pour le soin psychique en dehors du cadre de la psychiatrie. Nous pouvons, de même, mettre en question le principe de l’assistanat appliqué à l’accompagnement alcoologique et addictologique. Il existe une contradiction entre le fait de s’appauvrir, à tout point de vue, par l’usage de drogues − y compris l’alcool – et d’être dispensé de toute participation financière pour prendre la mesure de dépendances ruineuses. La pauvreté n’est pas une maladie génétique irréversible. Il appartient à chacun d’entre nous de la combattre, en premier lieu pour soi, dans tous ses aspects, notament intellectuels, affectifs et éthiques, sans faire de fixation aliénante sur sa capacité à posséder, paraître, consommer. Dans un pays soumis à un impôt équitable, proportionnel au Revenu, la pauvreté est prise en compte par la Loi. Les besoins non directement satisfaits par elle doivent pouvoir trouver des réponses complémentaires par des donations, elles mêmes encadrées par la Loi. La mendicité peut être vécue, de nos jours et dans nos pays, comme une aggression et une critique du Pouvoir institué, alors qu’elle s’imposait comme une nécessité à une époque où il n’existait aucune protection sociale.

La pérennité d’un mouvement de nature spirituelle ou intellectuelle pose le problème de sa sécularisation. Comment une innovation − dés lors qu’elle n’épouse pas les intérêts financiers de ceux qui détiennent le pouvoir − a-t-elle la possibilité d’être reconnue, encouragée et développée, quand son utilité sociale ne fait guère de doute pour la fraction éclairée qu’elle concerne au premier chef ? Certes, le penser-conforme et le déni social exercé masquent-ils la perception même de l’innovation. Simultanément, des besoins objectivement nuisibles sont exaltés, des impostures sont constituées en normes opposables. L’innovation ne comportant pas de retour immédiat sur investissement dérange les habitudes et l’Ordre établi. Le Nouveau peut d’ailleurs refléter un retour à des sources plus ou moins négligées ou abandonnées. C’est ce qu’évoque, à sa manière, l’histoire de François. Sauf que l’intransigeant et néanmoins inspiré religieux établit une équivalence entre pauvreté matérielle affective et spirituelle. Son ami, Elie de Cortone, a admis la nécessité de trouver des compromis avec l’Institution pour que leur histoire continue. La double injonction « ni périr ni trahir » appartient à tout mouvement nouveau. Quelles concessions est-il possible de faire pour péreniser l’action sans la dénaturer ? Il existe toujours chez les continuateurs la tentation de se conformer aux usages établis, de banaliser ce qu’ils n’ont pas vraiment compris et de s’installer dans une forme de routine. Il se conçoit que le Pouvoir en place ait le souci de récupérer, dans ce qui est neuf, les éléments susceptibles d’assoir sa continuité et se débarrassant, du même coup, d’une source de déstabilisation. Le dilemme d’Elie de Cortone est douloureux, et fréquent dans la vie commune : que doit-on préserver, qu’est-il possible de retrancher ou d’ajouter, sans que l’essentiel ne soit dénaturé ? Au-delà des rapports de force, il serait indispensable, entre personnes de bonne volonté, même si la sensibilité et les intérêts divergent, de trouver des compromis qui laissent l’avenir ouvert. Ce n’est pas une bonne politique que les forts écrasent les faibles et que l’arbitraire l’emporte sur le dialogue. La connaissance des microscosmes montre cependant que la raison d’être, le bon sens et l’amitié supposée s’effacent devant les positions de pouvoir. Le carriérisme comble aisément les ambitions moyennes.

Transformer François en écologiste de la première heure est un contresens moderne. Il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être une civilisation industrielle et de ses nuisances, n’ayant comme référence que la prospérité marchande de son père, au début des années 1200. En revanche, il aimait les animaux, comme appartenant à la Création, et il admirait la Nature. Le film le montre à plusieurs reprises, assis, face au ciel étoilé, équivalent de contemplation que n’eut pas désavoué un Spinoza ou un poète. Le film ne relate pas l’épisode légendaire du loup qu’il apprivoisa devant les portes de Gubbio, au point d’en faire un animal de compagnie pour ses habitants. Dommage ! Cette légende tranche avec la diabolisation durable, de cette bête par la Sainte Eglise, peu regardante sur l’usage de la superstition. En apprivoisant le loup redouté, François incarne la force de l’Esprit sur les pulsions. L’alcoologie donne l’occasion de vérifier le pouvoir de changement de la parole sans préjugés, avec l’avance de la bienveillance, l’utilité possible du Surmoi dans la maitrise des pulsions et compulsions.

