Lundi 13 Janvier 2020

C’est un appel de la rentrée qui justifie ce thème. Le premier appel sur le téléphone fixe a émané d’une élève du Lycée des Arènes, section cinéma. Sa petite équipe est chargée d’une séquence filmée autour de l’addiction numérique toutes générations confondues. Mon sens pratique a imaginé y employer la plage du début de l’après-midi laissée libre. S’il en sort un document visible, il pourra toujours figurer sur le site. Peut-être, d’ailleurs, je pourrais imaginer d’autres séquences analogues pour aborder différents thèmes qui nous apporteraient des éclairages utiles. Je viens d’effectuer l’inclusion sur l’ordinateur de mes ouvrages de la bibliothèque pour le livre en cours sur « L’anesthésie générale ».

En attendant et pour lancer la discussion, tout en préparant la séquence de cet après-midi avec les jeunes gens, voici ce que je pourrais leur (vous) dire en substance.

« Vous avez tout-à-fait raison de mettre l’accent sur l’addiction ou les mésusages du numérique toutes générations confondues. Vous êtes face à moi pour demander l’opinion d’un praticien orienté en addictologie. Votre présence tombe bien. Je commence en effet un ouvrage qui a pour titre « Anesthésie générale » et comme sous-titre « L’esprit critique à l’épreuve des addictions ». Au sens le plus général, tout produit, toute activité détient, avec des différences fortes, un pouvoir addictogène. Par exemple, le fait d’aimer une personne, de développer une relation complexe avec elle peut créer une dépendance quand cet objet d’amour s’éloigne, se tait, nous quitte ou disparait.

 L’équivalent du sevrage – qui peut ne jamais advenir totalement – peut prendre des années. Nous parlons à ce propos de deuil. Il en est de plus ou moins douloureux. Ainsi, pour prendre un autre exemple, le deuil de la jeunesse et tout ce que cette période de la vie laisse entendre… L’addiction numérique rencontre un terreau particulièrement favorable chez l’être humain.

La littérature et le cinéma ont distingué trois problématiques différentes quant au pouvoir du numérique.

Un ouvrage récent, celui de Michel Desmurget, met l’accent sur les conséquences de l’usage des objets numériques et de la dépendance aux écrans sur le développement cérébral des jeunes enfants. Comme le souligne cet auteur, nous sommes des êtres d’habitude.

 Les premières années d’existence sont fondamentales en matière d’apprentissage et de maturation cérébrale. Les deux premières années de vie correspondent à une période de développement du cerveau assimilable à une éponge. A ce propos « plus d’un tiers des enfants de moins d’un an ingurgitent une heure trente d’écran par jour » particulièrement au sein des milieux les moins favorisés. La télévision représente alors 70% du temps d’écran.

 De deux à huit ans, après un accroissement notable, la consommation se stabilise autour de trois heures. La progression de temps capturé en dix ans a été d’environ de 30%. Ces chiffres représentent quasiment un quart du temps de veille de l’enfant. Ces trois heures par jour constituent une moyenne. Les enfants de milieux défavorisés consomment plus du double du temps réservé aux usages récréatifs des écrans.

 À la préadolescence, la consommation quotidienne atteint un tiers du temps de veille. Par ordre de préférence les préados mentionnent dans l’ordre les jeux sur console, la télévision, les vidéos en ligne, les activités vidéo sur des supports mobiles et enfin la découverte des réseaux sociaux.

À l’adolescence le temps d’écran dépasse six heures par jour avec l’usage des smartphones. Les filles consomment davantage les réseaux sociaux alors que les garçons s’adonnent plus volontiers aux jeux vidéo. Ce balayage de l’abus des écrans a pris le temps comme critère et facteur de gravité. Doivent également pris en compte les contenus.

Bref, le titre du livre de Michel Desmurget « La fabrique du crétin digital » nous semble, après avoir pris la peine de l’avoir détaillé, nullement excessif. L’invasion du numérique est un désastre pour le développement de l’esprit critique, de la santé mentale et de la liberté d’action des jeunes générations. Le fait que cette addiction concerne les milieux les moins favorisés est indiscutable. Les usages du numérique renforcent les inégalités sociales.

Une toute autre approche est mise en images par le film de Jason Reitman, « Men, women & children » (2014), quant à l’impact du numérique sur pratiquement toutes les générations. Comme le précise la fiche-cinéma présentant ce film il est à peine justifié de parler d’addiction à Internet, tant cette habitude sociale est devenue une norme comportementale intégrée par tous. Reitman propose une galerie de portrait de parents et d’enfants de la middle class connectée. Les sujets réfractaires sont rares. Une étudiante s’efforce d’être « normale » en illustrant son site par des copiés-collés; elle est la seule à persister à lire. L’objet virtuel est devenu la béquille indispensable pour combler le vide mental et affectif. Ce fatras de solitudes branchées est pathétique. Les adultes semblent désireux de retomber en enfance, les plus jeunes fantasment leur présent plutôt que de le vivre. Les écrans fonctionnent comme des doudous parlants. Chaque âge a ses instruments préférés. La télévision de la salle commune des EHPAD sera peut-être complétée, très prochainement, par la présence de robots humanoïdes.

