Réalisation et scénario Paul Grimault et Jacques Prévert, d'après une histoire de H.C. Andersen
Date
1980 / France
Durée 87mn
Acteurs principaux 
Jean Martin (l'Oiseau), Agnès Viala (la bergère), Renaud Marx (le ramoneur), Pascal Mazzotti (le roi Charles-cinq-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize)
AA/SA/HA  
Mots-clés Ironie – Liberté – Immaturité – Esprit critique – Entraide

Histoire

L'Oiseau, qui est le narrateur du film, nous conte son histoire. À l'époque, le Roi Charles-cinq-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize règne en tyran sur le petit royaume de Takicardie. « Il détestait tout le monde, et tout le monde le détestait. » La société est organisée verticalement : les privilégiés dans la haute ville, et les pauvres dans la basse ville. Cette brève introduction place d'emblée cette fable politique et sociale sous le signe de l'absurde, de l'ironie, et de la poésie.

            Le Roi est bigleux, arrogant, jaloux, mégalomane. Il a mis en place un culte de la personnalité : tous les décors fastueux représentent le monarque, qui vit dans un univers de faux-semblant et de méprise. Il élimine sans scrupule tous ceux qu’il n’apprécie pas. « Je veux, j'ordonne, j'exige…, j'ai dit ! » Son ton péremptoire ne souffre aucune contradiction et aucune critique. Il vit comme un reclus dans ses appartements secrets, avec son chien comme unique compagnon. Ses moments d'intimité lui offrent son seul véritable plaisir : celui de contempler le tableau de la jolie Bergère dont il est amoureux. Ses sbires serviles sont insipides, sans personnalité propre, ce qui révèle leur conformisme aveugle. Ils sont d'ailleurs aisément remplaçables. Ils n'aiment pas leur monarque, mais ils n'osent pas le critiquer pour autant.

            L'Oiseau est audacieux, insolent et provocateur envers le Roi. Ces deux personnages semblent être des ennemis de toujours. L'Oiseau représente l'affirmation de la liberté conquise, il prend le risque de se rebeller et de se moquer ouvertement du Roi. Il est à l'origine du mouvement de révolte solidaire amenant les habitants de la basse ville à détruire le royaume pour se venger du Roi. Très astucieux et généreux, il aide la Bergère et le Ramoneur à fuir la folie du Roi.

            Un des fils de l'Oiseau est différencié, d'abord par sa couleur, et puis par sa personnalité aventureuse et inconsciente des dangers. Le petit oiseau tombe dans de nombreux pièges et doit être secouru (par l'Oiseau, par le Ramoneur, puis par l'automate). Comme un enfant naïf, il est prêt à tomber dans les illusions que lui tend le monde extérieur, à se laisser happer par les artifices lui faisant croire que tous ses désirs peuvent être satisfaits sans avoir à fournir le moindre effort.

            La Bergère et le Ramoneur sont des amoureux transis. Ils font preuve d'esprit d'initiative, d'imagination et d'intrépidité. Prisonniers de leurs tableaux, ils ne peuvent que se déclarer mutuellement leur amour et leur fidélité. La statue du vieil homme résigné et sentencieux, qui se vante de son grand âge, les alerte sur l’impossibilité de concrétiser leurs projets et leur rappelle qu'ils ne sont pas fait l'un pour l'autre. N'écoutant pas les intimidations de ce vieillard pas si sage et avisé, les deux amoureux s'animent et s'échappent du monde clos et restreint dans lequel ils vivaient. Ils sont émerveillés face à la grandeur du monde extérieur, contemplant pour la première fois le ciel étoilé puis le soleil levant. L’amour qu’ils se portent mutuellement leur permet de braver les obstacles, de ne pas accepter les déterminismes, et de conserver leur enthousiasme.

