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Réalisation: Nicholas Ray

Date : 1955 / USA

Durée : 111mn

Acteurs principaux : James Dean (Jim Stark), Natalie Wood (Judy), Sal Mineo (John « Platon » Crawford), Jim Backus (Frank Stark, le père de Jim), Ann Doran (la mère de Jim), William Hopper (le père de Judy), Edward Platt (le policier Fremick), Corey Allen (Buzz Gunderson)

AA/SA

Mots-clés : Adolescence – abandon – ordalie – paternité - conformisme

Commentaire et analyse du Dr Gomez

La « fureur de vivre » de Nicolas Ray fait partie de la mémoire du cinéma par la scène de l’ordalie sur la falaise et par la longue séquence finale où Platon, l’adolescent ami du héros finit par être tué par la balle d’un policier, sous les projecteurs des véhicules municipaux. Le film a contribué à lancer la légende de James Dean, mort au volant de sa Porsche, quelques années plus tard.

L’histoire met en scène le désarroi de jeunes américains, grégaires et déviants parce que paumés, encore étudiants, livrés à eux-mêmes, sans autres repères que le modèle de vie confortable, conventionnel et ennuyeux des classes moyennes auxquelles ils appartiennent.

Jim est fraichement arrivé dans la ville. Mal dans sa peau, en souffrance par le fait d’un père inconsistant, il est provoqué par un groupe de jeunes et leur chef Buzz, alors qu’il est attiré par Judy, l’amie attitrée de ce dernier. Après un affrontement non concluant au couteau, Jim accepte le défi du duel en voitures volées se précipitant vers le vide d’une falaise. La manche du blouson de Buzz s’accroche à la poignée de la portière avant le saut et c’est le drame…

En y réfléchissant, la « fureur de vivre » est un titre inapproprié. « La peine de vivre », « L’apprentissage de l’inconsistance », « Adolescences modernes » ou, à la manière des romans de Jane Austen : « Soumission et rébellion » eussent mieux convenus.

A la recherche du père et du sens à donner à sa vie

Un film en noir et blanc eut donné plus de profondeur à la trame dramatique de l’histoire. Le technicolor accentue l’effet daté de l’histoire alors que les questions posées par le film sont d’une brûlante actualité.

Les jeunes de ce film sont visiblement à la recherche d’un père. Platon, le personnage central du film, a déjà été sacrifié par ses parents. Sa mère de substitution est une domestique, noire, évidemment. Le père se contente d’envoyer de l’argent, trop occupé à en gagner encore et toujours plus. Platon est un enfant abandonné, désespérément seul, et ce de fait, attiré par Jim, gentil et solitaire.

Jim n’en peut plus de devoir côtoyer un père émasculé par les femmes de la maison, sa grand-mère dont il défonce le portrait d’un coup de pied, un soir de déception, et sa mère aux petits soins pour lui, incarnation de l’image de respectabilité que doit donner une famille de la classe moyenne. Judy n’a pas achevé son Œdipe. Elle continue à quémander le matin les baisers d’un père également normalisé. Le cinéma américain montre souvent les pères en pyjama. C’est le cas des pères de Judy et de Jim. Celui de Jim franchit un degré supplémentaire en s’entourant d’un tablier pour ramasser un plat de nourriture renversé.

Fremick, sorte de policier-éducateur, apparaît comme un équivalent paternel bienveillant, avec son pistolet qu’il pose sur son bureau, pour dialoguer avec Jim, en fin d’une sortie alcoolisée, où il a été ramassé sur la voie publique. Aux USA, la virilité s’associe au revolver, plus encore qu’à la cigarette et au whisky, attributs partagés depuis le début des années 30 par les hommes et les femmes. Jim, lui-même, joue une sorte de frère-père protecteur dans la séquence finale, répondant au besoin d’amour identificatoire de Platon.

La famille américaine est étouffante, la morale distillée par le film ne l’est pas moins. Qu’est-ce qui est proposé aux jeunes pour s’enthousiasmer et se risquer utilement, faire preuve d’un vrai courage ? Une animation nocturne de la fin de la planète Terre ? Avoir sa voiture ? Aller vite ? S’affronter en bande ? S’exercer à la chasse à l’homme ? Jim, fort de l’amour naissant de Judy, tente l’impossible pour sauver son copain Platon. Le principe de précaution vaincra. Une réconciliation de façade intervient entre Jim et son géniteur, alors que le corps de Platon est amené, revêtu du blouson rouge déposé sur lui par Jim. Le policier bienveillant pourra raisonner d’autres jeunes, les soirs d’ivresse, dans son bureau, au commissariat.

