Lundi 7 octobre 2019

 

Une bonne partie des souffrances mentales des personnes peut se rattacher à ce que nous appellerons le « regard intérieur ». Le regard que nous portons sur nous-mêmes est très largement influencé par les regards qui ont été portés sur nous dès le plus jeune âge et par la suite, au-delà de l’adolescence. Les regards les plus déterminants sont donc portés par nos proches les plus proches : notre mère ou un équivalent maternel, notre père, nos frères et sœurs éventuels. Très rapidement cependant, d’autres regards se superposent aux précédents : les camarades de classe, les enseignants, les adultes côtoyés. Par le biais de la génération d’appartenance et par les médias, d’autres stéréotypes affluent. L’image de nous-même est ainsi très largement conditionnée par ces environnements. Sans qu’il soit possible d’établir de relation de cause à effet déterministe, il va de soi qu’un environnement bienveillant, capable de donner des limites et des repères, apte à favoriser la constitution d’un regard bienveillant, bien que critique sur soi et les autres, va jouer un rôle essentiel. Notre regard intérieur sera plus ou moins pollué par les regards extérieurs.

Comment définir ce regard intérieur ? Nous pouvons en partie le déduire des regards extérieurs qui nous jaugent et nous jugent sans se donner la peine de nous connaître.

Le regard intérieur renvoie au dialogue intérieur mais aussi à nos capacités de symbolisation. Qu’entendons-nous par-là ? La symbolisation suppose une prise de distance vis-à-vis des émotions brutes, intenses, qui font écran sur des opinions et des sentiments plus élaborés, nuancés et contrastés. Des figures idéales se forgent dans notre imaginaire. Selon nos références culturelles, nous pouvons intégrer un grand nombre de modèles, attirants ou repoussants. Nous pouvons, plus ou moins, nous identifier à eux.

Un autre aspect du regard intérieur correspond au développement de notre esprit critique. Souvent, un enfant sait observer, sinon toujours interpréter. Son regard peut perdre en pertinence au contact de personnes qui lui mentent ou lui proposent des modèles plus ou moins dégradants. Il a besoin de référents adultes mais aussi de tuteurs de résilience, pour grandir et devenir adulte.

Une dernière composante du regard intérieur est d’ordre éthique et spirituel. Il ne manque pas de « kits » de croyances, religieuses ou matérialistes, d’effets de mode, pour rassurer à peu de frais et procurer une pseudo-identité, mettant le sujet sur de fausses pistes.

Le regard intérieur est le produit d’une lente déconstruction de ces différentes représentations culturelles. Peu à peu, sa consistance se développe, à la condition de se détacher des stéréotypes ambiants.

Le regard intérieur est donc le produit de la construction aléatoire, jamais achevée, d’une conscience et d’un jugement personnels.

À l’arrêt de l’addiction, un des enjeux majeurs de l’accompagnement est d’aider le sujet à retrouver un regard intérieur, qui s’était désagrégé ou n’avait pas pu réellement se développer. C’est à partir d’un effort de lucidité impliquant une ouverture d’esprit, un développement de connaissances et d’expériences vécues que ce regard intérieur deviendra une force autonome capable d’affronter l’adversité.

Avez-vous conscience d’avoir en vous ce regard ?

Êtes-vous encore l’objet des nuisances de regards extérieurs, passés ou présents, qui vous jugent et vous classent sans vous connaître ?

Quelles sont vos ressources pour les affronter et les relativiser ?

 

Lundi 30 septembre 2019

Alcoologie, écologie : la rime est riche.

S’agit-il du même type de combat ? La question peut se poser sur le mode analogique. Ce qui est certain, en tous cas : s’occuper intellectuellement et concrètement d’écologie politique est plus passionnant que se débattre avec les affres d’une consommation d’alcool non maîtrisée, avec toutes les complications et souffrances qui s’y rattachent.

Les problèmes écologiques sont débattus depuis longtemps par des personnes de référence pour leurs connaissances aussi bien concrètes que scientifiques. L’alcoologie mobilise beaucoup moins.