            Mais le Roi continue à les poursuivre inlassablement ! Il emprisonne le Ramoneur et l'Oiseau, qui doivent alors participer aux travaux à la chaîne pour construire des statues à l'effigie du Roi. Pendant ce temps, la Bergère se résigne à être mariée de force au tyran. Fort heureusement, l'Oiseau est plein de ressources. Il libère tous ceux qui subissaient le joug du monarque et sauve la Bergère. Le Roi, du haut de son automate gigantesque, tente de supprimer son rival afin de s'approprier la jeune fille. Entre-temps, l'Oiseau prend les commandes du robot. À ce moment-là, l'automate fait preuve d'esprit et d'envie de liberté. Il se métamorphose en créature douée de conscience, aide le trio de héros et jette le Roi hors de son royaume, désormais en ruines. Son dernier acte de vie consiste à sauver le petit oiseau, encore une fois piégé dans une cage en raison de son manque de prudence.

Intérêt en alcoologie

On pourrait considérer le Roi comme l'incarnation de la pensée unique, et l'Oiseau comme l'incarnation de l'esprit critique.

                        Le Roi manifeste bons nombres de traits psychopathologiques relevant de la problématique alcoolique. Il personnifie l'immaturité, l'impulsivité et l’absence d’empathie au travers de chacune de ses actions et de ses pensées. Il utilise son pouvoir pour tuer et humilier. Il n’a pas de contacts extérieurs de qualité, il est irrémédiablement seul. Personnalité éminemment narcissique, il se sent supérieur aux autres de par son statut royal, alors qu'il est le plus déplorable des êtres humains. Cette hypertrophie du Moi reflète la toute-puissance infantile, la susceptibilité et l'intolérance à la frustration. Il vit dans le « tout, tout de suite », donc dans une immédiateté dépourvue de la moindre réflexion sur ses actions et leurs conséquences. Le Roi veut asservir son peuple et également les personnages des portraits. Il fait une fixation sur le tableau de la Bergère. Il ne cherche pas une vraie compagne mais un portrait de femme. Il ne reconnaît pas l’altérité. Tandis que le monarque vouait un amour platonique à la Bergère, son double représente une figure plus libidineuse.

            Le Roi n’accepte pas l’image de soi véritable qui lui renvoie le miroir, ni la représentation de lui dans son portrait. Il cherche à modifier cette dernière en retouchant le tableau. Or, dans une scène marquante, le Roi figuré dans le portrait tue le vrai Roi. On peut interpréter cette scène en pensant que le Moi Idéal (le portrait) supplante le Moi (le vrai Roi). Les aspirations narcissiques et les représentations idéalisées du Roi prennent le dessus. Cela peut représenter également le processus de clivage, une sorte de dédoublement de la personnalité, où la partie intolérable de soi est écartée du champ de la conscience pour ne pas avoir à ressentir de culpabilité ou d’affects dépressifs. Cette partie de soi est envoyée aux oubliettes, comme toutes les personnes qui déplaisent au Roi.

            Lorsque les personnages sortent du cadre, de leur portrait, ils sortent métaphoriquement des carcans et des règles qui les aliènent. Cette scène pose une question intéressante : qu’est-ce qui est factice, qu’est-ce qui ne l’est pas ?

           L'Oiseau représente plutôt l'insoumission aux règles absurdes établies par une société déshumanisée et déshumanisante. Animé par des valeurs et principes qui font état du bon sens, il a la hardiesse de s'opposer au Roi. Il se positionne comme la figure du résistant qui réveille le peuple endormi pour leur rendre la conscience. Il représente aussi la sincérité, la constance, et l’obstination.

            L’Oiseau se comporte comme un soignant : bienveillant, protecteur, contenant, sécurisant. Il condense la figure maternelle et la figure paternelle envers ses oisillons. Il est heureux car il sait se satisfaire des choses simples, contrairement aux riches qui accumulent les choses matérielles et ne connaissent pas le bonheur.

