Lundi 29 Octobre

Des événements récents m’ont remémoré une expression ancienne que je crois très utile pour l’après-alcool. 

En pratique alcoologique, l’accent est mis sur la renarcissisation. Celle-ci progresse avec les échanges du groupe des pairs, les interventions des aidants au cours des hospitalisation brèves, des consultations elles-mêmes, à partir de la relation empathique instaurée et des progrès dans la connaissance de la problématique alcoolique. L’exercice d’uneresponsabilité, au sein de l’association ou ailleurs,n’a pas d’influence considérable de ce point de vue puisque, à ce stade, se conjugue la préoccupation altruiste et le plaisir de faire, en mobilisant ses compétences et sa créativité. 

Cette réconciliation avec soi-même serait très imparfaite si un deuxième processus mental n’était pas parallèlement exercé. Il s’agit de mettre en jeu l’autocritique constructive.

Que faut-il entendre par là ? L’autocritique est la capacité à se mettre en question quand une difficulté apparait. Un phénomène courant consiste à incriminer l’autre ou la situation plutôt que d’examiner la part de ses propres erreurs d’appréciation et de réalisation. L’autocritique devient constructive si elle débouche sur la correction de ce qui a été perçu comme dysfonctionnement dans sa manière d’appréhender les choses. L’autocritique constructive a le mérite de nous remettre en marche-avant, sans être excessivement perturbés par des affects négatifs. L’exercice de l’autocritique constructive a l’avantage de nous éviter de nouvelles bêtises. Elle représente une bonne nourriture pour l’humilité. Elle nous épargne de nous prendre trop au sérieux et de nous dévaloriser. Elle permet de mieux résister aux critiques injustes et au dénigrement, qui constituent l’ADN de tant de nos semblables. 

Maitrisez-vous l’autocritique constructive ?

En avez-vous vérifié des bienfaits ?

Pouvez-vous donner des exemples ?

 

Lundi  22 Octobre

       Nous devons ce thème à une coïncidence. Une nouvelle patiente a découvert que le mémoire de clinique alcoologique donné par sa sœur, il y a 24 ans, dédié à la réparation narcissique des « femmes alcooliques », avait pour partie été rédigé après un passage prolongé dans nos groupes de parole. Ce volumineux mémoire rédigé à deux étudiantes, sous la responsabilité d’Henri Sztulman, à l’époque psychanalyste universitaire spécialisé dans les addictions, date de 1996. Sa lecture riche en références psychanalytiques est rafraichissante en ces temps d’obscurantisme comportementaliste. La thématique est d’importance puisqu’elle met l’accent sur l’objectif principal de l’accompagnement : la réparation narcissique de celle qui a bu.

    Le souci de réparer narcissiquement une femme n’est évidemment pas limité aux personnes qui ont bu. La honte, la mésestime de soi se retrouvent chez des femmes concernées par des addictions sans drogues. La psychopathologie, et, en deçà, le besoin de plaire se retrouvent chez les personnes « narcissiques » et le travail à faire avec elles est sensiblement identique. La différence se situe certainement dans l’image donnée par le fait des alcoolisations. Le mémoire a réuni deux types d’observation : des cas féminins recueillis dans un groupe d’alcooliques anonymes (AA) et un contingent de patientes suivies dans le cadre de notre méthodologie, avec notamment une implication dans notre « groupe intégratif ». Nous pouvons ajouter que la préoccupation de l’image donnée est à considérer positivement. Elle peut conduire au respect de soi.

    Pour nos deux étudiantes, il existait une différence appréciable entre les deux groupes de patientes. Chez les alcooliques anonymes, l’altérité était en quelque sorte niée. L’identité se constituait sous la forme d’un faux-self, celui de « malade alcoolique », entretenant l’illusion  d’être « tous pareils », seuls à pouvoir se comprendre. L’appartenance aux AA donnait à l’abstinence le statut d’un objectif catégorique, tout en faisant référence à une spiritualité, sans contenu explicite. Les séances comportent une ritualisation fraternelle, semblable à ce qui s’observe chez les francs-maçons. Le soignant est exclu de la conduite d’une réunion. Toute référence à la psychanalyse, à la psychopathologie, à la sociologie et à la politique de santé est exclue. Le groupe est tout puissant.

