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Réalisation : John Huston

Scénario : Ray Bradbury, John Huston, d’après le roman d’Herman Melville

 Date : 1956                USA/GB

Durée : 115mn

Acteurs principaux :

Gregory Peck : le capitaine Achab

Richard Basehart : Ismaël

Léo Genn : Starbuck, second du Péquob

Orson Welles : le Pasteur Mapple

Friedrich von Ledebur : Queequeg

Harry Andrew : Stubb

Tom Tomelty : Peter Coffin, l’aubergiste

A/SA

 Mots clés :  Vengeance – Puritanisme – Métaphore – Chasse à la Baleine – Œuvre

 

Ismaël, un jeune homme épris d’aventure, choisit de s’embarquer à bord du Péquod, un baleinier, commandé par le Capitaine Achab. Il est accompagné d’un harponneur tatoué, Queequeg, dont il a fait connaissance dans une taverne du port. Il devient rapidement évident que le Capitaine Achab est habité par sa soif de vengeance contre un grand cachalot blanc, Moby Dick, qui l’a amputé d’une jambe. Malgré l’opposition du second du Péquod, Starbuck, Achad va entraîner l’équipage dans sa quête, au détriment de sa mission : chasser les baleines pour le compte des armateurs…

Quand la vengeance devient folie

  • « Moby Dick » est, à présent, considérée comme une œuvre majeure, représentative de l’histoire des USA, au même titre que la filmographie de John Ford pour la conquête de l’Ouest. Herman Melville connut l’insuccès de son vivant, le public boudant ses œuvres. Son roman se nourrit à plusieurs sources. Melville embarqua comme matelot sur un baleinier. Il rencontra, par la suite, le fils d’un marin qui avait relaté l’éperonnage d’un baleinier par un cachalot. Dans les années1830, une baleine blanche, appelée Moby Dick avait attaqué plusieurs baleiniers. Elle parcourait l’Océan bardée de harpons. Le roman dispose donc de bases historiques véridiques.
  • La chasse à la baleine : À l’époque, personne ou presque ne se souciait de préserver les espèces animales ou de règlementer la chasse des baleines. Melville, à sa façon, posait le problème. La chasse se concentrait sur la côte nord-est des USA mais les baleiniers partaient très loin, dans des expéditions qui pouvaient dépasser 12 ou 18 mois. L’huile de baleine était considérée alors comme un produit irremplaçable pour l’entretien des machines, pour l’éclairage, la confection de savons et de produits cosmétiques. De nombreux objets étaient sculptés dans des os de baleine ; dont des prothèses après amputation ! Le dépeçage de la baleine s’effectuait dans les règles de l’art, à bord, jusqu’à l’obtention de l’huile remplissant des barils entassés dans les cales du baleinier. Chaque baleine était pourchassée par des canots mus par des rameurs et tuée à coups de harpon. L’activité était donc très dangereuse. Une des premières séquences se déroule dans le temple, dont les murs sont décorés de plaques commémoratives de marins et d’équipages ayant fait les frais de la chasse à la baleine. Le film, comme le roman, a donc une valeur documentaire.
  • Le film apparaît également comme une gigantesque métaphore du Bien et du Mal, reflet de la culture puritaine qui entourait les marins. Le sermon du pasteur Mapple, incarné par Orson Welles, accédant à la chaire de sa modeste église par une échelle de corde, est d’une emphase aussi obscure qu’impressionnante pour les fidèles. Quand les marins montent dans le bateau, une dame en noir remet à qui veut la prendre, une Bible. Le second, Starbuck, est un quaker, un représentant de ce courant dissident de la religion anglicane qui suivit les mouvements de colonisation britannique. Excellent marin, il est conscient de sa mission économique et lucide sur la folie d’Achab. Pieux et réaliste, il condamne le principe même de la vengeance sur une bête dont l’agressivité n’est qu’une réponse de survie. Une ambiance crépusculaire entoure l’avancée du navire. Achab refuse d’aider un autre capitaine à retrouver des hommes perdus en mer. Peu après, un de ses hommes tombe à l’eau du haut d’un mât et disparaît. Des jours entiers, le bateau est immobile car il ne bénéficie pas du moindre souffle de vent puis il affronte une tempête d’une violence inouïe. Achab exerce un ascendant irrésistible sur l’équipage. Le Dieu de l’Ancien Testament s’exprime et annonce le châtiment proche par cette tempête. Quand l’affrontement final survient entre Achab et Moby Dick, la démesure, la haine – l’opposée de l’esprit de Justice – est incarnée par Achab. Celui-ci entraînera tous ses hommes dans la mort. Ses dernières images montrent son corps fixé contre le corps de la baleine par les cordes des harpons, peu avant que celle-ci ne se retourne contre le Péquod jusqu’à le briser. La violence a engendré la violence. Achab a péri – et ceux qu’il a entraîné avec lui – car il a défié Dieu dans sa folie de vengeance.
  • Quelles leçons tirer pour la problématique alcoolique ? Quelle métaphore peut se révéler opérante ? Achab et sa soif de vengeance, l’aveuglement qu’il manifeste du fait de son obsession, au mépris de son entourage et du bon sens, évoque le sujet dépendant qui ne vise que la satisfaction de son besoin de boire, sans se soucier des conséquences. Il accepte de trahir ses responsabilités, de persister dans son aliénation liquide, alors même que les signes avant-coureurs d’une catastrophe se multiplient. Achab ressemble à un possédé que rien n’arrête, sinon la mort, ce qui est le lot de dizaines de milliers d’alcooliques en France, chaque année. Le cétacé géant peut figurer le monstre froid de l’indifférence. Achab nous montre la différence radicale entre la persévérance non violente, indispensable pour convaincre, et l’obstination irresponsable, d’où qu’elle vienne.