            L’Oiseau insuffle sa détermination aux deux amoureux. Il les prend sous son aile, littéralement et métaphoriquement. Dans un principe de réciprocité, l'Oiseau, la Bergère et le Ramoneur s'entraident. Ils savent qu'ils ne peuvent pas s'en sortir seuls, ils ont chacun besoin d'un soutien pour mener à bien leurs objectifs, louables qui plus est. Ils apportent le courage nécessaire aux habitants lésés de Takicardie pour renverser le despote et regagner leur liberté d'agir, affirmant ainsi leur liberté d'être.

            Toute personne alcoolique a besoin d’un « Oiseau » dans sa vie, à savoir d'un autre soutenant (que ce soit un proche ou bien un soignant) qui l'incite à trouver suffisamment de confiance en soi pour combattre l'emprise de l'alcool, et entreprendre une démarche de soin qui le mènera vers une vie plus satisfaisante.

            Il y a différents niveaux de lecture du film, selon qu’on le regarde quand on est enfant ou adulte. On peut voir ce film comme un voyage initiatique. En cela, il se rapproche des contes de fées dont il s’inspire d’ailleurs. Ce film présente des personnages soit bons, soit mauvais. Ils sont facilement identifiables et très expressifs. Ils peuvent représenter plusieurs facettes d’une même personnalité. Ce film traduit donc des choses intemporelles. On peut également avoir une lecture politique du film, qui décrit un monde de passivité où toutes les strates administratives sont au service d’un seul individu.

            Dans un monde où les fantasmes et les rêves prennent vie, cette histoire satirique nous invite à entretenir nos capacités de discernement, d'imagination, et notre courage pour (re)conquérir notre liberté dans un monde fonctionnant sur le mode de la pensée paresseuse.

 

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Réalisation : Maïwenn

Scenario : Etienne Comar et Maïwenn

Date : 2016 / F

Durée : 185mn

Acteurs principaux : Emmanuelle Bercot (Tony alias Marie-Antoinette Jézéquel), Vincent Cassel (Georgio Milevski), Louis Garrel (Solal, le frère de Tony)

A/HA

Mots clés :  Perversion – Narcissisme – Dépendance – Emprise − Norme

Tony – drôle de diminutif pour une femme – est admise dans un centre de rééducation de la côte atlantique, après une chute de ski. Les ligaments croisés d’un de ses genoux ont été mis à mal. Son immobilisation forcée l’amène à revoir le film de son histoire amoureuse avec Georgio, le père de son enfant…

La perversion masculine, un stéréotype relationnel ?

 Le « pervers narcissique » fait partie des stéréotypes les plus solidement établis. L’imaginaire collectif caractérise le pervers narcissique comme un homme séducteur, sinon séduisant, manipulateur et sans scrupule, dissimulé, capable de tout pour arriver à ses fins, abandonnant sa proie sitôt conquise. D’innombrables ouvrages de vulgarisation se donnent pour mission de le démasquer. Ils sont rédigés par des auteurs qui volent ainsi au secours d’infortunées victimes.

La perversion narcissique inspire de nombreux films, du tueur en série (Le silence des agneaux) au mégalomane fou (Kingsman). Mon Roi fait état d’un prototype beaucoup plus répandu de manipulateur immature, égoïste, instable, dépourvu de consistance éthique, avec d’indiscutables traits pervers, une forme de nouvelle norme. Ce profil psychologique est très répandu. Il se retrouve en masse chez les « festifs », hétéro et homosexuels, XY et XX, jeunes, moins jeunes et même carrément vieux.

Le film a l’intérêt de faire réfléchir aux relations amoureuses actuelles. Je prends. Je me déprends. Je jette. Je fais ma publicité et mon marché sur Internet. J’échange. Je m’échange. Je consomme. Je suis consommé. Autour d’un verre ou d’une bouteille, pour me mettre en train.

Cependant, le terme de perversion narcissique est source de confusions. Il mélange des références psychanalytiques et psychogénétiques à des descriptifs plus ou moins significatifs. Il peut susciter des confusions entre l’approche clinique et les opinions psychologiques ou morales. Il interroge sur ce qu’est une norme sociale. Enfin, il permet d’étudier la problématique alcoolique et addictive sous un angle particulier.

