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Lundi 12 avril 2021

 

L’humilité et la gratitude sont des valeurs oubliées mais surtout des valeurs négligées et incomprises depuis toujours.

L’humilité devrait s’imposer à tous, sans difficulté. Le courrier d’une patiente mentionne une phrase des Écritures : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu et pourquoi t’en glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? ». Cette Parole me fait doublement réagir. La plupart des gens ignorent ce qu’ils ont reçu. Seule une relation interactive, hors de tout jugement, telle que le réalise une séance de notre groupe intégratif, révèle la parole « déposée », dont la justesse peut toucher ceux qui l’écoutent.

Dans la mesure où c’est l’autre qui nous apprend l’essentiel de ce que nous avons à savoir et que nous retenons en fonction de caractéristiques qui nous ont été transmises, il est difficile pour une personne normalement intelligente de développer un sentiment d’orgueil ou pire de vanité, sur la base d’une comparaison avec d’autres. Le fait d’avoir beaucoup reçu crée une obligation morale : celle de donner à d’autres ce dont ils ont été dépourvus. Il existe une humilité réciproque en acceptant de recevoir et de donner. Peu importe l’inégalité de l’échange. L’humilité dispense d’humilier. Elle évite également des humiliations. L’humilité nourrit le principe d’égalité. Elle évite la soumission. La juste conscience de ses efforts et de ses mérites est à l’origine du sentiment de fierté. Il est sage de laisser la prétention et le contentement de soi aux imbéciles.

La reconnaissance se trouve moins facilement que l’ingratitude. Elle se situe du côté de l’être alors que l’ingratitude se situe du côté de l’avoir, de l’égoïsme. La reconnaissance n’a nul besoin d’être démonstrative. Elle se satisfait mieux d’actes utiles que de belles paroles. Elle appartient à la même veine que l’humilité. Elle nourrit la vie relationnelle au sein des familles et dans les relations amicales.

Êtes-vous à l’aise avec ces deux valeurs ?

 

Lundi 29 Mars 2021

La perspective d’affronter le regard social sans consommer de l’alcool est une des préoccupations classiques du début de la période sans alcool. Nous pouvons l’envisager sous l’angle de la « sobriété ».

La langue anglaise utilise le même mot pour l’abstinence d’alcool et l’état d’esprit qui peut lui être associé. Il est donc utile de réfléchir au sens de ce mot, particulièrement en le rattachant au regard social. Par cette expression, nous pouvons réfléchir aux différentes circonstances de convivialité ou de moment festif. Nous pouvons également prendre en compte le regard des proches. Le plus important, sans doute, se situe dans le regard que nous portons nous-mêmes sur le fait de ne pas consommer de l’alcool en public ou seul. Pendant une période variable, l’abstinent récent peut se faire un monde du regard porté sur son changement d’attitude face à l’alcool. Il est si facile, pourtant de refuser une offre, de façon simple et naturelle : « Non merci » prolongé, si besoin, par un : « je n’y tiens pas », ou, à l’extrême rigueur, par un « cela ne me réussit pas », avec un sourire. Une des caractéristiques de la sobriété s’explique par la concision.

La sobriété est mise à l’épreuve quand le sujet se retrouve face à lui-même, seul. Les premiers temps peuvent être compliqués, justifiant une assistance médicamenteuse pour éviter les comportements automatiques, plus ou moins liés à des émotions, qui conduisent le sujet à relancer la mécanique de la consommation.

La mise en jeu de la sobriété pour s’abstenir de boire retentit sur la façon dont la personne se comporte et s’exprime. Elle va de moins en moins se payer de mots. Elle saura dire ce qui lui importe de dire dans les termes et la forme qui conviennent. La sobriété mentale lui permettra de trouver la bonne distance face aux autres et de mieux savourer ses moments de tranquillité.

Avez-vous l’expérience de la sobriété mentale ?

 

Lundi 22 Mars 2021

 

Un des intérêts du courrier par Messagerie est de permettre des échanges, en donnant des idées de thèmes pour le groupe intégratif. Il en est ainsi de « Famille spirituelle ».

L’assemblage de ces deux mots suggère le lien entre quelque chose d’ordre structurel et quelque chose de moins identifiable au premier regard qui relève des affinités de « l’esprit ».

Le fait d’appartenir à une famille au sens classique, à une corporation, à un pays, à une religion, crée une base organique. Son unité suppose une culture partagée, un imaginaire collectif, une éthique commune.

Là est le problème des enclos.