 

Réalisation et scénario : Alejandra Marquez Abella

Date : 2019 / Mexique

Durée : 99 mn

Acteurs principaux :

Isle Salas : Sofia

Flavio Medina : Fernando

Paulina Gaitan, Cassandra Ciangherotti…

SA/HA

Mots clés : bourgeoisie – crise financière – déclin – apparence – superficialité

 

Ce film, dans un style très différent de celui d’« Adults in the room » ou encore de « Bacarau » raconte la même histoire : celle de la mise au pas de pays (appelés « émergents » à l’époque) par le capitalisme financier. Il le fait avec l’humour caustique propre à la culture hispanique. Le spectateur peut être légitimement terrifié par l’incurie des banques et des élites locales, obsédées par l’argent, le luxe et les apparences qui caractérisent la « bonne réputation », au mépris de toute considération éthique et humanitaire. Nous sommes dans la continuité du sort fait à la lointaine Révolution des Oeillets au Portugal, en 1975, de la politique de soumission au Nouvel ordre européen, opérée par la Gauche en 1982, aux normalisations opérées en Amérique latine soit par le biais des dictatures affiliées aux USA soit par des moyens répressifs financiers. La liquidation en 5 mois du gouvernement de gauche en Grèce, en 2015, en a été le dernier avatar mis en film. 

Tant que ça va, ça va, quand ça ne va plus, ça ne va plus !

 Le résumé du film est à l’actif d’un ancien patient, habitué d’Utopia, après la découverte de « La bonne réputation ».

De quoi est faite cette bonne réputation ? De l’épaisseur du compte en banque. L’argent permet à Sofia, bourgeoise désœuvrée de la société mexicaine des années 80, d’acheter des robes luxueuses, des crèmes de beauté pour sa peau prurigineuse, d’effectuer des échanges de balle sur un terrain de tennis, au sein d’un club-house enchanteur, de promener son sourire dans sa luxueuse villa de nouveaux riches lors de son anniversaire, d’échanger des propos insignifiants ou malveillants avec ses congénères autour d’une tasse de thé ou d’un verre de whisky, d’envoyer ses enfants en colonie de vacances pour vivre plus librement  son oisiveté.

La crise financière se précise. Les nouvelles sont alarmantes et les déclarations du Président de la République, Lopez Portillo, à la TV, n’y font rien. À un moment, Sofia, Fred, son époux et un couple ami sont au restaurant quand arrive le Président accompagné de deux messieurs. Immédiatement, les clients chics qui occupent les tables avoisinantes se mettent à aboyer pour exprimer leur mécontement et faire partir l’indésirable. Sofia  s’en donne à cœur joie.

La dure réalité est là : le pays a une dette insolvable qui s’accroît d’année en année de façon vertigineuse, en dépit des pétro-dollars du Golfe du Mexique. Le pays a été dirigé en dépit du bon sens, pour satisfaire le désir d’enrichissement spéculatif de la frange de l’élite rattachée aux banques. Il doit désormais subir les conséquences d’une normalisation financière. L’élite elle-même est touchée ! Son train de vie est impacté. Les domestiques ne peuvent plus être payés. Une fracture sociale inédite se précise entre les riches qui continuent d’être riches et les riches qui sont en cessation de paiement. Des suicides surviennent, maquillés en mort accidentelle pour toucher l’Assurance ; belle preuve d’amour de la part des mâles déconfis. Dans une scène les amis d’un défunt opportunément mort dans sa salle de bain se recueillent , les conversations vont bon train. Ces dames se désolent devant la montée en fréquence des morts subites. Elles ont du mal à trouver de nouvelles robes noires originales.