Au sens étymologique, pervertere signifie : détournement.

Au risque de surprendre, nous distinguerons deux formes de « détournement », un naturel et physiologique, l’autre, plus problématique. Les « préliminaires » et ce qui accompagne l’acte sexuel basique, nécessaire à la reproduction animale, sont garants du désir et du plaisir. Ainsi, le baiser est la trace de l’oralité. Les caresses renvoient aux soins précoces, aux plaisirs du toucher… La voix et le langage participent à une relation harmonieuse. Notre mère ne nous a-t-elle pas ainsi rassuré ? Ces « détournements » se distinguent de la perversion. Ils manifestent, au contraire, l’intégration des fonctions érogènes élémentaires. Ils sont garants d’une relation amoureuse satisfaisante. L’autre reste une personne singulière. Il n’est ni chosifié ni instrumentalisé. La relation sexuelle se distingue ainsi d’une transaction commerciale, d’une décharge pulsionnelle, d’une relation de pouvoir. Les distances sont préservées. L’absence d’ambiguité rend possible un éventail de relations à caractère amical.

De même, il se rencontre des individus capables d’analyser correctement des comportements humains, plus sûrement que les narcissiques. Ils disposent d’une séduction légère, d’habileté relationnelle, de sang froid, de vision stratégique. Ils sont habituellement respectueux des autres et d’eux-mêmes. Ils sont le plus souvent dépourvus d’addiction préjudiciable. Ces personnaliés, devenues minoritaires, correspondent à ce que Jean Bergeret appelait les œdipiens. Ils ont construit leurs limites par rapport à leur mère puis leur père, dans le prolongement de leurs caractéristiques génétiques, hormonales, éducatives et culturelles.

Dans Mon Roi, le frère, joué par Louis Garrel, occupe ce second rôle. Normal rime avec banal, pour ne pas dire terne, conventionnel et ennuyeux. Pour avoir une idée plus enthousiasmante d’une personnalité oedipienne, un retour vers les romans de Jane Austen s’impose. Le plus connu d’entre eux – Orgueil et Préjugés − offre un échantillonnage complet : Elisabeth versus Lydia, Darcy versus Wickham. Avec Lady Susan, Austen nous offre même un portrait de femme hypermoderne, masculine dans son mode de séduction narcissique, abusant et se jouant de pantins falots.

Une clarification s’impose concernant le terme de « pervers narcissique », mis un peu à toutes les sauces dans les conflits conjugaux ou professionnels.

A bien y regarder le pervers narcissique est davantage dans la répétition que dans l’adaptation. L’illusion qu’il parvient à créer ne dure qu’un temps, ce qui l’oblige à renouveler ses partenaires ou à disparaître derrière une fonction officielle. Ce qui caractérise le mieux un pervers narcissique est son absence de ‘‘cœur’’ et son incapacité à développer une ligne de conduite fondée sur l’éthique. Du point de vue de l’évolution psychique, la personnalité de ces personnages correspond à la persistance à l’état adulte de caractéristiques que l’on retrouve très banalement chez le jeune enfant qualifié de « pervers polymorphe » − en dehors de toute connotation morale − c'est-à-dire de sujet dont la libido n’est pas stabilisée. C’est ainsi que l’oralité peut demeurer au premier plan, tout comme des manifestations sadiques ou masochistes. Le pervers narcissique en est resté au stade de l’image, qu’il s’agisse de la sienne ou celle des autres. Il ne les voit pas comme des personnes mais plutôt comme des objets, des corps, des positions sociales. D’où son attachement à la « réussite », aux apparences. L’immaturité est une autre caractéristique qui se conjugue avec le sentiment de toute-puissance. Elle règne dans la culture des égo-grégaires.

La perversion est toujours affaire de relation : le pervers sadique − le « prédateur » − renvoie au pervers masochiste − la « victime ». L’irresponsabilité est revendiquée comme preuve d’innocence.

