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Lundi 16 Décembre 2019

(Version courte)

 

Nous avons déjà proposé trois pages pour présenter cette distinction de Blaise Pascal entre esprit de finesse et esprit de géométrie. Le thème a été abordé lors d’une séance récente du vendredi. Ces notions ne sont pas faciles à comprendre, alors que nous avons une équipe de stagiaires, la dernière de l’année. Aussi, nous a-t-il semblé nécessaire de faire l’effort d’une présentation moins « académique », pour qu’elle soit opérante dans notre approche de la problématique alcoolique.

Peut-être est-il plus simple d’avoir en tête ce que Pascal appelle les esprits faux pour comprendre que l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse ne sont pas faux. Ce qui rapproche ces derniers, sans les confondre, de l’esprit faux, se situe dans leur dissociation ou encore dans leur caractère incomplet. « J’explique ».

L’esprit faux prend des formes variées, plus ou moins caricaturales. On peut le qualifier d’esprit idéologique. Par exemple, si vous êtes persuadé que tout dans le monde est réglé par la Providence, comme l’affirme le philosophe Pangloss de Candide, le conte satirique de Voltaire, vous allez expliquer que la Providence vous a doté d’un nez pour porter vos lunettes. En d’autres termes, vous allez expliquer n’importe quoi par ce que bon vous semble. L’esprit faux se nourrit également de pensée paresseuse, vous dispensant de faire l’effort de distinguer ce qui n’est pas évident. Il n’est pas possible de discuter avec certaines personnes tant elles sont manifestement habitées par des a priori idéologiques aggravés de pensée paresseuse. Dans les a priori idéologiques, il peut se distinguer les a priori propres à un groupe social d’appartenance et les a priori propres à des époques différentes. L’état des connaissances intervient, ainsi que l’usage qu’il en est fait, pour réduire l’emprise des préjugés, des stéréotypes, des généralisations du Sens commun.

Pour illustrer la nécessité d’articuler l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, nous pouvons utiliser l’image de microscope et de ses grossissements. Nous pouvons commencer par une vision large, unitaire, conforme à la définition de l’esprit de géométrie, puis cibler, de plus en plus, avec des grossissements plus forts qui restreignent le champ observé, en le précisant. La progression dans l’observation du plus petit se rapproche de l’esprit de finesse. L’essentiel pour rester dans le vrai est de changer continument de grossissements pour saisir à la fois l’ensemble et les détails significatifs. Ce qui est vrai pour l’observation l’est également pour le raisonnement. Pour comprendre une réalité complexe, diversifiée et changeante, il est bon de disposer d’une théorie de référence, sans pour autant exclure l’apport d’autres théories. Une chose est certaine : la dialectique de l’esprit de géométrie et de l’esprit de finesse est indispensable pour comprendre le réel et se mettre en situation d’agir sur lui. Ces généralités donnent une idée du chemin que peut faire la personne alcoolique pour retrouver la maitrise de ses vies.

L’esprit de géométrie suppose donc une vision large, illustrée par le concept de problématique alcoolique. Cette vision large relève d’une préoccupation épistémologique, c'est-à-dire d’une vue de surplomb et de balayage. Le surplomb permet d’utiliser les différentes grilles de lecture (neurobiologie, psychologie, psychopathologie, approche systémique, psychosociologie, psychanalyse, politique de santé, économie, philosophie, etc.) nécessaires à la compréhension de la problématique. Le balayage permet d’avoir une idée de l’histoire naturelle de la problématique en fonction de l’âge et des périodes vis-à-vis de l’alcool (avec, sans, hors alcool, reprises de consommation).

L’esprit de finesse permet l’accrochage relationnel et l’évolution du lien (neutralité bienveillante, empathie, congruence, détachement) c’est-à-dire un positionnement approprié en fonction de l’évolution du sujet. L’esprit de finesse est assimilable à l’ouverture d’esprit, aux nuances, à la variabilité, aux contradictions fécondes.

Il faut se dire que la sobriété est la meilleure façon de récupérer ses facultés intellectuelles et d’élaborer une éthique de vie personnelle. Le travail d’élaboration en groupe, les entretiens individuels, et les activités hors champ du soin permettent d’exercer sans fin esprit de finesse et esprit de géométrie, à distance du matraquage opéré par l’idéologie ambiante et de l’effet de nos distorsions cognitives et subjectives. Ainsi pouvons-nous espérer maîtriser nos vies et nous épanouir sans porter préjudice aux autres.

En quoi, vous sentez-vous concerné par l’esprit faux ?

Comment comprenez-vous ces notions d’esprit de géométrie et d’esprit de finesse ? Quels usages en faites-vous ?

 

 

Lundi 9 Décembre 2019

 

La notion de double vie m’a récemment été proposée en consultation. Au sens usuel, l’expression désigne une liaison cachée. Ce genre de situation n’entre pas dans les préoccupations habituelles du soin. Ce type de relation peut coïncider avec des préoccupations éthiques et affectives, même s’il est réprouvé par la Morale et les experts en hypocrisie sociale. Si on en croit Eugène Labiche « le plus heureux des trois » n’est pas toujours celle ou celui à qui l’on pense.