La biographie de James Dean avance que l’idole aurait été abusée sexuellement, dans son enfance, par un pasteur – sujet d’actualité. Dean a eu quelques relations, brèves, avec des femmes et d’autres plus habituelles, semble-t-il, avec des hommes. Il était dans son rôle pour incarner une jeunesse aux repères brouillés, immergée dans le conformisme matérialiste, l’immédiateté et le risque à sensations, détournée du sens à donner à son existence.

Commentaire et analyse de Bénédicte Sellès

Histoire

Ce film culte débute par une scène où on voit le protagoniste, alcoolisé, étendu sur la route. Des policiers le ramassent et l’emmènent au commissariat. Nous apprenons que Jim vient de déménager, il doit s’intégrer dans un nouveau lycée. Il redoute la confrontation avec ses pairs, qui paraissent rarement bienveillants avec lui. Buzz, le chef de la bande des rebelles du lycée, s’en prend à lui. Il le défie lors d’une course de voiture, où il perd la vie. Jim cherche de l’aide auprès des adultes, mais personne ne l’écoute. Il s’éprend de Judy, l’ex-petite amie de Buzz, et tous deux trouvent refuge dans une maison abandonnée près d’un observatoire. Ils sont rejoints par « Platon », le nouvel ami de Jim, qui veut protéger ce dernier des intentions malveillantes des anciens comparses de Buzz. La situation dégénère progressivement vers un dénouement tragique.

Intérêt en alcoologie : La fonction paternelle

Bien que relativement ancien, ce film réactualise la question de la fonction paternelle et de son intégration psychique par l’enfant devenu adolescent. Tout au long du film, nous rencontrons plusieurs figures paternelles, plus ou moins efficaces auprès des adolescents.

  • Frank Stark : le « père-pote »

Frank Stark est le père biologique de Jim. Il se positionne plus comme un ami que comme un père pour son fils, la relation est davantage horizontale que verticale. Lorsqu’il vient au commissariat pour récupérer Jim, il agit de manière complaisante et ne prend pas la situation au sérieux. Il banalise l’alcoolisation de son fils en prétextant que c’est normal à cet âge-là. Il tente même d’amadouer le policier Fremick en lui offrant un cigare. Mais ce dernier refuse, ce qui ne manque pas de consterner Frank.

Deux scènes sont particulièrement illustratives de la défaillance de la fonction paternelle.

Dans la première scène, Jim croise son père, affublé d’un tablier et ramassant un plateau de nourriture qu’il a renversé. Il est consterné, honteux, d’observer son père dans une position passive, soumise, et non pas virile. Frank apparaît comme une seconde mère, comme un substitut maternel qui se plie aux volontés de sa femme, et qui personnifie l’effondrement de la place traditionnelle du père dans la famille. Il donne à son fils une image identificatoire inconsistante, non fiable.

Peu après, il demande conseil à son père. Il lui apprend qu’il doit faire quelque chose dangereux car c’est une question d’honneur. Frank esquive la demande de Jim, croyant que c’est une question piège, et répond simplement qu’il ne prendrait pas de décision hâtive. Il remarque ensuite les tâches de sang sur la chemise de son fils, ce qui ne manque pas de l’affoler en faisant des allusions sur les comportements à risque de Jim.

Il avance qu’il faut se montrer raisonnable en pesant le pour et le contre. Or, Jim n’a pas le temps de faire une liste des avantages et inconvénients relatifs à sa situation. Il demande : « comment dois-je faire pour agir en homme ? ». Autrement dit, il s’interroge sur ce qu’il est en mesure d’accomplir pour se réaliser en tant qu’homme. Frank répond de manière détournée, mal à l’aise, en avançant des généralités : « dans dix ans tu te souviendras de cela en rigolant ». Déçu par le manque de profondeur des paroles de son père, Jim s’éloigne.

Dans la deuxième scène, Jim revient chez ses parents suite à l’accident dans lequel Buzz a perdu la vie. Il a besoin de se confier, de soulager son fardeau en extériorisant ses doutes et ses craintes. Il souhaite obtenir une « vraie » réponse de la part de son père. Jim raconte en toute sincérité l’accident qui vient de se produire, reconnaissant sa part de responsabilité. Le père ne sait pas comment réagir face à la colère de son fils. Il semble effacé, désemparé, dominé par sa femme.

