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Réalisation et scénario : Jim Jarmusch

Date : 2016 / USA

Durée : 143mn

Acteurs principaux : Adam Driver (Paterson, conducteur de bus), Golshifteh (Laura), Nellie (Marvin, bouledogue anglais), Rizwan Manji (Donne, chef de dépôt), Barry Shabaka Henley (Doc, le patron du bar), William Kackson Harper (Everett, l’amoureux éconduit), Masatoshi Nagase (le poète japonais)

SA/HA

Mots clés : Tranquillité – bienveillance – simplicité – habitudes - poésie

 

Les amateurs de films d’action et d’effets spéciaux doivent éviter de voir « Paterson » : aucune décharge d’adrénaline ne peut résulter de la découverte de cette histoire. Paterson est, le nom du héros, un conducteur de bus qui vit une existence tranquille avec son amie Laura et leur chien Marvin, un affreux bouledogue anglais. Paterson est également une des villes de la banlieue sud-ouest de l’agglomération de New-York où se déroule l’histoire. Paterson est enfin le titre d’un recueil de poèmes de William Carlos Williams. Cette convergence de significations est en lien avec l’humour du cinéaste Jim Jarmush, qui fut assistant de Wim Wenders.

L’histoire se déroule sur une semaine, dans le cadre et le périmètre fixés par les déplacements de Paterson : sa petite maison, le dépôt des bus, le trajet de celui qu’il conduit et celui qu’il effectue, le soir, à pied, en compagnie de Marvin. Chaque jour voit se dérouler une suite d’actes identiques, à des horaires semblables. Cependant, Paterson est attentif à saisir tous les imprévus qui émaillent ses déplacements. Il sait écouter, en conduisant, les propos des passagers de son bus. Il reste ouvert à tout ce qui fait rencontre, à tout ce qu’il peut entendre et voir au travail dans la rue, dans le bistrot qu’il rejoint pour prendre rituellement une bière, en écoutant Doc, un patron du bar qui joue aux échecs contre-lui-même. Ce qui rend Paterson singulier se situe dans sa capacité à porter un regard de poète sur le plus banal des quotidiens à la façon de William Carlos Williams, l’auteur du recueil de poème Paterson, en hommage à la ville où il avait vécu.

Ce film se laisse découvrir comme un moment de thérapie douce, à la manière d’une promenade dépourvue de peur et d’angoisse. La sécurité intérieure qui émane du personnage est garantie par la présence de sa créative et tendre petite amie Laura. Dans le carnet où il inscrit son langage poétique, dépourvu d’effets de style, caractéristique de son écriture, il se lit « Si jamais tu me quittais je m’arracherai le cœur et ne le remettrai jamais en place ».

La poésie et la simplicité, comme alternatives aux addictions

 

À bien y regarder, Paterson nous livre des clés pour une relation apaisée au monde. La première condition à respecter est celle d’une présence affective dont la constance garantit la sécurité intérieure indispensable. Une deuxième facette de cette sécurité est constituée par la permanence du cadre, ici, une maison, un quartier, des habitudes, un emploi, préservé de l’ennui par les imprévus qu’il offre pour peu qu’on sache les saisir. La troisième leçon à retenir de l’attitude du personnage principal est liée à sa capacité à rester à distance sans se couper de ses interlocuteurs. La séquence autour du traditionnel « ça va ? » est un petit chef d’œuvre de communication. Paterson peut après avoir répondu oui à la traditionnelle question, écouter l’énumération des problèmes qui expliquent pourquoi les choses ne vont pas bien pour son interlocuteur, Donny, le responsable du dépôt, pourquoi ça ne va pas pour lui. Pauvre Donny !

L’équilibre le plus manifeste peut être mis à mal par la perte d’un objet essentiel pour celui qui subit l’événement. Un jour, au retour de son travail, Paterson retrouve Laura bouleversée. Marvin, en chien gâté, s’est permis de mettre en pièces le précieux carnet de poèmes de Paterson. Laura demandait sans cesse ni succès que le héros fasse une copie de ses notes manuscrites. A présent, excepté par la mémoire, les vers consignés, jour après jour, auront disparu. C’est un peu du Soi intime de Paterson qui se sera volatilisé. La rencontre improbable d’un poète japonais permettra de surmonter l’épreuve. Désormais, sans doute, Paterson aura la prudence de laisser trace de ses écrits.