Sofia fait les frais de la crise. Sa carte de crédit ne fonctionne plus. Ses chèques n’ont pas de provision. Sofia essaie de sauver les apparences mais tout se sait dans ce petit monde impitoyable. Sa partenaire de tennis ne joue plus avec elle. Elle n’est plus invitée aux anniversaires de ses amies. Sa grosse voiture américainer tombe en panne d’essence, sous la pluie. Son mari, Fred, s’est montré sous son vrai jour : un fils-à-papa désemparé qui joue avec une petite voiture téléguidée au bord de leur piscine intérieure. Les visites des huissiers se répètent aussi….

Et pourtant, l’histoire se finit bien. Sofia a eu un premier amour, un gros barbu bienveillant qui s’est déclassé en épousant une mexicaine, tout en restant riche. Il faut préciser que l’élite à laquelle appartient Sofia a une origine espagnole qui ne se commet pas avec les autochtones et les métis. Son ancien amant aura la gentillesse de trouver une place dans son entreprise pour Fred – cocu par anticipation, dirait Bayard -. Sofia pourra avoir des robes neuves et - qui sait ! - revenir au club-house.

Faut-il en retirer des leçons pour la problématique alcoolique ? Oui, à l’évidence. Les élites quelles que soient leur nationalité d’origine et leurs spécificités professionnelles sont toutes soumises à la religion de la finance. L’utilité sociale et la préservation des équilibres écologiques n’entrent pas dans leur grille de lecture. Les « Gilets jaunes » et les djihadistes se trompent de cibles. Les casseurs donnent du grain à moudre à ceux qui se donnent mission de « maintenir l’ordre ». Les djihadistes et les racistes ou xénophobes de tout poil devraient commencer à réfléchir à leurs vrais ennemis. Ils devraient plutôt s’occuper de la Bourse et des groupes financiers qui tirent les ficelles, et demander, en chaque occasion, des comptes aux élites. La démocratie représentative est en crise profonde. Nous devrions le signifier pacifiquement, en toute occasion à ceux qui occupent le débat public par des propos manipulatoires ou mensongers. Pour manifester notre exigence démocratique, nous devrions tous participer aux élections et déposer des enveloppes vides dans les urnes.

Les alcooliques et leurs familles doivent prendre conscience qu’un gouvernement ne fera jamais, en l’état, une politique capable de freiner la nocivité des alcooliers, d’ouvrir à une prévention intelligente et à des soins efficients. L’élite actuelle, avec une dose remarquable de bonne conscience, justifie ses comportements au nom de l’indispensable soumission aux lois de la finance, même par le truchement de l’évidence-based medicine rapportée abusivement et restrictivement aux addictions.

 

Réalisation : Roman Polanski

Scenario : Roman Polanski, Robert Harris

Date : 2019 France

Durée : 132 mn

Acteurs principaux :

Jean Dujardin : Marie-Georges Picquart

Louis Garrel : Alfred Dreyfus

Emmanuelle Seigner : Pauline Monier

Grégory Gadebois : Commandant Henry

Mathieu Almaric : Bertillon, l’expert graphologue

Vincent Pérez : Louis Leblois, l’ami

Melvil Poupaud : L’avocat de Dreyfus

André Marcon : Zola

SA/ HA

 Mots clés : Ethique – Omerta – Violence – Solitude – Courage

 

1894 : Le capitaine Dreyfus est accusé d’avoir transmis des documents militaires aux Allemands. Il est arrêté et condamné à l’unanimité d’un jury militaire, sur la base d’une missive appelée le « petit bleu », qui lui est attribuée par un expert en écriture, Bertillon. Il est dégradé dans la cour de l’École militaire, puis déporté à l’île du Diable, dans des conditions de détention inhumaines.

1896 : Le colonel Picquart, promu chef des Renseignements généraux pour étoffer rétroactivement le dossier, découvre l’identité de l’auteur des fuites : le commandant Esterhazy. Picquart, jusque-là bénéficiaire des appréciations les plus élogieuses, est destitué par ses supérieurs. Il est expédié en Afrique, dans un bataillon de zouaves.