L’amitié est davantage vécue par Elie pour François, que l’inverse. Le Saint est indisponible pour ce genre de sentiment trop exclusif. Les frères sont une communauté peu différenciée, soudée par un fondamentalisme sourcilleux, intolérant et fermé. Elie apparaît comme un homme de Foi et de Raison. Il aime François, comme « une mère », pour son attachement passionné aux principes évangéliques et sa fragilité. Il a plus de sens pratique et d’humanité concrète que François, le mystique. Il sauve la vie d’un bébé, qu’il baptise Etienne. Plus tard, ce dernier deviendra « frère » à son tour, en toute liberté. Elie s’attire les foudres de la communauté quand il s’emploie à cultiver de la terre pour donner à manger aux pauvres. Elie sait qu’il y a un prix à payer pour que l’Ordre soit reconnu et qu’il perdure. Sa rigueur intellectuelle est-elle balayée par les impératifs du compromis, au moment décisif de l’élagage de la Règle ? Le Saint d’Assise s’est refusé à se comporter en politique. Dès lors, Elie fait ce que celui qu’il admire s’est refusé à faire. « L’ami » manque ensuite se suicider par défenestration, à l’exemple de Judas, tellement il vit un malaise. Olivier Gourmet campe un Cardinal Hugolin doublement acquis à l’esprit insufflé par François et à la nécessité d’être « réaliste ». Il accompagne par la lecture Elie, le rescapé, pour l’aider à surmonter les conséquences de sa solitude décisionnaire. L’alcoologie donne lieu à de nombreuses relations à caractère amical, qui respecte la liberté de chacun. Il est des choix délicats quand un intérêt particulier s’oppose à l’intérêt général ou quand les limites de l’action se manifestent, face à un patient qui se met en position de danger.

Le dernier point soulevé par l’histoire de François est, évidemment, la spiritualité. Les incroyants ne savent pas trop comment la définir et les croyants la travestissent habituellement en morale, aussi formelle que culpabilisante. François donne des réponses : les oiseaux gracieux qui se posent sur son épaule ou picorent dans sa main, le loup tranformé par la douceur et la parole, la majesté éblouissante d’une nuit étoilée, l’harmonie de la nature, l’élan qui renverse les peurs et les préjugés, l’intérêt porté à l’autre, le mépris pour l’enrichissement matériel et les honneurs, l’acceptation d’un mort qui vient à son heure. L’ensemble donne de la joie. Elie ajouterait le sens de l’organisation et du compromis. Et les fourmis, le sens de la besogne et de la constance.

Le tout aussi se vit dans l’accompagnement psy-alcoologique qui est à l’envers de l’enfermement communautaire.

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Réalisation et scénario Paul Grimault et Jacques Prévert, d'après une histoire de H.C. Andersen
Date
1980 / France
Durée 87mn
Acteurs principaux 
Jean Martin (l'Oiseau), Agnès Viala (la bergère), Renaud Marx (le ramoneur), Pascal Mazzotti (le roi Charles-cinq-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize)
AA/SA/HA  
Mots-clés Ironie – Liberté – Immaturité – Esprit critique – Entraide

Histoire

L'Oiseau, qui est le narrateur du film, nous conte son histoire. À l'époque, le Roi Charles-cinq-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize règne en tyran sur le petit royaume de Takicardie. « Il détestait tout le monde, et tout le monde le détestait. » La société est organisée verticalement : les privilégiés dans la haute ville, et les pauvres dans la basse ville. Cette brève introduction place d'emblée cette fable politique et sociale sous le signe de l'absurde, de l'ironie, et de la poésie.

