02-07-2018

Comment avoir le cœur léger quand on se sent responsable ?

Telle est la reformulation qui m’est venu spontanément en écoutant une maman déstabilisée et inquiète face au couple constitué par son fils de 23 ans et la jeune femme de 18 ans qui partage la vie de ce dernier. Lors du premier entretien, cette mère de famille avait surtout évoqué l’empreinte anxieuse de sa propre mère. La personne dont je parle a une vie équilibrée d’un point de vue conjugal et professionnel. Elle n’a pas d’addiction. Et, à présent, son anxiété se concentre sur sa « belle-fille ». Comme je lui demande les raisons de son inquiétude, elle me donne quelques détails. La jeune femme ne sépare jamais de son Smartphone qu’elle consulte compulsivement de façon permanente. Moins habituel, il ne se passe guère deux mois, sans qu’un nouveau tatouage envahisse le corps de la jeune femme. Elle parle de plus en plus souvent de se décorer à l’aide de piercings. La patiente est alertée par la tristesse permanente qui se dégage de la jeune femme. Celle-ci suit une formation pour un BTS de management dans le commerce. La patiente est intervenue, il y a quelques mois, dans le sens d’une IVG alors que cette jeune femme était encore mineure.

Sans doute pourrions-nous penser que cette mère de famille ferait bien de s’occuper de ses oignons, respecter sans broncher le choix amoureux de son fils et se garder de critiquer, même silencieusement, les goûts esthétiques de la jeune femme en question. En tant que soignant, je pourrais encourager cette mère à lâcher prise, à s’entrainer au détachement émotionnel et à s’intéresser sans plus tarder à un programme de méditation « pleine conscience ». J’aurais cependant l’impression, si je m’en tenais à ses pertinentes recommandations, de m’écarter des règles de l’écoute empathique.

Alors, comment faire ? Le plus simple, ai-je pensé, est de soumettre ce cas de figure au groupe de parole, d’autant qu’une patiente déjà suivie partage largement la même problématique que la consultante, coincée entre deux générations et soucieuse, certes, de s’autocritiquer autant que nécessaire, sans pour autant s’interdire de considérer les jeux et enjeux relationnels à court et à moyen terme.

Pour centrer la question, il semble évident qu’un irresponsable peut avoir le cœur léger mais, toute la difficulté est d’avoir un cœur léger quand on s’estime responsable. Dans ce second cas de figure, quelles sont vos solutions ?

CP*** : En tant que mère, on se sent bien souvent responsable de l’avenir de nos enfants. Ce sentiment est nourri par le lien filial qui existe avec notre propre mère, et on reproduit bien souvent le même schéma que celui que nous avons vécu avec elle. Cependant, je crois profondément que l’on peut s’en détacher et vivre une autre relation avec son propre enfant. Pour moi, cela passe bien sûr par un travail sur mon addiction à l’alcool, expression d’un mal-être dans ma relation à autrui (à ma mère ?).

Même lorsqu’il n’y a pas d’addiction, la relation à notre enfant s’établit, du moins en partie, en miroir de la relation à nos propres parents. Une part de mon analyse consiste donc à porter un regard  critique sur ma relation en qualité « d’enfant ». Ainsi, je pourrai être de meilleur conseil pour ma fille qui vit une relation « toxique » avec un partenaire « pervers narcissique ».

Dans le cas de ma fille, j’ai décidé également de lui écrire, en lui disant tout ce que je pensais de la relation qu’elle vit. J’ai fait relire le contenu de ce texte avant envoi à son père (qui est aussi mon conjoint). En voici le contenu, si cela peut aider la personne à trouver les mots qui seront siens (j’ai juste changé les prénoms) :

NB : « Docteur Gomez, utilisez ce texte (ou partie) que je n’ai pas modifié d’une virgule si vous le jugez utile. Je ferai tout mon possible pour venir à la réunion de lundi, sans vous le promettre néanmoins (j’ai un entretien pour un changement de poste de travail et c’est le jour de mon anniversaire).

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« Ma chérie,

Il me fallait quelques jours afin que tes mots trouvent résonnance en moi et qu’enfin je puisse te « livrer » un peu de ma pensée. J’espère qu’elle t’aidera à voir plus clair en toi.

Partons si tu le veux bien des « constats » :

-Vous êtes toi et Ali en désaccord sur de nombreux points. L’éducation et les soins  donnés à Enzo. C’est un « grand classique » du couple qui concerne tout nouveau parent. Sur ce point, des efforts peuvent peut-être être faits de part et d’autre, tout au moins s’il n’y a pas de désaccords qui remettent en cause les valeurs fondamentales de chacun et aussi l’intégrité physique et morale de l’enfant. Les choix de vie professionnelle. C’est un point très important, puisqu’on y passe quand même une grande partie de sa vie et que l’on l’admette ou non, le travail est une valeur fondamentale de l’existence. Tu pourrais par exemple faire une liste des points « positifs » et « négatifs » sur une feuille afin d’y voir plus clair en toi. Il me semble que sur l’aspect travail, tu as déjà beaucoup réfléchi et tu sais ce que tu veux…

La liste des désaccords avec le père d’Enzo est non exhaustive. A toi de la compléter si nécessaire.