Une famille, quelle qu’elle soit, sans ces trois éléments, n’est qu’un conglomérat d’intérêts partagés ou concurrents, qu’une addition d’habitudes, qu’une histoire commune masquant des non-dits et des secrets qui en constituent le ciment ordinaire.

Nous avons à conquérir sans discontinuer culture, imaginaire et éthique, à partir de nos origines, sans s’y enfermer.

Une famille spirituelle se constitue dans l’adversité. C’est le cas des personnes en difficulté avec l’alcool, à partir du moment où elles comprennent la nécessité d’une culture, d’un imaginaire, d’une éthique qui en constitue une identité distincte et, cependant, ouverte, transcendée.

La question sera : pensez-vous que l’identité de personne alcoolodépendante soit la source d’une identité créatrice ?

Comment déclinez-vous cette identité ?

 

A titre d’illustration concrète, voici un courrier relatif aux travaux à mener pour tenter de faire sortir « Anesthésie générale » d’une clandestinité contrainte. Au moment de la séance, nous aurons peut-être plus à dire sur cette initiative d’écriture.

Je crois avoir compris qu'il me fallait un texte abouti pour le présenter à quelques éditeurs généralistes. J'ambitionne Le Seuil, peut-être Flammarion. J'attends les suggestions de Jean Henriet. Je suis conscient de mes handicaps de départ. Je n'appartiens pas aux intellectuels ayant pignon sur rue. Je suis provincial, antisystème, et, de surcroît, inclassable. Dans ce sens, mon texte est doublement subversif car il prend plus ou moins à contrepied les différents groupes et sous-groupes bien-pensants. La logique sous-jacente est politique. Il s'agit bien, pour reprendre le vocabulaire de Gramsci, de dessiner les bases d'un bloc historique alternatif, redistribuant toutes les cartes, redonnant l'envie aux acteurs du pays, dont une part des déclassés et des marginalisés, de revenir dans le match. Je remets en cause le darwinisme dicté par la financiarisation du Monde.

J'ai été attentif, lors de ma dernière relecture, à éviter des références inutiles à la gestion de la pandémie, alors que j'ai rédigé l’essentiel du texte pendant ce temps de disponibilité contraint. A présent, le manuscrit a besoin d'un regard neuf, distancié, qui adopte celui de l'éditeur et des lecteurs. Comme l'a dit Jean Henriet, c'est une écriture en contrepoint. C'est beaucoup plus qu'un journal de bord.  Il y a plusieurs niveaux qui s'articulent entre eux. L'écriture reflète ma façon de travailler avec les patients et notamment le type de travail que je mène avec eux au sein de mon groupe intégratif. J'essaie, en quelque sorte, d'amener le lecteur à s'asseoir autour de la table, à réfléchir, à développer un dialogue intérieur, à s'interroger sur la marche du monde quand le thème étudié est un aspect de la problématique alcoolique et, inversement, quand il s'agit d'un chapitre traitant d'une thématique plus générale, à considérer la problématique alcoolique sous cet angle. Le groupe intégratif et l'association ont, par mon intermédiaire, une vocation résolument pédagogique, éthique et politique. Nous publions des fiches de livres "compliqués", des fiches de films utiles à la réflexion. Il est normal que l'écriture de l'ouvrage le reflète. Parfois, nous ne sommes pas loin de la matière brute. Il se trouve des extraits de fiches, des fragments d'échanges en réunion. Je reviens sur quelques épisodes de ma vie car tout se tient dans mon écriture. C'est un livre de transmission que je destine à la génération de mes petits-enfants. Leurs générations (de 6 ans à 25 ans) vont devoir faire la révolution sur les décombres des erreurs et des renoncements de leurs parents et grands-parents. Je remercierai ceux qui ont adhéré aux orientations de l'AREA, de m'avoir maintenu en vie.

Récemment, divine surprise, mon cher ami, le clinicien alcoologue François Gonnet, m'a fait le cadeau d'une carte de vœux avec un superbe dessin de lièvre.  Une opération l'avait rendu tétraplégique deux ou trois ans auparavant, et ce dessin a pris une valeur exceptionnelle, en termes de résilience. Je l'ai chargé d'animer le manuscrit de dessins pour lui donner une profondeur d'ironie légère. Il dispose de deux sources dont des gravures de Gustave Doré.  Le manuscrit deviendra ainsi l'œuvre de deux cliniciens qui ont partagé leurs savoirs.

La conclusion est volontairement tronquée. Je peux ajouter quelques lignes tirées de cet envoi. Cette longue - et j'espère utile - digression pour vous dire "d'articuler", de faire des propositions d'allègement, de façon à aimer et à faire aimer ce livre, y compris aux rétifs.

HG