            Le Roi est bigleux, arrogant, jaloux, mégalomane. Il a mis en place un culte de la personnalité : tous les décors fastueux représentent le monarque, qui vit dans un univers de faux-semblant et de méprise. Il élimine sans scrupule tous ceux qu’il n’apprécie pas. « Je veux, j'ordonne, j'exige…, j'ai dit ! » Son ton péremptoire ne souffre aucune contradiction et aucune critique. Il vit comme un reclus dans ses appartements secrets, avec son chien comme unique compagnon. Ses moments d'intimité lui offrent son seul véritable plaisir : celui de contempler le tableau de la jolie Bergère dont il est amoureux. Ses sbires serviles sont insipides, sans personnalité propre, ce qui révèle leur conformisme aveugle. Ils sont d'ailleurs aisément remplaçables. Ils n'aiment pas leur monarque, mais ils n'osent pas le critiquer pour autant.

            L'Oiseau est audacieux, insolent et provocateur envers le Roi. Ces deux personnages semblent être des ennemis de toujours. L'Oiseau représente l'affirmation de la liberté conquise, il prend le risque de se rebeller et de se moquer ouvertement du Roi. Il est à l'origine du mouvement de révolte solidaire amenant les habitants de la basse ville à détruire le royaume pour se venger du Roi. Très astucieux et généreux, il aide la Bergère et le Ramoneur à fuir la folie du Roi.

            Un des fils de l'Oiseau est différencié, d'abord par sa couleur, et puis par sa personnalité aventureuse et inconsciente des dangers. Le petit oiseau tombe dans de nombreux pièges et doit être secouru (par l'Oiseau, par le Ramoneur, puis par l'automate). Comme un enfant naïf, il est prêt à tomber dans les illusions que lui tend le monde extérieur, à se laisser happer par les artifices lui faisant croire que tous ses désirs peuvent être satisfaits sans avoir à fournir le moindre effort.

            La Bergère et le Ramoneur sont des amoureux transis. Ils font preuve d'esprit d'initiative, d'imagination et d'intrépidité. Prisonniers de leurs tableaux, ils ne peuvent que se déclarer mutuellement leur amour et leur fidélité. La statue du vieil homme résigné et sentencieux, qui se vante de son grand âge, les alerte sur l’impossibilité de concrétiser leurs projets et leur rappelle qu'ils ne sont pas fait l'un pour l'autre. N'écoutant pas les intimidations de ce vieillard pas si sage et avisé, les deux amoureux s'animent et s'échappent du monde clos et restreint dans lequel ils vivaient. Ils sont émerveillés face à la grandeur du monde extérieur, contemplant pour la première fois le ciel étoilé puis le soleil levant. L’amour qu’ils se portent mutuellement leur permet de braver les obstacles, de ne pas accepter les déterminismes, et de conserver leur enthousiasme.

            Mais le Roi continue à les poursuivre inlassablement ! Il emprisonne le Ramoneur et l'Oiseau, qui doivent alors participer aux travaux à la chaîne pour construire des statues à l'effigie du Roi. Pendant ce temps, la Bergère se résigne à être mariée de force au tyran. Fort heureusement, l'Oiseau est plein de ressources. Il libère tous ceux qui subissaient le joug du monarque et sauve la Bergère. Le Roi, du haut de son automate gigantesque, tente de supprimer son rival afin de s'approprier la jeune fille. Entre-temps, l'Oiseau prend les commandes du robot. À ce moment-là, l'automate fait preuve d'esprit et d'envie de liberté. Il se métamorphose en créature douée de conscience, aide le trio de héros et jette le Roi hors de son royaume, désormais en ruines. Son dernier acte de vie consiste à sauver le petit oiseau, encore une fois piégé dans une cage en raison de son manque de prudence.

Intérêt en alcoologie

On pourrait considérer le Roi comme l'incarnation de la pensée unique, et l'Oiseau comme l'incarnation de l'esprit critique.

                        Le Roi manifeste bons nombres de traits psychopathologiques relevant de la problématique alcoolique. Il personnifie l'immaturité, l'impulsivité et l’absence d’empathie au travers de chacune de ses actions et de ses pensées. Il utilise son pouvoir pour tuer et humilier. Il n’a pas de contacts extérieurs de qualité, il est irrémédiablement seul. Personnalité éminemment narcissique, il se sent supérieur aux autres de par son statut royal, alors qu'il est le plus déplorable des êtres humains. Cette hypertrophie du Moi reflète la toute-puissance infantile, la susceptibilité et l'intolérance à la frustration. Il vit dans le « tout, tout de suite », donc dans une immédiateté dépourvue de la moindre réflexion sur ses actions et leurs conséquences. Le Roi veut asservir son peuple et également les personnages des portraits. Il fait une fixation sur le tableau de la Bergère. Il ne cherche pas une vraie compagne mais un portrait de femme. Il ne reconnaît pas l’altérité. Tandis que le monarque vouait un amour platonique à la Bergère, son double représente une figure plus libidineuse.