La mère s’emporte, elle juge sévèrement son fils, prétendant que les actes de ce dernier sont dirigés contre elle. Elle pratique admirablement le chantage affectif, en essayant de susciter et d’alimenter la culpabilité de son fils. Jim reconnaît le caractère manipulateur de sa mère, il ose lui rétorquer qu’elle est dans le déni et ne veut pas prendre parti dans le conflit qui est en train de se dérouler. Il exprime son sentiment de honte, d’humiliation, et sa volonté de défendre son honneur d’homme. Il se sent incompris, délaissé par ses propres parents. A ce moment-là, Frank tente de calmer les tensions.

Jim souhaite agir de manière responsable et intègre en avouant ses fautes à ses géniteurs puis en voulant se rendre à la police. Si la loi paternelle fait défaut, peut-être que la loi sociale et juridique pourra ré-instituer la vérité et le soutenir. Seulement, les parents s’indignent, ils veulent taire cette honte qui entache leur famille. Ils se comparent volontiers aux autres personnes impliquées dans l’accident, en alléguant que ces autres n’iraient pas se dénoncer, alors pourquoi eux devraient le faire ?

Jim refuse de devoir porter ce fardeau seul, d’être condamné au silence des non-dits, et donc de vivre dans un monde de faux-semblants en prétendant que rien ne s’est passé. Il ne désire pas rejoindre les valeurs conformistes et superficielles de ses parents. Il veut agir en adulte, selon son éthique personnelle, en étant intègre.

La mère souhaite déménager à nouveau pour ne pas affronter les problèmes qui se profilent à l’horizon. Jim se révolte, il ne veut pas être un alibi et servir d’excuse pour masquer le déni de ses parents : « chaque fois que tu ne peux pas te faire face tu me blâmes ». Il souhaite que justice soit faite, il se tourne une dernière fois vers son père en cherchant désespérément son soutien. Frank demeure silencieux, il se retire de la scène en laissant Jim seul. Pris de colère, Jim agresse physiquement son père. On pourrait croire, comme le craint la mère, qu’il s’apprête à le tuer. En fait, il veut seulement le faire réagir. Or c’est sans effet, et une fois de plus, Jim s’en va, désabusé.

Il ne peut pas s’identifier à son père, qui s’avère incapable d’imposer des limites et de saisir le sens des paroles et des actes de son fils, de se positionner comme principe séparateur et subjectivant pour Jim. Cela explique que le jeune homme en vienne à mépriser et rejeter son père et ce qu’il représente car il ne peut pas se reconnaître en lui. Il tente de s’émanciper de ses figures parentales aliénantes, de se différencier en rejetant les valeurs et principes qu’ils présentent, pour se positionner en tant qu’individu singulier et essayer d’assumer ses propres responsabilités.

  • Le policier Fremick : le père de substitution

Nous rencontrons le policier Fremick au tout début du film, alors qu’un Jim Stark très alcoolisé est amené par des officiers au commissariat de police. Fremick représente le père autoritaire, celui qui applique la Loi, rappelant le rôle du Surmoi dans son rôle interdicteur et réconfortant. En dépit de son caractère bourru, il se prend d’affection pour le jeune homme perdu. Il se montre empathique et bienveillant. Il comprend le sentiment de révolte de Jim contre ses parents, contre ses pairs, et contre la société en général.

Il a une attitude soignante en se mettant à l’écoute de Jim, en essayant de le comprendre, et en lui proposant son aide. En effet, il lui promet qu’il sera présent lorsque l’adolescent aura besoin de lui. Fremick incarne une autorité respectueuse qui prend en considération les affects de l’adolescent, il est en mesure de gagner sa confiance et de lui redonner espoir. Il n’impose pas mais autorise, c’est-à-dire qu’il donne la possibilité à Jim de s’autoriser lui-même, de s’autonomiser, en lui faisant comprendre que c’est possible et accessible.