La ‘‘double vie’’ est une source de complications et de malheurs sans fin à la période de l’alcool. Le buveur ou l’addicté doit se cacher, mentir, subir des humiliations, chaque fois qu’il est pris sur le fait. Le proche est douloureusement confronté à un ménage à trois, qui finit d’ailleurs par se limiter à deux : le buveur et sa bouteille. Cette question-là, également rebattue, n’est pas neuve. À la fin, nous pourrions même avancer qu’il n’y a plus de vie mais plutôt une survie.

La notion de double vie ou, pourrait-on même dire, de vies multiples mérite d’être discutée dans le cadre d’une vie débarrassée des addictions. Nous avons admis, avec Pierre Bayard, la possibilité de personnalités multiples, selon les contextes de vie. Il s’agit là d’observations courantes. Un enfant ou un adulte dévalorisé peut finir par incarner les caractéristiques justifiant le rejet ou la condescendance. À l’inverse, avec une aide psychothérapique appropriée, il peut gagner une meilleure estime de lui-même, plus de confiance en lui et développer alors une personnalité différente, au moins à certains moments. Pierre Bayard a qualifié de « personnalité potentielle », ce qui s’observe quand le contexte change. Ce devenir est un des arguments de son livre « Aurais-je été résistant ou bourreau ? ». On peut estimer que l’organisation d’une société pèse directement sur l’émergence de personnalité duelle ou multiple. N’y a-t-il pas en chacun de nous un peu de l’homo sapiens, de l’homo faber, de l’homo addictus, voire même du robot ?

Il est banal que nous ayons une ou plusieurs vies au niveau professionnel, d’autres vies pour le temps libre et les loisirs et une vie affective plus ou moins diversifiée. Aucun être ne peut satisfaire à 100% un autre être. Pour autant, il nous appartient d’éviter des cloisonnements schizophrènes et être nous-mêmes dans les différents secteurs de notre vie en étant aussi transparents que possible.

Que pensez-vous de ces notions de double, de pluralités de vie ?

 

 

Lundi 2 Décembre 2019

Nous avons essayé, le 4 novembre dernier, de nous situer par rapport à cet étrange projet : évaluer les aptitudes au bonheur de chacun d’entre nous. Cette disposition est, à n’en pas douter, essentiellement subjective. Les représentations du bonheur sont cependant induites par notre environnement culturel. Le travail proposé à notre étudiante stagiaire, Marie, laisserait penser qu’il existe des normes permettant de définir les situations ou bien l’état de bonheur. Il n’est pas besoin de faire preuve d’un grand discernement pour sentir combien une approche chiffrée et statistique du ou des bonheurs véhicule de conventions, d’artifices et de biais. Chacun d’entre nous a ses propres représentations de ce qui constitue, à ses yeux, le bonheur et les bonheurs. Ce genre de thématique fait courir le risque d’énonciation de platitudes et d’incompréhensions. Le thème du 4 novembre avait proposé une liste de douze questions, à ce jour aucun retour écrit n’a été produit. Pour stimuler les échanges à venir, je me risque à de très courtes réponses qui n’engagent que moi.

1) La définition du bonheur. Le bonheur est une opportunité à saisir avant qu’elle ne s’efface.

2) Les différences entre le bonheur, la satisfaction et la joie. L’euphorie est une sensation éphémère de satisfaction intense. La satisfaction est l’assouvissement d’un besoin. Le bonheur est la rencontre transitoire d’une aspiration et de son accomplissement. La joie correspond à la paix d’un esprit détaché des ‘‘bruits et de la fureur du monde’’.

3) Les liens entre bonheur et plaisir, bonheur et ennui. L’ennui a deux faces opposées. Il peut ouvrir à la rêverie. Il peut refléter un accablement face à la vacuité. Le plaisir a également deux faces : l’une est tournée vers la satisfaction, l’autre vers la joie.

4) Le bonheur comme état durable ou transitoire. Le bonheur est toujours un état transitoire. C’est à chacun de savoir le répéter et le renouveler.

5) Les dispositions pour le bonheur. Comme tout pessimiste, j’ai de fortes dispositions pour le bonheur. Il s’agit pour moi d’une nécessité vitale pour compenser la tristesse, la colère et le dégoût que m’inspire nombre de situations.

7) Les composantes de la personnalité nécessaires au bonheur. Un fond dépressif, le refus du pire, un minimum de vitalité et d’opiniâtreté, un peu d’intelligence et d’humour, de l’esprit critique, une considération sincère et amusée pour son prochain.

8) La conscience du bonheur. Le bonheur c’est comme le silence ou la démocratie, nous en prenons conscience quand il disparait.

9) Cinq situations de bonheur. 1 La présence d’un être aimé, 2 L’accomplissement d’un travail difficile. 3 Un enfant qui joue. 4 Le spectacle de la Nature. 5 Un essai collectif du Stade toulousain conclu par Cheslin Colby.

10) Les principaux ingrédients du bonheur : soi, l’autre, l’atmosphère.

11) Le dernier moment de bonheur : La rédaction de ces réponses.

12) Les relations entre le bonheur et l’alcool : transitoires et illusoires.

À vous de jouer… Vous pouvez vous limiter à une seule question, deux si vous êtes gourmand.