- Ali te reproche de ne pas le soutenir assez. Il renvoie vers toi ses propres manquements, mais il n’y a que lui qui puisse y apporter des solutions. Ton rôle me semble-t-il est de l’écouter, éventuellement de lui donner ton avis, mais nullement de te substituer à lui. Qu’il agisse par lui-même.

- Ali se dit « dépressif ». Alors qu’il consulte un médecin et/ou un psychiatre (ou psychologue mais ceux-là ne sont pas remboursés) s’il n’y arrive pas seul. De cela non plus, tu n’aies pas responsable et tu n’as pas à en subir de conséquences. On observe parfois les attitudes suivantes chez la personne dépressive : repli sur soi, l’irritabilité, intolérance parfois, sentiment d’être incomprise, rejetée. Il est plus simple alors de se tourner vers des « solutions » apportées par des corpuscules « extrémistes », des « faiseurs de bonheur » ; D’où peut être ses lectures et vidéos actuelles. Mais je pense que la meilleure voie c’est celle du milieu, qui laisse le champ libre à la pensée et à l’action de l’autre. Tu peux lui dire ce que tu penses de tout cela, même tu «dois » en tant que compagne le lui dire, sans redouter son désaccord. S’il ne comprend pas, alors il n’y a rien que tu puisses faire de plus pour lui, si ce n’est te préserver toi et Enzo.

- Ali dit des paroles blessantes sur ta famille et tes proches. Tu es en droit de te demander si cela est acceptable pour toi. Nos valeurs intrinsèques, tout ce qui fait la personne que nous sommes, doit être respecté et ce n’est pas de l’amour que nous témoigne l’autre que de les attaquer. Il y a des limites à ne pas dépasser et surtout des limites franchies à ne pas accepter. Tu peux le lui dire un fois, mais ne pas te soumettre à ses « dictats ».  Par rapport à ce point, je pense que nous n’avons jamais dit ni papa ni moi de paroles blessantes sur son pays, sur sa religion. Il a raison de dire que nous devons le respecter pour celui qu’il est ;  Mais je ne remettrai pas en question mon raisonnement pour lui, je me m’auto censurerai pas par crainte de « représailles » de sa part. Si je ne lui conviens pas, alors qu’il ne me fréquente plus, c’est aussi simple que cela. Le respect va dans les deux sens.

- Ensuite, en plus de toi (ce qui est essentiel), pense aussi à Enzo qui est la personne la plus importante dans ta vie. Pose-toi les questions suivantes : que souhaites-tu pour lui ? Quelles valeurs souhaites-tu lui transmettre ? A ce stade de réflexion, les choix de vie comme le travail, la vie de couple, la famille, la religion, l’éducation, sont essentielles …. On transmet beaucoup pour l’exemple que l’on donne. On fait tous aussi des erreurs.  Garde aussi à l’esprit qu’il n’est jamais trop tard dans la vie pour « réajuster le tir ». Mais si aujourd’hui il y a des choix que tu penses en désaccord avec toi, alors ne les valide pas, c’est tout ce que je peux te dire.  Tu m’avais dit un jour que tu voulais qu’Enzo soit élevé dans la religion catholique et musulmane afin qu’il ait le choix plus tard. Est-ce aussi l’avis d’Ali ? Etes-vous d’accord ?   Comment faire tous les deux pour lui donner cette possibilité ? Si vous n’êtes pas d’accord toi et Ali, alors pense que tes convictions sont tout aussi importantes que les siennes. De mon point de vue, dans ce que tu décides et décideras, demande-toi toujours si cela va dans le respect de ta personne et si cela te rend heureuse. Un jour, Enzo te demandera pourquoi tu as fait tel ou tel choix … si c’était ce que tu pensais le mieux sur le moment, alors tu pourras lui répondre posément et sans avoir de gêne. C’est aussi cela être parent.

Ma fille, je t’aime infiniment. Mon rôle de maman est de faire tout ce qui est de mon possible afin de t’aider dans tes propres questionnements. T’aimer, ce n’est pas forcément te dire les mots faciles qui flatteraient ton égo, c’est te respecter en tant qu’adulte, avec ta personnalité qui n’est pas la mienne. Tes choix ne sont pas forcément les miens et je n’ai pas à te les dicter. 