    Nous essaierons de discuter des moyens de la réparation narcissique pour les femmes et… les hommes.

    Il n’est pas besoin de souligner l’enjeu de l’arrêt de l’alcool. Les progrès se vérifient sur les plans physiques et intellectuels. Ils sont plus difficiles à se mettre en place d’un point de vue psychologique car il y a le souvenir des périodes difficiles et, assez souvent, la résistance de l’environnement aux changements. L’erreur la plus commune est de penser que l’abstinence nécessaire est également suffisante.

La question est donc : qu’est-il nécessaire pour qu’une réparation narcissique devienne effective, solide et durable ?

 

Lundi  15 Octobre

 Je viens de découvrir un film dont j’aurais grand plaisir à faire une fiche. Il s’agit de « Mademoiselle de Joncquières », actuellement à l’affiche, film que je vous recommande vivement d’aller voir, sans plus tarder.  Un marquis réputé libertin (au sens de l’époque) s’applique pendant des mois à séduire une jeune veuve. Quand son objectif est atteint, alors que la belle s’est attachée à lui, il ne tarde pas à donner des signes d’ennui. La veuve amoureuse, devenue officiellement une simple amie, l’analyse. Il est attiré par ce qui lui résiste. Quand la victoire lui est acquise, il court vers d’autres conquêtes.

Cette histoire tirée de « Jacques le fataliste » de Denis Diderot est un excellent préambule au thème de l’ennui dans le couple. Il ne s’agira pas pour la séance de se confondre en généralités mais de livrer, si possible, son expérience de l’ennui dans le couple. Loin de moi l’intention de fournir un lot d’explications et recettes. Je me risque cependant à donner quelques pistes.

La première est que nous avons toutes les chances de nous ennuyer à mourir dans un couple si par notre personnalité, par notre absence de centres d’intérêt véritable, d’incapacité à nous passionner durablement, nous nous ennuyons lorsque nous sommes seuls. Rien n’est plus pénible au fond qu’une personne qu’il faut constamment distraire de l’ennui, qui est dans l’attente passive de distractions ou qui se donne à voir comme si elle était le centre du monde. La tolérance à l’ennui est une aptitude. Certain s’accommodent de rêver ou de ne rien faire. D’autre sont incapables de rester inactifs, à moins d’être épuisés. Ce second comportement peut s’expliquer diversement par la diversité des désirs et des objectifs qui se rattachent à ceux-ci ou, plus fondamentalement, pour effacer notre sentiment d’incomplétude, avec l’anxiété et la dépressivité qui s’y rattache.

On peut se demander ce que recherche un séducteur ou une séductrice par leurs comportements stéréotypés. Cherchent-ils à se rassurer ? Leur appétit de changement n’exprime t­’il pas un positionnement narcissique les rendant inaptes à donner à l’autre le statut d’une personne ? Répugne-t-il à se placer en situation de dépendance affective du fait de l’attachement qui se constitue ? Ou encore – hypothèse la plus sympathique –  n’ont-ils pas encore trouvé l’âme-sœur ?

Il semble recommander, si on veut éviter l’ennui, dans le couple, seul, ou dans la société, de respecter quelques règles. La première est certainement de ne pas subir des activités ou des personnes pour lesquelles nous n’avons pas d’affinités. Le reste est probablement une question d’équilibre. La fusion ou l’emprise est un cauchemar pour un esprit indépendant. Les séparations permettent les retrouvailles. Elles entretiennent le désir par la crainte de la perte. Personne ne peut prétendre satisfaire tous les besoins d’un autre. Il semble indispensable d’associer diversement des centres d’intérêt commun, pratique qui a l’avantage de permettre des partages véritables et des évolutions communes.

Avez-vous l’expérience de l’ennui dans le couple ? L’alcool a-t-il été une solution pour apaiser l’ennui ? Si vous êtes à présent sobre, à quoi attribuez-vous l’ennui qui pourrait altérer l’ambiance dans votre couple ?