Un autre détail dans le comportement du personnage doit faire réfléchir : dans les situations de rencontre dérangeante, il n’a pas peur et il trouve, de ce fait et sur le champ, la parole ou le geste appropriés. Enfin, notre héros, outre la bienveillance qu’il sait manifester envers tout ce qui l’entoure, dispose d’une arme non violente dont il fait un très bel usage : la poésie. Dans tous les intervalles libres laissés par ses obligations, pendant qu’il marche ou conduit, il fabrique les vers qu’il consignera sur son carnet, avant sa tournée, assis à son poste ou de retour chez lui.

Point de téléphone portable – il est obligé d’emprunter celui d’un passager lors d’une panne électrique immobilisant son bus –, point d’écran de télé ou d’ordinateur, Paterson n’a pas besoin de se remplir d’images et de sons pour calmer et alimenter l’inquiétude existentielle. Il dispose du silence, de sa capacité d’écouter et d’observer, de la présence aimante de son amie, de la bienveillance qui donne sens à ses relations de proximité et, surtout, de son aptitude à transcender le quotidien par l’écriture. Paterson nous montre clairement comment devenir insensible aux ‘‘bruits et à la fureur du monde’’, sans pour autant s’en extraire ni basculer dans les addictions.

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Vous ne l’emporterez pas avec vous  /  You can’t take it with you

Réalisation : Franck Capra

Scénario : Robert Riskin, d’après la pièce de théâtre éponyme de George S. Kaufman et Moss Hart

Date : 1938 / USA

Durée : 126mn

Acteurs principaux :James Stewart Tony Kirby), Jane Arthur (Alice Sycamore), Lionel Barrymore (Le grand-père, Martin Vanderhof), Edward Arnold (Antony P. Kirby), Mary Forbes (Mme Antony P. Kirby), Donald Meek (P. Poppins)

SA/HA

Mots clés :  non-conformisme – décalage – créativité – classes sociales – mythe

 

 

Avec ce film tiré d’une pièce de théâtre, Franck Capra réalise une sorte de brouillon, original et militant, de son célèbre Monsieur Smith au Sénat. Nous sommes à la veille du deuxième conflit mondial. L’Allemagne hitlérienne a entamé sa politique de conquête. Capra, comme d’autres réalisateurs, participe à l’effort de contre-propagande, en exaltant les supposées valeurs de la démocratie des Etats-Unis. Notre réalisateur choisit d’opposer, de façon caricaturale, une famille des plus farfelues, les Vanderhof-Sycamore, à la froide détermination d’un méchant promoteur, Antony P. Kirby, décidé à leur faire abandonner leur maison pour réaliser ses projets immobiliers. La transition entre ces deux mondes est assurée par Tony, le fils de ce patron d’industrie et Alice, sa propre secrétaire, qui appartient à la famille à expulser contre dédommagement. Capra met en scène cette fable sociale où la population incarne ce que George Orwell appellera la décence ordinaire, cette capacité populaire à refuser le pouvoir de l’argent sur la vie et la liberté de chacun.

Remettre en cause ce qui nous détruit

La personne souffrant de dépendance alcoolique est appelée à faire un effort de réflexion élargie pour prendre la mesure de son addiction mais pour se préserver tout autant des facteurs d’environnement qui peuvent en déterminer le retour. L’identification pragmatique d’une dépendance alcoolique avérée ou d’une perte de contrôle systématique de la consommation justifie un niveau de connaissance neurobiologique et comportemental. Cet effort de compréhension n’est pas suffisant. Le sujet doit comprendre les significations du symptôme alcool, de l’usage récurrent de quelque chose qui le détruit. De ce point de vue, un atelier cinéma consacré à ce film de divertissement peut déboucher sur une réflexion sur les formes du travail. S’il est clair que nul ne peut vivre sans argent, il n’en résulte pas que le revenu procède nécessairement de la spéculation, de l’exploitation du travail des autres ou de l’obligation de se livrer à un emploi démoralisant, abêtissant, et au final destructeur. Reprenant la distinction de Bernard Stiegler(1), il convient de réserver le mot ‘‘emploi’’ au « travail qui appauvrit et décervelle ». Seule pourrait être appelée travail une activité contribuant à l’épanouissement individuel et au mieux être des autres, susceptibles de tirer avantage des capacités mises en jeu. Il s’agit, au quotidien, par tous les moyens disponibles, de s’opposer à ce que Stiegler appelle ‘‘l’économie de l’incurie’’. Capra rappelle quelques pistes indémodables : le non-conformisme, l’esprit critique, la bonne humeur, la créativité, la fantaisie, le lien social, le dialogue. Nous pourrions ajouter la prise en compte des différents facteurs de fragilité propres au sujet et cela est l’affaire de l’accompagnement psychothérapeutique.