Une troisième approche met l’accent sur le pouvoir totalitaire du numérique. Dans un nombre toujours croissant de situations sociales, le numérique s’impose de façon exclusive et toujours plus contraignante. Proposé comme la solution aux besoins de communication, il nous plonge dans l’enfer du Meilleur des mondes complété par « 1984 ». Il devient de plus en plus difficile de rencontrer quelqu’un en vrai, de lui parler, d’échanger des points de vue, de s’entendre avec lui, de trouver ensemble la solution à un problème donné. Le virtuel a inventé la solitude connectée et généralisée sans autre violence que l’obligation d’obéir.

Dans l’éventail des produits disponibles par les écrans une exception est à souligner avec le cinéma. L’avantage d’un film, contesté par les amateurs de séries, est qu’il ne dure qu’un temps limité, celui d’une sortie seul ou, plus agréablement, en compagnie restreinte. Le découvrir suppose de sortir de chez soi, de découvrir l’histoire dans un lieu spécifique pouvant conforter par son organisation la possibilité de rencontres et de dialogues, avant ou après avoir vu le film choisi.

 Le cinéma comme la littérature offre une grande possibilité de choix, en fonction des réalisateurs, de leur culture d’appartenance, du genre qu’ils donnent à leur histoire, du choix des acteurs et de leur savoir-faire technique. Cet espace de créativité et de liberté subsiste, en dépit des contraintes financières et du pouvoir normatif des sociétés de production. Face au numérique, la lecture et le cinéma constituent encore des lieux de résistance face à une technique qui épouse si parfaitement le projet totalitaire de transformer les humains en consommateurs dociles principalement occupés par l’obsession de satisfaire leurs addictions.

Pour les participants de la table,

  • Avez-vous l’impression de maîtriser l’usage du numérique ?
  • Est-ce devenu une addiction pour vous ?
  • Avez-vous conscience de ses autres dangers pour vous, vos enfants (éventuels) et la Société ?

 

Lundi 6 Janvier 2020

La littérature autobiographique privilégie l’image du « Dernier verre » (Olivier Ameisen, le promoteur du Baclofène) ou du « Dernier pour la route » (Livre d’Hervé Chabalier et titre éponyme).

Pour ce début d’année et dans une optique de liberté réfléchie et choisie, nous proposons de dialoguer autour du premier verre.

Nous avons largement déployé nos capacités de persuasion autour de la dangerosité du premier verre pour un sujet devenu alcoolodépendant. Nous avons poussé l’intention pédagogique jusqu’à faire figurer le Bacchus du Caravage sur la série de bouquins publiés chez Erès : un jeune homme au genre incertain tend une coupe de vin à qui veut la prendre.

Dans mon imaginaire, le premier verre m’évoque la tête de la vipère sur laquelle une de mes filles âgée de 3 ans posa par inattention son pied lors d’une promenade nocturne, étourdissant le serpent et le rendant inoffensif, de ce fait.

Quand le premier verre amène inexorablement les suivants puis le retour de la consommation incontrôlée, chez une personne, avec le cortège de nuisances qui s’y rattachent ou une sensation de stagnation, le pragmatisme serait d’écarter à jamais le dit-premier verre.

Parfois, le premier verre est sans conséquence immédiate. Celui qui pratique le jeu de la roulette russe peut s’enhardir à tenter d’appuyer une autre fois sur la gâchette, puisque, après tout, il n’existe qu’une balle dans le barillet. Le premier verre en dédain de ce qui a été évité et de ce qui a été reconstruit ou construit… Alors que la compulsion s’était éteinte, que la confiance et l’apaisement étaient revenus…

L’image du scorpion accepté par la tortue pour traverser la rivière et qui la pique, sur son dos et au milieu du gué : « Ça été plus fort que moi ».

Vous pourrez évoquer, pour cette séance, à quel moment un verre a pris le statut de « premier » et au-delà, quelle rencontre a pris le statut malheureux ou heureux de « premier ». Il est logique de compliquer un peu. C’est le premier lundi de l’année…

 

Lundi 23 Décembre 2019

La folie m'a toujours sauvé
et m'a empêché d'être fou


                   Hubert Félix Thiéfaine

Erasme, en son temps, avait fait l’éloge de la folie pour dénoncer les agissements humains éloignés de la raison, de l’humilité nécessaire et de la bienveillance envers soi-même et les autres.

Le parolier qu’est Hubert-Félix Thiéfaine énonce un autre paradoxe qui pourrait se traduire ainsi : la déraison m’a protégé de la mortelle raison, c’est-à-dire des normes que nous propose le Meilleur des Mondes, celui dans lequel nous devons vivre.

Nous pourrions dire qu’il est des folies données comme normes, d’autres folies qu’il est fou de suivre pour échapper aux normes et d’autres folies encore, plus douces et épanouissantes, appelées folies par ceux qui croient qu’ils tireront leur épingle du jeu en adoptant les normes du Meilleur des Mondes.

La séance permettra à chacun de distinguer entre les folies qu’il est fou de suivre et les folies qui nous permettent de vivre, malgré l’emprise des folies données comme normes.

Quelles sont, selon vous :

  • Les folies données comme normes ?
  • Les folies qu’il est fou d’adopter, en réaction et comme échappatoires ?
  • Les folies qui nous aident à vivre ?