 En matière d’écologie, il y a ceux qui sont dans le déni. D’autres, à juste titre, sont préoccupés ou angoissés par les perspectives et les projections d’avenir. Un groupe intermédiaire se satisfait d’une écologie compatible avec leur mode de vie fondée sur le confort et la consommation.

 Nous pouvons retrouver ces trois grandes sensibilités face à la population affectée par l’alcool : certains sont dans le déni, d’autres sont traumatisés, un troisième groupe plaide pour des solutions qui n’engagent que ceux qui sont prêts à leur donner crédit.

 J’ai ainsi appris qu’une alcoolique abstinente, Laurence Cottet, auteure d’une biographie à visée d’exemplarité, avait convaincu le gouvernement de défendre le slogan « Un mois de janvier sans alcool » dans une optique de sensibilisation voire de prévention. Janvier est certes un mois qui suit les excès de fin d’année. Pour ceux qui connaissent les usages en cours et la complexité de la problématique alcoolique, cette proposition médiatique pourrait faire rire. Pour l’écologie également, nous pouvons imaginer des mots d’ordre du même type du genre « la semaine sans douche », le « mois de la marche à pied » ou « l’année sans déplacement en avion », avec une petite exception pour nos élites.

Un petit ouvrage de Corine Morel Darleux : « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » (Éditions Libertalia 2019) vient de paraître. La lecture en est agréable. Il est assuré que ce livre rencontrera plus d’échos que les ouvrages que nous nous acharnons à produire pour changer les regards dans le champ de l’alcoologie.

Comment vous situez-vous par rapport à l’écologie et à l’alcoologie ? Au-delà des choix individuels, comment voyez-vous l’émergence de solutions collectives ?

 

Lundi 23 septembre 2019

Cette réflexion, « Je ne suis pas à ma place », a récemment été prononcée par un patient, suscitant une mise en éveil. Elle a fait immédiatement écho à une réplique mémorable du film « Très bien merci » d’Emmanuelle Cuau. La plupart des familiers de l’AREA sont au courant de l’anecdote relative à ce film. Par un concours de circonstances propres à l’état des relations humaines en milieu urbain, un homme se retrouve abusivement enfermé tout un week-end dans un hôpital psychiatrique, après y avoir été conduit par un fourgon de police. Quand il rencontre enfin la psychiatre le lundi matin, la protestation fuse : « Docteur, je ne suis pas à ma place ! ».  Dans la majesté de sa fonction, attestée par sa blouse blanche, la praticienne daigne lever les yeux de ses dossiers et lui répond : « Monsieur, ici, tout le monde est à sa place ». L’anecdote, rapportée dans le « Cinéma comme langage » est que cette scène présente dans la version diffusée en salle fut coupée dans la version DVD pour un plus large public.

En l’occurrence, ce patient n’avait pas tort. Après une carrière honorable conforme aux attentes familiales, les progrès de sa dépendance alcoolique l’avaient déclassé. Après divers revers de fortune qui l’avait mis en endettement, non sans menace de prison, il devait se satisfaire d’un emploi particulièrement déqualifié, complétant une pension d’adulte handicapé, déterminée par son état dépressif et alcoolique. Il pouvait ainsi aller de cure de sevrage en établissement de postcure, sans autre bénéfice que des pauses dans son parcours malheureux. Par sa déclaration, il me signifiait une difficulté jusque-là masquée : son homosexualité latente. Les enfants qu’il avait eu ne changeaient rien à cette réalité, pour lui, honteuse. En bref, il avait raison d’estimer qu’il n’était pas à sa place.

Est-ce si évident que cela de se sentir à sa place dans le monde tel qu’il est, compte tenu de nos besoins élémentaires, tels, par exemple, qu’ils ont été hiérarchisés dans la pyramide de Maslow : besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime, d’accomplissement.

Comment analysez-vous le thème-titre pour ce qui vous concerne ?