Thèmes du lundi  |  du jeudi  |  du vendredi      

Lundi 6 Janvier 2020

La littérature autobiographique privilégie l’image du « Dernier verre » (Olivier Ameisen, le promoteur du Baclofène) ou du « Dernier pour la route » (Livre d’Hervé Chabalier et titre éponyme).

Pour ce début d’année et dans une optique de liberté réfléchie et choisie, nous proposons de dialoguer autour du premier verre.

Nous avons largement déployé nos capacités de persuasion autour de la dangerosité du premier verre pour un sujet devenu alcoolodépendant. Nous avons poussé l’intention pédagogique jusqu’à faire figurer le Bacchus du Caravage sur la série de bouquins publiés chez Erès : un jeune homme au genre incertain tend une coupe de vin à qui veut la prendre.

Dans mon imaginaire, le premier verre m’évoque la tête de la vipère sur laquelle une de mes filles âgée de 3 ans posa par inattention son pied lors d’une promenade nocturne, étourdissant le serpent et le rendant inoffensif, de ce fait.

Quand le premier verre amène inexorablement les suivants puis le retour de la consommation incontrôlée, chez une personne, avec le cortège de nuisances qui s’y rattachent ou une sensation de stagnation, le pragmatisme serait d’écarter à jamais le dit-premier verre.

Parfois, le premier verre est sans conséquence immédiate. Celui qui pratique le jeu de la roulette russe peut s’enhardir à tenter d’appuyer une autre fois sur la gâchette, puisque, après tout, il n’existe qu’une balle dans le barillet. Le premier verre en dédain de ce qui a été évité et de ce qui a été reconstruit ou construit… Alors que la compulsion s’était éteinte, que la confiance et l’apaisement étaient revenus…

L’image du scorpion accepté par la tortue pour traverser la rivière et qui la pique, sur son dos et au milieu du gué : « Ça été plus fort que moi ».

Vous pourrez évoquer, pour cette séance, à quel moment un verre a pris le statut de « premier » et au-delà, quelle rencontre a pris le statut malheureux ou heureux de « premier ». Il est logique de compliquer un peu. C’est le premier lundi de l’année…

 

Lundi 23 Décembre 2019

La folie m'a toujours sauvé
et m'a empêché d'être fou


                   Hubert Félix Thiéfaine

Erasme, en son temps, avait fait l’éloge de la folie pour dénoncer les agissements humains éloignés de la raison, de l’humilité nécessaire et de la bienveillance envers soi-même et les autres.

Le parolier qu’est Hubert-Félix Thiéfaine énonce un autre paradoxe qui pourrait se traduire ainsi : la déraison m’a protégé de la mortelle raison, c’est-à-dire des normes que nous propose le Meilleur des Mondes, celui dans lequel nous devons vivre.

Nous pourrions dire qu’il est des folies données comme normes, d’autres folies qu’il est fou de suivre pour échapper aux normes et d’autres folies encore, plus douces et épanouissantes, appelées folies par ceux qui croient qu’ils tireront leur épingle du jeu en adoptant les normes du Meilleur des Mondes.

La séance permettra à chacun de distinguer entre les folies qu’il est fou de suivre et les folies qui nous permettent de vivre, malgré l’emprise des folies données comme normes.

Quelles sont, selon vous :

  • Les folies données comme normes ?
  • Les folies qu’il est fou d’adopter, en réaction et comme échappatoires ?
  • Les folies qui nous aident à vivre ?

 

Lundi 16 Décembre 2019

(Version courte)

 

Nous avons déjà proposé trois pages pour présenter cette distinction de Blaise Pascal entre esprit de finesse et esprit de géométrie. Le thème a été abordé lors d’une séance récente du vendredi. Ces notions ne sont pas faciles à comprendre, alors que nous avons une équipe de stagiaires, la dernière de l’année. Aussi, nous a-t-il semblé nécessaire de faire l’effort d’une présentation moins « académique », pour qu’elle soit opérante dans notre approche de la problématique alcoolique.

