Lundi 05 Novembre 

Libertés perdues, libertés maintenues, libertés menacées, libertés reconquises, libertés à gagner…. La question de la liberté interroge de multiplesmanières la personne alcoolique. 

Nous pourrions dire que la liberté est notre bien le plus précieux. Notons que c’est la dernière question posée lors de la récente conférence sur les croyances et la spiritualité. Je ne me souviens plus de la réponse, probablement paradoxale, que j’ai pu faire. Le fait est que je considère que nos libertés sont constamment restreintes par la réalité de nos dépendances,  notamment affectives, de nos contraintes et de nos limites. J’ai peut-être ajouté qu’à l’ère de la bureaucratie numérique, de la communication permanente et de la mainmise de la finance sur nos vies, j’avais l’impression d’avancer dans un environnement de servitude croissante. Peut-être même ai-je murmuré que l’effondrement de l’éthique et de la spiritualité, telle que je les conçois, réduisait l’essence même du sentiment de liberté puisqu’il est clair que, depuis un très grand moment,l’Avoir, la Consommation et le paraitre sont devenus les valeurs dominantes.

Quoi qu’il en soit, comment se déclinent les libertés à la période de l’alcool, à celle du « sans alcool » et à celle du « hors alcool » ? Je vous laisse l’initiative de vos réponses.

Pour l’essentiel, à la période de l’alcool, la liberté principale semble se situer dans la possibilité de se nuire et de créer des difficultés et des souffrances à son entourage. Il ne s’agit donc pas de liberté, au sens propre du terme. La liberté se situerait plutôt en amont à la période de l’éducation et du développement de l’esprit critique, dimensions négligées par l’hypermodernité. 

La période sans alcool, aux limites floues,coïncide avec la prise de conscience des obstacles au développement du sentiment de liberté et à l’état des libertés objectives. Le travail sur soi n’est pas séparable des investissements à assurer pour préserver ou regagner des marges de liberté dans la vie matérielle et relationnelle. Le hors-alcool correspond à un point d’équilibre satisfaisant, bien que précaire ,dans le domaine des libertés.

Comment déclinez-vous votre liberté aujourd’hui ?

Que faites-vous pour accroître la liberté, la vôtre, celle des autres ?

 

Lundi 29 Octobre

Des événements récents m’ont remémoré une expression ancienne que je crois très utile pour l’après-alcool. 

En pratique alcoologique, l’accent est mis sur la renarcissisation. Celle-ci progresse avec les échanges du groupe des pairs, les interventions des aidants au cours des hospitalisation brèves, des consultations elles-mêmes, à partir de la relation empathique instaurée et des progrès dans la connaissance de la problématique alcoolique. L’exercice d’uneresponsabilité, au sein de l’association ou ailleurs,n’a pas d’influence considérable de ce point de vue puisque, à ce stade, se conjugue la préoccupation altruiste et le plaisir de faire, en mobilisant ses compétences et sa créativité. 

Cette réconciliation avec soi-même serait très imparfaite si un deuxième processus mental n’était pas parallèlement exercé. Il s’agit de mettre en jeu l’autocritique constructive.

Que faut-il entendre par là ? L’autocritique est la capacité à se mettre en question quand une difficulté apparait. Un phénomène courant consiste à incriminer l’autre ou la situation plutôt que d’examiner la part de ses propres erreurs d’appréciation et de réalisation. L’autocritique devient constructive si elle débouche sur la correction de ce qui a été perçu comme dysfonctionnement dans sa manière d’appréhender les choses. L’autocritique constructive a le mérite de nous remettre en marche-avant, sans être excessivement perturbés par des affects négatifs. L’exercice de l’autocritique constructive a l’avantage de nous éviter de nouvelles bêtises. Elle représente une bonne nourriture pour l’humilité. Elle nous épargne de nous prendre trop au sérieux et de nous dévaloriser. Elle permet de mieux résister aux critiques injustes et au dénigrement, qui constituent l’ADN de tant de nos semblables. 

Maitrisez-vous l’autocritique constructive ?

En avez-vous vérifié des bienfaits ?

Pouvez-vous donner des exemples ?

 

Lundi  22 Octobre

       Nous devons ce thème à une coïncidence. Une nouvelle patiente a découvert que le mémoire de clinique alcoologique donné par sa sœur, il y a 24 ans, dédié à la réparation narcissique des « femmes alcooliques », avait pour partie été rédigé après un passage prolongé dans nos groupes de parole. Ce volumineux mémoire rédigé à deux étudiantes, sous la responsabilité d’Henri Sztulman, à l’époque psychanalyste universitaire spécialisé dans les addictions, date de 1996. Sa lecture riche en références psychanalytiques est rafraichissante en ces temps d’obscurantisme comportementaliste. La thématique est d’importance puisqu’elle met l’accent sur l’objectif principal de l’accompagnement : la réparation narcissique de celle qui a bu.

    Le souci de réparer narcissiquement une femme n’est évidemment pas limité aux personnes qui ont bu. La honte, la mésestime de soi se retrouvent chez des femmes concernées par des addictions sans drogues. La psychopathologie, et, en deçà, le besoin de plaire se retrouvent chez les personnes « narcissiques » et le travail à faire avec elles est sensiblement identique. La différence se situe certainement dans l’image donnée par le fait des alcoolisations. Le mémoire a réuni deux types d’observation : des cas féminins recueillis dans un groupe d’alcooliques anonymes (AA) et un contingent de patientes suivies dans le cadre de notre méthodologie, avec notamment une implication dans notre « groupe intégratif ». Nous pouvons ajouter que la préoccupation de l’image donnée est à considérer positivement. Elle peut conduire au respect de soi.

    Pour nos deux étudiantes, il existait une différence appréciable entre les deux groupes de patientes. Chez les alcooliques anonymes, l’altérité était en quelque sorte niée. L’identité se constituait sous la forme d’un faux-self, celui de « malade alcoolique », entretenant l’illusion  d’être « tous pareils », seuls à pouvoir se comprendre. L’appartenance aux AA donnait à l’abstinence le statut d’un objectif catégorique, tout en faisant référence à une spiritualité, sans contenu explicite. Les séances comportent une ritualisation fraternelle, semblable à ce qui s’observe chez les francs-maçons. Le soignant est exclu de la conduite d’une réunion. Toute référence à la psychanalyse, à la psychopathologie, à la sociologie et à la politique de santé est exclue. Le groupe est tout puissant.

    Nous essaierons de discuter des moyens de la réparation narcissique pour les femmes et… les hommes.

    Il n’est pas besoin de souligner l’enjeu de l’arrêt de l’alcool. Les progrès se vérifient sur les plans physiques et intellectuels. Ils sont plus difficiles à se mettre en place d’un point de vue psychologique car il y a le souvenir des périodes difficiles et, assez souvent, la résistance de l’environnement aux changements. L’erreur la plus commune est de penser que l’abstinence nécessaire est également suffisante.

La question est donc : qu’est-il nécessaire pour qu’une réparation narcissique devienne effective, solide et durable ?