Dans le diagnostic de perversion, peut importe l’identité alléguée ou l’appartenance sociale. Le « roi » peut être un catholique orthodoxe affirmé, un pieux musulman costumé, le vénérable d’une loge philosophique, un moderne n’ayant « ni Dieu ni maître », une mère aimante, un salarié exemplaire… L’être se confond avec le faux-self. En dehors de l’intuition ou d’une attention particulière aux détails bizarres, le temps permet de prendre conscience du piège qui se referme. Les enfants, en même temps qu’ils assurent un statut social, sont parfois des moyens de chantage et d’emprise avant de devenir des instruments de dévalorisation, alors même que le couple est séparé. La petite scène du restaurant où Georgio se donne en spectacle, faux serveur malhabile, face à son adolescent hilare, est significative. Entre ados, on se comprend.

Dans ce contexte, il serait aventureux de parler de normalité, même si ce qualifitatif est un enjeu de lutte symbolique. La norme est, plus que jamais, le résultat d’un rapport de force, qui s’accomode du déni ou de la falsification des évidences. De ce point de vue, Georgio est un homme normal et Tony fascinée par la brillante inconsistance de son « roi » l’est tout autant.

Que faire de la perversion spécifiquement rattachée à la problématique alcoolique ? L’attachement irraisonné à l’alcool, indépendamment du phénomène de dépendance neurobiologique, relève de la perversion d’objet – au sens analytique. Il remplace la mère manquante ou reconstitue l’image du père buveur. Il contribue à faire vivre le noyau psychotique de la personnalité. Il met en scène la fatalité.

L’alcool du dépendant est un objet-total, arbitrant moments, relations et situations. Il constitue un ménage à trois ou à quatre si les deux partenaires boivent, réalisant une configuration objectivement perverse, dans la mesure où l’autre, les autres, avec les enfants, sont niés comme personnes à respecter.

Mon Roi, avec le personnage féminin, montre qu’il est aussi difficile de se départir d’une dépendance amoureuse que d’une dépendance à une substance psychoactive. Nul ne peut affirmer que la « rechute » fait partie de la « guérison ».

Il n’y a pas de limite, dès les premières pertes de contrôle, exceptées celles qu’apporte le réel : infractions légales, ruptures, marginalisation, perte de santé, perte de libido, déconsidération de soi.

De quoi penser autrement le mot « festif » ou celui de liberté.

 

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Réalisation et scénario: Matt Ross

 Date : 2016

Durée : 180 mn

Acteurs principaux : Viggo Mortensen (Ben Cash), Franck Langella (Jack, le père de Leslie), George McKay (Bodevan), Samantha Isler (Kielyr), Annalise Basso (Vespyr), Nicholas Hamilton (Rellian)

A/SA

Mots clés : Idéologie – Père – Emprise – Education – Bipolarité

 

Même s’il est recommandé de s’intéresser préalablement aux films que l’on va découvrir, se distinguent ceux que l’on a envie de voir – peu nombreux, par ces temps de pensée formatée – ceux qu’on voudrait éviter car l’on devine que l’on va les subir et, enfin, ceux que l’entourage nous incite à découvrir pour nous faire une opinion. Captain Fantastic – un titre accrocheur pour les ados − chevauche ces deux dernières catégories, ce qui est bon pour le nombre d’entrées, critère aujourd’hui décisif.

« Captain Fantastic » est un reflet de l’idéologie dualiste nord-américaine : une famille hippie « survivaliste » dans le Nord-Ouest montagneux des USA, dirigée avec une douceur dictatoriale par le père, d’un côté, sa belle-famille, emblématique de la réussite sociale conventionnelle, résidant au Nouveau Mexique, de l’autre. La construction de l’histoire évoque une bande dessinée pour adultes.