 

  1. Bernard Stiegler, « L’emploi est mort, vive le travail », entretien avec Ariel Kyrou, éditions Mille et une nuits, Les petits libres n°87, 2015

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Réalisation : Clint Eastwood

Scénario: Todd Komarnicki

Date : 2016 / F

Durée : 96mn

Acteurs principaux : Tom Hanks (Chesley Sully Sullenberger), Aaron Eckhart (Jeff Skiles, le copilote), Laura Linney (Lorrie Sullenberger, l’épouse de Sully)

SA/HA

Mots-clés : décision – expérience – équipe − normes – présomption

 

 

L’exploit réalisé le 15 janvier 2009 par le pilote de ligne Chesley Sullenberger au commande d’un A320 : l’amerrissage de son avion sur l’Hudson, restera dans les annales de l’histoire de l’aéronautique. En cause, un vol d’oiseaux sauvages ayant provoqué la mise hors d’usage des deux réacteurs, peu après le décollage. Sully disposa d’un peu plus de deux cent secondes pour comprendre qu’il irait au crash avec les 155 occupants de l’avion s’il optait pour un atterrissage sur les deux aéroports de proximité, comme la Tour de contrôle le lui enjoignait. Cet amerrissage, face aux gratte-ciels de New-York put rapidement mobiliser les secours. L’accident ne fit aucune victime en dépit du froid extérieur et de la température glaciale de l’eau. Brutalement promu à la dimension de héros par l’effet de la télévision, répétition dramatique, cette fois heureuse de l’attentat des Twin Towers intervenu en mars 2001, Sully et son copilote, Jeff, ne tardèrent pas à subir l’inquisition du Conseil National de la Sécurité des Transports, la redoutable CNST. En effet, les simulations de l’accident par ordinateur et par vols simulés développaient la thèse d’un atterrissage qui aurait été possible, sans problème, sur une des pistes mises à disposition en urgence…

L’exception et la présomption de culpabilité

Clint Eastwood a réalisé une mise en scéne efficace, attractive pour tous les publics. Lors de l’achat du DVD, le jeune caissier de la Fnac manifestait son enthousiasme à sa collègue, à propos de ce film.

Via les Assurances, des intérêts énormes sont en jeu lors d’un accident d’avion et la pente habituellement prise est celle de trouver un bouc émissaire, là où la fatalité est représentée par un vol d’oiseaux. Il est habituel que la présomption de culpabilité l’emporte quand l’événement indésirable dérange les Pouvoirs en place. Dans le cas de cet accident-sauvetage, il convient de retenir l’effort de solidarité amplifié par l’émotion.

Sully vit un stress post-traumatique, avec la vision d’épouvante de l’avion se crashant dans les gratte-ciels. Il s’efforce de le dépasser en courant dans les rues.

En marge de la prouesse de Sully, il est possible de mettre en valeur plusieurs enseignements. Comme le dit en conclusion une des responsable de la Commission d’enquête, revenue de ses préjugés, en s’addressant à Sullenberger : « Il y a toujours une inconnue dans une équation. Si l’on vous sort de l’équation, ça ne fonctionne pas». Si l’impossible a eu lieu, c’est grâce à l’inconnue constitué par le choix éclair pris par Sully. Ce à quoi, tout aussi justement, le pilote peut rétorquer : « Il ne s’agit pas seulement de moi, mais de tous».

Cette histoire souligne donc, en les associant, l’esprit de décision et l’expérience. Elle montre aussi combien l’adéquation aux normes opposables fonctionne dans le sens de la présomption de culpabilité. Les responsables de la commission d’enquête négligent par leur simulation en laboratoire ce que Sully appelle le « facteur humain ». Le pilote aura, face à la terrible CNST, besoin des mêmes qualités de discernement et de sang froid mobilisées par la situation de catastrophe imminente. Il lui faudra se battre avant que la Commission admette que les essais simulés avaient été réalisés jusqu’à 17 fois pour un des deux aéroports pour aboutir, en dehors de tout contexte perturbant ! Les experts s’étaient également trompés quand ils avaient estimé qu’un des deux moteurs, tombé dans l’eau profonde puis retrouvé, aurait pu ‘‘repartir’’.

Au final, Sully et Jeff peuvent s’accorder sur une conclusion : ils ont fait leur boulot ! Parfois, le travail demande de décider vite, d’improviser, d’enfeindre les règles en usage. Mais, il n’est pas de faire preuve de créativité dans une société qui voudrait supprimer l’imprévu.

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