            Le Roi n’accepte pas l’image de soi véritable qui lui renvoie le miroir, ni la représentation de lui dans son portrait. Il cherche à modifier cette dernière en retouchant le tableau. Or, dans une scène marquante, le Roi figuré dans le portrait tue le vrai Roi. On peut interpréter cette scène en pensant que le Moi Idéal (le portrait) supplante le Moi (le vrai Roi). Les aspirations narcissiques et les représentations idéalisées du Roi prennent le dessus. Cela peut représenter également le processus de clivage, une sorte de dédoublement de la personnalité, où la partie intolérable de soi est écartée du champ de la conscience pour ne pas avoir à ressentir de culpabilité ou d’affects dépressifs. Cette partie de soi est envoyée aux oubliettes, comme toutes les personnes qui déplaisent au Roi.

            Lorsque les personnages sortent du cadre, de leur portrait, ils sortent métaphoriquement des carcans et des règles qui les aliènent. Cette scène pose une question intéressante : qu’est-ce qui est factice, qu’est-ce qui ne l’est pas ?

           L'Oiseau représente plutôt l'insoumission aux règles absurdes établies par une société déshumanisée et déshumanisante. Animé par des valeurs et principes qui font état du bon sens, il a la hardiesse de s'opposer au Roi. Il se positionne comme la figure du résistant qui réveille le peuple endormi pour leur rendre la conscience. Il représente aussi la sincérité, la constance, et l’obstination.

            L’Oiseau se comporte comme un soignant : bienveillant, protecteur, contenant, sécurisant. Il condense la figure maternelle et la figure paternelle envers ses oisillons. Il est heureux car il sait se satisfaire des choses simples, contrairement aux riches qui accumulent les choses matérielles et ne connaissent pas le bonheur.

            L’Oiseau insuffle sa détermination aux deux amoureux. Il les prend sous son aile, littéralement et métaphoriquement. Dans un principe de réciprocité, l'Oiseau, la Bergère et le Ramoneur s'entraident. Ils savent qu'ils ne peuvent pas s'en sortir seuls, ils ont chacun besoin d'un soutien pour mener à bien leurs objectifs, louables qui plus est. Ils apportent le courage nécessaire aux habitants lésés de Takicardie pour renverser le despote et regagner leur liberté d'agir, affirmant ainsi leur liberté d'être.

            Toute personne alcoolique a besoin d’un « Oiseau » dans sa vie, à savoir d'un autre soutenant (que ce soit un proche ou bien un soignant) qui l'incite à trouver suffisamment de confiance en soi pour combattre l'emprise de l'alcool, et entreprendre une démarche de soin qui le mènera vers une vie plus satisfaisante.

            Il y a différents niveaux de lecture du film, selon qu’on le regarde quand on est enfant ou adulte. On peut voir ce film comme un voyage initiatique. En cela, il se rapproche des contes de fées dont il s’inspire d’ailleurs. Ce film présente des personnages soit bons, soit mauvais. Ils sont facilement identifiables et très expressifs. Ils peuvent représenter plusieurs facettes d’une même personnalité. Ce film traduit donc des choses intemporelles. On peut également avoir une lecture politique du film, qui décrit un monde de passivité où toutes les strates administratives sont au service d’un seul individu.

            Dans un monde où les fantasmes et les rêves prennent vie, cette histoire satirique nous invite à entretenir nos capacités de discernement, d'imagination, et notre courage pour (re)conquérir notre liberté dans un monde fonctionnant sur le mode de la pensée paresseuse.