1898 : Inquiet pour son sort, Picquart se confie à son ami Louis Leblois. Octave Mirbeau, le célèbre auteur du « Journal d’une femme de chambre », un des chefs de file des « dreyfusards » pourra souligner que Picquart est coupable d’une double innocence « celle de Dreyfus et la sienne ». Leblois alerte le sénateur Scheurer-Kestner, alsacien comme Picquart. Emile Zola s’était précédemment élevé contre la vague anti-juive provoquée par « L’affaire » dans le Figaro. C’est dans ce journal qu’il énonce la phrase passée à l’Histoire : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Après l’acquittement expéditif d’Esterhazy, Zola publie son brûlot « J’accuse » le 13 janvier 1898, dans « l’Aurore », le journal de Clémenceau, conscient des représailles qu’il aurait à affronter. Il concentre sur lui la haine nationaliste et antisémite. Il s’enfuit en Angleterre, avant l’énonciation de sa condamnation, cédant à l’invitation de Labori, son avocat. Il est condamné à un an de prison avec une forte amende pour diffamation. Scheurer-Kestner crée la Ligue des Droits de l’homme après la condamnation de Zola.

En 1899, un nouveau procès intervient dans l’enceinte d’un lycée de Rennes, transformé en tribunal. La condamnation de Dreyfus est confirmée, à l’indignation des dreyfusards. Presque immédiatement après, Dreyfus est gracié en raison de son état de santé.

Le 27 décembre 1900, dans le contexte de l’exposition universelle, une loi d’amnistie générale est prononcée. Picquart, à la différence de la famille de Dreyfus, conteste, comme Zola, cette loi qui fait l’affaire des militaires impliqués, au premier rang desquels figurent le Général Mercier mais également le commandant Henry, membre influent des renseignements généraux.

La révision du procès, la condamnation du vrai coupable et la double réhabilitation de Dreyfus et de Picquart interviendront en 1906. Trois mois plus tard, Picquart devient Ministre de la Guerre jusqu’en 1909. Il mourra d’une chute de cheval à la veille de la Guerre, en 1914. Dreyfus fera la guerre de 1914 comme lieutenant-colonel

La mise en œuvre de l’omerta et les possibilités de la lever

Le film de Polanski a le premier mérite de nous faire revisiter l’histoire de cette période hautement troublée, justifiant la célèbre caricature en deux dessins de banquet de Caran d’Ache, avant et après : « Ils en ont parlé ». La réalisation est très enlevée, efficace. L’Affaire est vue à partir du point de vue du Colonel Picquart, au demeurant antisémite, mais attaché à une conception de l’honneur militaire qui lui interdisait de condamner un innocent alors qu’il avait identifié le vrai traitre. Sa mère, au moment de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par les Allemands au lendemain de la Défaire de 1870, avait fait le choix de la France. Affecté aux Renseignements Généraux, pudiquement appelés « Services de la statistique », sa mission était de démasquer les espions à la solde de l’ennemi.  

Dans le film de Polanski, Picquart va connaître le prix à payer pour refuser l’omerta, exigée par ses supérieurs. Il va disposer d’un précieux ami, Leblois, de sa maitresse, Pauline Monier, seul élément féminin de l’histoire, et surtout de Zola, romancier social et journaliste, prêt à risquer sa tranquillité et sa vie, par amour de la Justice.

En cette époque lointaine, des journalistes pouvaient dénoncer sur preuve, à leurs risques et périls. Ils ne participaient pas à l’anesthésie générale, dans les « étranges lucarnes », selon l’expression du Canard enchaîné.

Qu’en retirer pour la problématique alcoolique ?

Deux choses.

Les alcooliques ne constitueront jamais une cause passionnelle opposant deux camps. Il y a trop de honte, d’un côté, trop d’intérêts contradictoires, de l’autre. Sur le plan individuel, il est toujours un peu risqué d’être soi-même, de devenir, par exemple un alcoolique sobre, privilégiant une éthique de responsabilité rompant avec le conformisme ambiant.

Les Pouvoirs en place préfèrent leur être, avec les avantages qui s’y rattachent, à leur raison d’être qui demande du discernement et du courage. Leur pouvoir de répression et de discréditation ne doit pas être sous-estimé, même de nos jours. Si quelqu’un décide de combattre une politique de santé qu’il estime inappropriée, il doit prendre en compte qu’il ne disposera d’aucun soutien amical, journalistique, économique ou politique. Il est toujours difficile d’agir en conscience, même et surtout en temps de paix. Il est difficile de faire prendre conscience d’une situation d’injustice et de gaspillages humains, en refusant les diabolisations sommaires. Le film illustre la problématique explicitée par Pierre Bayard : « Aurais-je été résistant ou bourreau », dreyfusard ou anti-dreyfusard, prêt, malgré l’inconfort et les risques, à défendre une éthique citoyenne face à la soumission aux valeurs, aux compromissions et aux conséquences de la politique en cours ?