  • Le père de Judy : le père indifférent

Bien qu’adolescente, Judy se comporte avec son père en se positionnant comme une petite fille qui a besoin de toute l’affection, toute l’attention, toute la tendresse de son père. Elle veut l’embrasser avant d’aller se coucher, mais le père refuse ce comportement qu’il juge puérile. Il tente de recadrer sa fille, un peu trop violemment cependant, car il s’emporte et la frappe sous le regard médusé de la mère. Le père de Judy ne comprend pas les besoins de sa fille, il n’arrive pas à adopter une attitude à la fois bienveillant et autoritaire, mais demeure dans une position autoritaire et toute-puissante que lui octroie son statut de pater familias.

  • Le père de Platon : le père absent

John, surnommé « Platon », vit seul avec la bonne de la maison. Cette dernière remplace les parents du jeune homme, qui sont absents du film mais présents psychiquement dans l’esprit du jeune homme. On comprend que Platon éprouve du ressentiment vis-à-vis de son père, qu’il se sent abandonné, livré à lui-même. Ce qui l’amène à chercher des figures parentales de substitution.

  • Le pair/père héroïque : Jim

Platon est un adolescent timide et discret qui voue une admiration sans limites à Jim. Lorsque Jim et Judy entament une relation amoureuse, Platon vient s’incruster dans l’intimité du jeune couple. Il les considère comme ses parents, ceux qu’il souhaite avoir, ceux dont il a désespérément besoin pour assurer sa sécurité affective. Jim adopte un peu malgré lui le rôle d’un père auxiliaire vis-à-vis de son nouvel ami, même s’il est lui-même un adolescent errant qui éprouve des difficultés à s’inscrire dans le lien social. Il veille sur lui, tout en demeurant dans une relation symétrique.

A la fin du film, il souhaite sauver Platon contre lui-même. Mais son ami est troublé, il croit que tout le monde est contre lui, que personne ne l’aime, que tous ceux qu’il estime vont l’abandonner, comme l’ont fait ses parents. Jim parvient cependant à lui faire entendre raison car il le respecte et le comprend. Or, un policier tire sur Platon en apercevant le pistolet qu’il tient dans sa main (une arme que Jim avait préalablement déchargée afin que Platon ne fasse pas de mal à lui-même ni à autrui).

  • Qu’est-ce qu’un père suffisamment bon ?

Il semblerait qu’un père suffisamment bon soit caractérisé par sa capacité à alterner entre attitude permissive et ferme, par le respect qu’il démontre à l’adolescent, par sa position de tiers dans la relation mère-enfant, par sa fonction d’imposition des interdits, par son rôle de support identificatoire qui transmet son savoir à l’enfant, par sa capacité à jouer et créer, ainsi que par sa fonction d’intégration de la destructivité de l’adolescent. Ces conditions favorisent alors la reconnaissance de l’autorité par l’adolescent.

Ces différentes fonctions paternelles sont particulièrement mises à mal lors de l’adolescence, une période qui induit des remaniements identificatoires, représentationnels et fantasmatiques qui pousse l’adolescent à mettre à l’épreuve ses assises et repères narcissiques pour forger une nouvelle image de soi. Ce passage de transition peut soit renforcer le lien à autrui, soit provoquer une désorganisation du lien social. Pourtant, le conflit avec les parents ou les figures d’autorité est incontournable afin de permettre à l’adolescent de se construire en explorant les limites et en maintenant un semblant de lien, même dans l’opposition.

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Réalisation : José Luis Lopez-Linares

Date : 2016 / Espagne

Durée : 85mn

Acteurs principaux :

« Le jardin des délices » de Jérôme Bosch.

Avec des nombreux commentaires, dont ceux de Hano Wijsman, historien, Salman Rushdie, écrivain, Orphan Pamuk, écrivain, Cai Gui-Qiang, artiste plasticien, Renée Fleming, soprano, Michel Onfray, philosophe…

SA

Mots clés : Créativité – chef d’œuvre – angoisse – surréalisme − religion

 

 

Le documentaire réalisé par José Louis Lopez-Linares est une réussite. Il contribue à expliciter « Le Jardin des Délices », une œuvre incroyable de Jérôme Bosch, le célèbre peintre flamand de la première partie du XVIème siècle. Sa découverte range Dali et les surréalistes, ou encore l’architecte Gaudi, au rang d’élèves. Bosch inspira de nombreux peintres de son temps, eux aussi plongés dans la culture catholique de l’époque. Ses créations furent mises en valeur par le roi Philippe II, fils de Charles-Quint. Le pieux et grand politique Philippe avait, paraît-il, pour habitude de se recueillir chaque soir devant ce tableau qu’il avait acquis pour ses appartements, à l’Escurial. Désormais, des visiteurs innombrables peuvent la découvrir émotionnellement au musée du Prado, à Madrid. Cette œuvre fait partie de l’histoire de l’AREA puisqu’une copie en grand décore l’entrée de notre structure d’accompagnement des personnes en difficultés avec l’alcool, le C3A.