Peut-être est-il plus simple d’avoir en tête ce que Pascal appelle les esprits faux pour comprendre que l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse ne sont pas faux. Ce qui rapproche ces derniers, sans les confondre, de l’esprit faux, se situe dans leur dissociation ou encore dans leur caractère incomplet. « J’explique ».

L’esprit faux prend des formes variées, plus ou moins caricaturales. On peut le qualifier d’esprit idéologique. Par exemple, si vous êtes persuadé que tout dans le monde est réglé par la Providence, comme l’affirme le philosophe Pangloss de Candide, le conte satirique de Voltaire, vous allez expliquer que la Providence vous a doté d’un nez pour porter vos lunettes. En d’autres termes, vous allez expliquer n’importe quoi par ce que bon vous semble. L’esprit faux se nourrit également de pensée paresseuse, vous dispensant de faire l’effort de distinguer ce qui n’est pas évident. Il n’est pas possible de discuter avec certaines personnes tant elles sont manifestement habitées par des a priori idéologiques aggravés de pensée paresseuse. Dans les a priori idéologiques, il peut se distinguer les a priori propres à un groupe social d’appartenance et les a priori propres à des époques différentes. L’état des connaissances intervient, ainsi que l’usage qu’il en est fait, pour réduire l’emprise des préjugés, des stéréotypes, des généralisations du Sens commun.

Pour illustrer la nécessité d’articuler l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, nous pouvons utiliser l’image de microscope et de ses grossissements. Nous pouvons commencer par une vision large, unitaire, conforme à la définition de l’esprit de géométrie, puis cibler, de plus en plus, avec des grossissements plus forts qui restreignent le champ observé, en le précisant. La progression dans l’observation du plus petit se rapproche de l’esprit de finesse. L’essentiel pour rester dans le vrai est de changer continument de grossissements pour saisir à la fois l’ensemble et les détails significatifs. Ce qui est vrai pour l’observation l’est également pour le raisonnement. Pour comprendre une réalité complexe, diversifiée et changeante, il est bon de disposer d’une théorie de référence, sans pour autant exclure l’apport d’autres théories. Une chose est certaine : la dialectique de l’esprit de géométrie et de l’esprit de finesse est indispensable pour comprendre le réel et se mettre en situation d’agir sur lui. Ces généralités donnent une idée du chemin que peut faire la personne alcoolique pour retrouver la maitrise de ses vies.

L’esprit de géométrie suppose donc une vision large, illustrée par le concept de problématique alcoolique. Cette vision large relève d’une préoccupation épistémologique, c'est-à-dire d’une vue de surplomb et de balayage. Le surplomb permet d’utiliser les différentes grilles de lecture (neurobiologie, psychologie, psychopathologie, approche systémique, psychosociologie, psychanalyse, politique de santé, économie, philosophie, etc.) nécessaires à la compréhension de la problématique. Le balayage permet d’avoir une idée de l’histoire naturelle de la problématique en fonction de l’âge et des périodes vis-à-vis de l’alcool (avec, sans, hors alcool, reprises de consommation).

L’esprit de finesse permet l’accrochage relationnel et l’évolution du lien (neutralité bienveillante, empathie, congruence, détachement) c’est-à-dire un positionnement approprié en fonction de l’évolution du sujet. L’esprit de finesse est assimilable à l’ouverture d’esprit, aux nuances, à la variabilité, aux contradictions fécondes.

Il faut se dire que la sobriété est la meilleure façon de récupérer ses facultés intellectuelles et d’élaborer une éthique de vie personnelle. Le travail d’élaboration en groupe, les entretiens individuels, et les activités hors champ du soin permettent d’exercer sans fin esprit de finesse et esprit de géométrie, à distance du matraquage opéré par l’idéologie ambiante et de l’effet de nos distorsions cognitives et subjectives. Ainsi pouvons-nous espérer maîtriser nos vies et nous épanouir sans porter préjudice aux autres.

En quoi, vous sentez-vous concerné par l’esprit faux ?

Comment comprenez-vous ces notions d’esprit de géométrie et d’esprit de finesse ? Quels usages en faites-vous ?