 

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Réalisation : Maïwenn

Scenario : Etienne Comar et Maïwenn

Date : 2016 / F

Durée : 185mn

Acteurs principaux : Emmanuelle Bercot (Tony alias Marie-Antoinette Jézéquel), Vincent Cassel (Georgio Milevski), Louis Garrel (Solal, le frère de Tony)

A/HA

Mots clés :  Perversion – Narcissisme – Dépendance – Emprise − Norme

Tony – drôle de diminutif pour une femme – est admise dans un centre de rééducation de la côte atlantique, après une chute de ski. Les ligaments croisés d’un de ses genoux ont été mis à mal. Son immobilisation forcée l’amène à revoir le film de son histoire amoureuse avec Georgio, le père de son enfant…

La perversion masculine, un stéréotype relationnel ?

 Le « pervers narcissique » fait partie des stéréotypes les plus solidement établis. L’imaginaire collectif caractérise le pervers narcissique comme un homme séducteur, sinon séduisant, manipulateur et sans scrupule, dissimulé, capable de tout pour arriver à ses fins, abandonnant sa proie sitôt conquise. D’innombrables ouvrages de vulgarisation se donnent pour mission de le démasquer. Ils sont rédigés par des auteurs qui volent ainsi au secours d’infortunées victimes.

La perversion narcissique inspire de nombreux films, du tueur en série (Le silence des agneaux) au mégalomane fou (Kingsman). Mon Roi fait état d’un prototype beaucoup plus répandu de manipulateur immature, égoïste, instable, dépourvu de consistance éthique, avec d’indiscutables traits pervers, une forme de nouvelle norme. Ce profil psychologique est très répandu. Il se retrouve en masse chez les « festifs », hétéro et homosexuels, XY et XX, jeunes, moins jeunes et même carrément vieux.

Le film a l’intérêt de faire réfléchir aux relations amoureuses actuelles. Je prends. Je me déprends. Je jette. Je fais ma publicité et mon marché sur Internet. J’échange. Je m’échange. Je consomme. Je suis consommé. Autour d’un verre ou d’une bouteille, pour me mettre en train.

Cependant, le terme de perversion narcissique est source de confusions. Il mélange des références psychanalytiques et psychogénétiques à des descriptifs plus ou moins significatifs. Il peut susciter des confusions entre l’approche clinique et les opinions psychologiques ou morales. Il interroge sur ce qu’est une norme sociale. Enfin, il permet d’étudier la problématique alcoolique et addictive sous un angle particulier.

Au sens étymologique, pervertere signifie : détournement.

Au risque de surprendre, nous distinguerons deux formes de « détournement », un naturel et physiologique, l’autre, plus problématique. Les « préliminaires » et ce qui accompagne l’acte sexuel basique, nécessaire à la reproduction animale, sont garants du désir et du plaisir. Ainsi, le baiser est la trace de l’oralité. Les caresses renvoient aux soins précoces, aux plaisirs du toucher… La voix et le langage participent à une relation harmonieuse. Notre mère ne nous a-t-elle pas ainsi rassuré ? Ces « détournements » se distinguent de la perversion. Ils manifestent, au contraire, l’intégration des fonctions érogènes élémentaires. Ils sont garants d’une relation amoureuse satisfaisante. L’autre reste une personne singulière. Il n’est ni chosifié ni instrumentalisé. La relation sexuelle se distingue ainsi d’une transaction commerciale, d’une décharge pulsionnelle, d’une relation de pouvoir. Les distances sont préservées. L’absence d’ambiguité rend possible un éventail de relations à caractère amical.

De même, il se rencontre des individus capables d’analyser correctement des comportements humains, plus sûrement que les narcissiques. Ils disposent d’une séduction légère, d’habileté relationnelle, de sang froid, de vision stratégique. Ils sont habituellement respectueux des autres et d’eux-mêmes. Ils sont le plus souvent dépourvus d’addiction préjudiciable. Ces personnaliés, devenues minoritaires, correspondent à ce que Jean Bergeret appelait les œdipiens. Ils ont construit leurs limites par rapport à leur mère puis leur père, dans le prolongement de leurs caractéristiques génétiques, hormonales, éducatives et culturelles.

Dans Mon Roi, le frère, joué par Louis Garrel, occupe ce second rôle. Normal rime avec banal, pour ne pas dire terne, conventionnel et ennuyeux. Pour avoir une idée plus enthousiasmante d’une personnalité oedipienne, un retour vers les romans de Jane Austen s’impose. Le plus connu d’entre eux – Orgueil et Préjugés − offre un échantillonnage complet : Elisabeth versus Lydia, Darcy versus Wickham. Avec Lady Susan, Austen nous offre même un portrait de femme hypermoderne, masculine dans son mode de séduction narcissique, abusant et se jouant de pantins falots.