Rappelle-toi aussi que papa et moi, nous sommes là et serons toujours là pour toi et pour Enzo.                                                                                                           Maman »

HG : J’enregistre tel quel ce document qui illustre assez bien les questions qui taraudent l’esprit de parents qui se sentant responsables (ici de leur fille et de leur petit-fils) ont des difficultés légitimes à avoir le cœur léger. J’espère que C*** pourra venir et contribuer à soutenir psychologiquement, l’autre maman qui m’a inspiré ce thème.

 

Lundi 25 juin 2018

De très nombreuse personnes souffrant d’addiction identifiées se plaignent d’une sensation de vide douloureuse à l’interruption de leur addiction. De nombreux concitoyens n’expriment pas de la même manière la sensation de vide mental, mais nous pouvons observer que leur emploi du temps est surchargé, qu’ils courent sans cesse et qu’ils semblent dans l’incapacité d’être seuls ou d’avoir une minute de repos.

Moi-même, je me retrouve dans ce cas de figure, je crois être un addicté du temps et de l’activité. Je suis constamment ou presque en réflexion et en quête de sens. Mes proches me trouvent épuisant et c’est un bonheur pour eux, alors même qu’ils ont du mal à vivre seuls, libres de toute contrainte, que de vivre de temps en temps loin de moi. D’autres, en dépit de leur personnalité addictive, confient avoir besoin de temps et de solitude pour se « recharger ». Je m’accorde avec eux pour apprécier les moments de solitude, dans la mesure où ils peuvent être habités par ce que bon me semble, et je peux me recharger en changeant de type d’activité. Ce qui me vide, c’est de donner de l’énergie sans en recevoir, de donner de l’attention sans recevoir en échange écoute et compréhension. Le vide prend alors chez moi les couleurs de la tristesse et de l’amertume. Il est alors temps d’entreprendre une activité qui m’apporte de la détente et du plaisir. C’est là que le corps peut intervenir ou encore des occupations dépourvues d’urgence ou d’enjeu.

La « nature a horreur du vide » peut faire référence à des angoisses de chute.

Cela étant, la nature peut avoir horreur du vide par angoisse de la mort dont le moment s’approche, à chaque minute écoulée : Brrr, bof ! Qu’importe la mort, au fond, si nous savons prendre du plaisir à vivre ? Qu’importe la mort, si nous savons donner sens à notre existence ?

Comment pourriez-vous illustrer le thème d’aujourd’hui : « Ma nature a horreur du vide » ?

L’alcool a-t-il été une solution, parmi d’autres solutions, pour combler ce vide ?

Quelles sont, selon vous, les solutions les plus pertinentes ?

 

 

 

Lundi 18 06 2018

Il existe souvent des confusions entre l’ordre et l’autorité. 

L’autorité a certainement besoin d’un minimum d’organisation et de supports pour s’exercer. Elle se distingue pourtant de l’ordre qui apparaît,principalement, comme l’expression d’un arbitraire. 

L’autorité s’exerce sans contrainte ni violence. Elle peut cependant fixer des limites. Elle procède de la confrontation, du dialogue réfléchi et respectueux de l’autre. Elle s’inscrit dans un ordre symbolique que les psychanalystes appellent la loi du père. 

L’univers des pulsions a ses exigences propres. Les addictions l’illustrent par la contrainte sur corps qu’elles exercent. Soumis à l’addiction, le sujet se voit conduit à transgresser continûment les règles de respect qu’il se doit et doit aux autres, indépendamment de ses qualités intellectuelles ou de ses aspirations éthiques éventuelles. Le besoin du produit, la dictature de la conduite compulsive créent un ordre toxique mais conforme. L’addiction s’inscrit, en effet, dans un ordre économique où l’Argent règne, où le Politique est réduit à un rôle de figuration et de facilitation, où l’intelligence est détournée des meilleures finalités. Les bureaucraties verrouillent le système, par routine et discipline plus que par malveillance. Les citoyens sont réduits au rôle de consommateurs et pour encore une majorité d’entre eux de contribuables. Cet ordre renforce les inégalités. Il encourage les injustices et la violence. Il favorise à la fois l’indistinction et les identités refuge. Il transforme les activités en passe-temps. Il pousse vers les addictions, la dépression et, pourquoi pas, in fine, vers le suicide. Les robots arrivent, les humains sont de trop…

Nous ne sommes pas obligés de nous conformer à cet ordre nouveau.

A titre individuel, certains sont ordonnés dans leur désordre, d’autres sont désordonnés dans leur ordre. Nous avons besoin d’un ordre qui corresponde à notre personnalité. L’excès d’ordre peut être réfrigérant. L’excès de désordre peut être une source de confusion. L’ordre créé autour de soi peut participer à sa propre harmonie intérieure. Il participe alors à l’exercice de son autorité. 

Comment vivez-vous l’ordre ? Comment comprenez-vous l’autorité ?