Le DVD permet, en outre, de s’instruire par les bonus, notamment en ciblant des fragments du triptyque et en cliquant pour avoir un commentaire.

Le début du film montre les visages attentifs et contemplatifs des visiteurs du Prado, rappelant les captures des visages du public réalisées par Ingmar Bergman au son de l’ouverture de la « Flûte enchantée » mozartienne. Le déroulé est satisfaisant. Il est possible, à tout moment, de marquer une pause, pour saisir un détail ou relire un commentaire. Les invités ont des caractéristiques très différentes : historiens, artistes, philosophes. On découvre avec plaisir Salman Rushdie et d’autres érudits ou passionnés de cette création.

 

L’univers de l’inconscient et sa traduction culturelle

 

Il manque peut-être une lecture psychanalytique ou psychosociale de cette œuvre, qui semble avoir un statut d’avant-garde pour l’éternité. C’est la condition humaine qui y est décrite dans son rapport à Dieu, tel que le conçoivent les Chrétiens de l’époque, et dans son rapport à la Nature, elle-même imaginée sur le mode fantastique. Le volet de gauche représente l’Eden. Dieu a plutôt le visage du Christ. Il nous regarde, debout, presque effacé, entre Adam et Ève. A Droite, c’est l’Enfer, où se trouve un étonnant visage revêtu d’un étrange chapeau. Le peintre ? Au milieu, c’est notre Monde avec une débauche de diableries, d’accouplements, de monstres et de personnages, habillés ou nus. La sérénité est absente des trois volets du triptyque. C’est terrifiant et il est douteux qu’un cerveau secoué par un délire alcoolique ou psychotique puisse produire une telle diversité d’images juxtaposées, englobées, encastrées ou superposées les unes dans les autres.

Bosch, membre actif de la plus ancienne confrérie du pays, vouée à la mère du Christ, projette indiscutablement les terreurs et la force de son inconscient, en résonance avec les références de son milieu culturel. Il se dégage de sa luxuriante production une piètre idée de l’être humain, disposé à toutes les turpitudes, sous l’impulsion du Malin, en l’occurrence un hibou anodin, dans un trou d’arbre.

On peut supposer qu’une part de ce déferlement d’assemblages est le produit d’une libido refoulée, pervertie plutôt que sublimée par la Foi et le souci de l’autre. La conséquence d’une abstinence imposée contre contrepartie du Salut ? La géniale créativité du peintre semble exprime le chaos de notre univers mental et une perception délirante de la Nature.

Un effet de catharsis est-il possible chez les découvreurs actuels de célèbre triptyque ? Peut-il contribuer à évacuer peurs et fantasmes ?

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Réalisation et scénario : Jim Jarmusch

Date : 2016 / USA

Durée : 143mn

Acteurs principaux : Adam Driver (Paterson, conducteur de bus), Golshifteh (Laura), Nellie (Marvin, bouledogue anglais), Rizwan Manji (Donne, chef de dépôt), Barry Shabaka Henley (Doc, le patron du bar), William Kackson Harper (Everett, l’amoureux éconduit), Masatoshi Nagase (le poète japonais)

SA/HA

Mots clés : Tranquillité – bienveillance – simplicité – habitudes - poésie

 

Les amateurs de films d’action et d’effets spéciaux doivent éviter de voir « Paterson » : aucune décharge d’adrénaline ne peut résulter de la découverte de cette histoire. Paterson est, le nom du héros, un conducteur de bus qui vit une existence tranquille avec son amie Laura et leur chien Marvin, un affreux bouledogue anglais. Paterson est également une des villes de la banlieue sud-ouest de l’agglomération de New-York où se déroule l’histoire. Paterson est enfin le titre d’un recueil de poèmes de William Carlos Williams. Cette convergence de significations est en lien avec l’humour du cinéaste Jim Jarmush, qui fut assistant de Wim Wenders.