Une clarification s’impose concernant le terme de « pervers narcissique », mis un peu à toutes les sauces dans les conflits conjugaux ou professionnels.

A bien y regarder le pervers narcissique est davantage dans la répétition que dans l’adaptation. L’illusion qu’il parvient à créer ne dure qu’un temps, ce qui l’oblige à renouveler ses partenaires ou à disparaître derrière une fonction officielle. Ce qui caractérise le mieux un pervers narcissique est son absence de ‘‘cœur’’ et son incapacité à développer une ligne de conduite fondée sur l’éthique. Du point de vue de l’évolution psychique, la personnalité de ces personnages correspond à la persistance à l’état adulte de caractéristiques que l’on retrouve très banalement chez le jeune enfant qualifié de « pervers polymorphe » − en dehors de toute connotation morale − c'est-à-dire de sujet dont la libido n’est pas stabilisée. C’est ainsi que l’oralité peut demeurer au premier plan, tout comme des manifestations sadiques ou masochistes. Le pervers narcissique en est resté au stade de l’image, qu’il s’agisse de la sienne ou celle des autres. Il ne les voit pas comme des personnes mais plutôt comme des objets, des corps, des positions sociales. D’où son attachement à la « réussite », aux apparences. L’immaturité est une autre caractéristique qui se conjugue avec le sentiment de toute-puissance. Elle règne dans la culture des égo-grégaires.

La perversion est toujours affaire de relation : le pervers sadique − le « prédateur » − renvoie au pervers masochiste − la « victime ». L’irresponsabilité est revendiquée comme preuve d’innocence.

Dans le diagnostic de perversion, peut importe l’identité alléguée ou l’appartenance sociale. Le « roi » peut être un catholique orthodoxe affirmé, un pieux musulman costumé, le vénérable d’une loge philosophique, un moderne n’ayant « ni Dieu ni maître », une mère aimante, un salarié exemplaire… L’être se confond avec le faux-self. En dehors de l’intuition ou d’une attention particulière aux détails bizarres, le temps permet de prendre conscience du piège qui se referme. Les enfants, en même temps qu’ils assurent un statut social, sont parfois des moyens de chantage et d’emprise avant de devenir des instruments de dévalorisation, alors même que le couple est séparé. La petite scène du restaurant où Georgio se donne en spectacle, faux serveur malhabile, face à son adolescent hilare, est significative. Entre ados, on se comprend.

Dans ce contexte, il serait aventureux de parler de normalité, même si ce qualifitatif est un enjeu de lutte symbolique. La norme est, plus que jamais, le résultat d’un rapport de force, qui s’accomode du déni ou de la falsification des évidences. De ce point de vue, Georgio est un homme normal et Tony fascinée par la brillante inconsistance de son « roi » l’est tout autant.

Que faire de la perversion spécifiquement rattachée à la problématique alcoolique ? L’attachement irraisonné à l’alcool, indépendamment du phénomène de dépendance neurobiologique, relève de la perversion d’objet – au sens analytique. Il remplace la mère manquante ou reconstitue l’image du père buveur. Il contribue à faire vivre le noyau psychotique de la personnalité. Il met en scène la fatalité.

L’alcool du dépendant est un objet-total, arbitrant moments, relations et situations. Il constitue un ménage à trois ou à quatre si les deux partenaires boivent, réalisant une configuration objectivement perverse, dans la mesure où l’autre, les autres, avec les enfants, sont niés comme personnes à respecter.

Mon Roi, avec le personnage féminin, montre qu’il est aussi difficile de se départir d’une dépendance amoureuse que d’une dépendance à une substance psychoactive. Nul ne peut affirmer que la « rechute » fait partie de la « guérison ».

Il n’y a pas de limite, dès les premières pertes de contrôle, exceptées celles qu’apporte le réel : infractions légales, ruptures, marginalisation, perte de santé, perte de libido, déconsidération de soi.

De quoi penser autrement le mot « festif » ou celui de liberté.

 

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