L’histoire se déroule sur une semaine, dans le cadre et le périmètre fixés par les déplacements de Paterson : sa petite maison, le dépôt des bus, le trajet de celui qu’il conduit et celui qu’il effectue, le soir, à pied, en compagnie de Marvin. Chaque jour voit se dérouler une suite d’actes identiques, à des horaires semblables. Cependant, Paterson est attentif à saisir tous les imprévus qui émaillent ses déplacements. Il sait écouter, en conduisant, les propos des passagers de son bus. Il reste ouvert à tout ce qui fait rencontre, à tout ce qu’il peut entendre et voir au travail dans la rue, dans le bistrot qu’il rejoint pour prendre rituellement une bière, en écoutant Doc, un patron du bar qui joue aux échecs contre-lui-même. Ce qui rend Paterson singulier se situe dans sa capacité à porter un regard de poète sur le plus banal des quotidiens à la façon de William Carlos Williams, l’auteur du recueil de poème Paterson, en hommage à la ville où il avait vécu.

Ce film se laisse découvrir comme un moment de thérapie douce, à la manière d’une promenade dépourvue de peur et d’angoisse. La sécurité intérieure qui émane du personnage est garantie par la présence de sa créative et tendre petite amie Laura. Dans le carnet où il inscrit son langage poétique, dépourvu d’effets de style, caractéristique de son écriture, il se lit « Si jamais tu me quittais je m’arracherai le cœur et ne le remettrai jamais en place ».

La poésie et la simplicité, comme alternatives aux addictions

 

À bien y regarder, Paterson nous livre des clés pour une relation apaisée au monde. La première condition à respecter est celle d’une présence affective dont la constance garantit la sécurité intérieure indispensable. Une deuxième facette de cette sécurité est constituée par la permanence du cadre, ici, une maison, un quartier, des habitudes, un emploi, préservé de l’ennui par les imprévus qu’il offre pour peu qu’on sache les saisir. La troisième leçon à retenir de l’attitude du personnage principal est liée à sa capacité à rester à distance sans se couper de ses interlocuteurs. La séquence autour du traditionnel « ça va ? » est un petit chef d’œuvre de communication. Paterson peut après avoir répondu oui à la traditionnelle question, écouter l’énumération des problèmes qui expliquent pourquoi les choses ne vont pas bien pour son interlocuteur, Donny, le responsable du dépôt, pourquoi ça ne va pas pour lui. Pauvre Donny !

L’équilibre le plus manifeste peut être mis à mal par la perte d’un objet essentiel pour celui qui subit l’événement. Un jour, au retour de son travail, Paterson retrouve Laura bouleversée. Marvin, en chien gâté, s’est permis de mettre en pièces le précieux carnet de poèmes de Paterson. Laura demandait sans cesse ni succès que le héros fasse une copie de ses notes manuscrites. A présent, excepté par la mémoire, les vers consignés, jour après jour, auront disparu. C’est un peu du Soi intime de Paterson qui se sera volatilisé. La rencontre improbable d’un poète japonais permettra de surmonter l’épreuve. Désormais, sans doute, Paterson aura la prudence de laisser trace de ses écrits.

Un autre détail dans le comportement du personnage doit faire réfléchir : dans les situations de rencontre dérangeante, il n’a pas peur et il trouve, de ce fait et sur le champ, la parole ou le geste appropriés. Enfin, notre héros, outre la bienveillance qu’il sait manifester envers tout ce qui l’entoure, dispose d’une arme non violente dont il fait un très bel usage : la poésie. Dans tous les intervalles libres laissés par ses obligations, pendant qu’il marche ou conduit, il fabrique les vers qu’il consignera sur son carnet, avant sa tournée, assis à son poste ou de retour chez lui.

Point de téléphone portable – il est obligé d’emprunter celui d’un passager lors d’une panne électrique immobilisant son bus –, point d’écran de télé ou d’ordinateur, Paterson n’a pas besoin de se remplir d’images et de sons pour calmer et alimenter l’inquiétude existentielle. Il dispose du silence, de sa capacité d’écouter et d’observer, de la présence aimante de son amie, de la bienveillance qui donne sens à ses relations de proximité et, surtout, de son aptitude à transcender le quotidien par l’écriture. Paterson nous montre clairement comment devenir insensible aux ‘‘bruits et à la fureur du monde’’, sans pour autant s’en extraire ni basculer dans les addictions.

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