Ben Cash, le chef de famille, gouverne ses enfants aux prénoms singuliers, en l’absence de sa femme, malade et hospitalisée. Elle a souffert, depuis toujours, de troubles maniaco-dépressifs. L’époux apprend bientôt au téléphone son suicide; avec tristesse et soulagement. Leurs six enfants prennent la nouvelle sans fioritures. L’atténuation n’est pas dans le style de l’éducation paternelle, spartiate, rousseauiste, livresque, pédagogique, résolument antisystème. Iconoclaste en diable, Ben Cash fête en famille la saint « Noam Chomsky », linguiste très connu pour sa sensibilité révolutionnaire.

L’invraisemblance du scénario dérange. Elle ne relève pas, en effet, d’un parti-pris ironique du réalisateur, tel, par exemple qu’Hitchcock, dans sa période anglaise, avec Une femme disparaît ou Les 39 marches.

La scène de chasse inaugurale n’est pas de nature à ouvrir l’appétit : Bodevan, l’aîné maquillé de cendre tue un cerf au couteau et mange le cœur chaud et sanguinolent de la bête. Moyennant quoi, il est reconnu dans sa virilité par son papa tout-puissant. Un peu plus tard, ce même jeune homme fait repartir un gendarme de la route, alerté par un feu de position grillé de l’autocar familial, en chantant un cantique chrétien exalté, évidemment blasphématoire. Cependant, ce maoïste déclaré – il y en a donc encore – a préparé, en douce et à l’insu de son père, Harvard et d’autres concours analogues, avec l’aide de sa mère, ex-avocate, convertie au bouddhisme. Il a reçu plusieurs courriers de félicitations des Grandes écoles US lui indiquant son admissibilité. Comment réussir son acting out face à son père ?

Ben Cash décide logiquement de s’imposer aux obsèques de sa femme au Nouveau Mexique et de l’incinérer selon les règles du bouddhisme et la volonté testamentaire de la défunte. Voici la petite famille engagée dans un road-movie à travers l’Amérique. Elle fait halte chez la belle-sœur dont les enfants sont accrocs à des jeux vidéo terrifiants. Elle écume au passage un supermarché, par une opération commando où le père mime un infarctus pour faire diversion, pendant que les enfants se servent dans les étalages. Après maintes péripéties, tout est bien qui finit bien, les enfants et le père déterrent pendant la nuit le cercueil de la mère et lui font traverser les USA. Ils peuvent contempler, tout au long du périple, le visage apaisé de la morte, cercueil ouvert. Apparemment, les Pompes funèbres nord-américaines ont des secrets, dignes du temps des Pharaons, pour préserver les corps de leur putréfaction… Bref, le bûcher rituel est constitué au bord d’un lac. Le feu est mis. Une des jeunes filles chante, le père joue de la guitare, son adolescent un moment rebelle, l’accompagne à la batterie. C’est de nouveau l’union sacrée. La séquence se termine dans les toilettes d’un aéroport, les enfants tirant en riant la chasse d’eau sur les cendres de leur mère versées dans la cuvette, satisfaisant à ses exigences testamentaires. Après quoi, l’aîné peut rejoindre sa grande école, après avoir écouté pieusement les conseils de son père : « Respecte tout le monde, sauf les chrétiens ! ». Le reste de la famille reprend sa vie patriarcale, sur un mode rural plus traditionnel, puisqu’elle élève des poulets et cultive des fruits et légumes.

Cherchez l’erreur

Présenter ce film comme « une très belle fable philosophico-écolo-familiale », « une saga familiale emballante », « hors des sentiers battus » − ce sont les expressions d’un commentateur autorisé − a le mérite de solliciter l’esprit critique.

Nous prennons le risque de les discuter à notre tour.

Hors des sentiers battus ? La fuite dans la nature sauvage est au contraire récurrente dans la filmographie nord-américaine.

Ecologique ? En quoi la solution « Ben Cash » constitue-t-elle une politique écologique alternative ?

Saga familiale emballante ? Certes, les enfants n’ont guère d’autres choix qu’être « emballés ».. Ils ont subi et accompagnent les difficultés psychiques de leur mère et les lubies psychorigides de leur père. Une des filles manque de se tuer pour satisfaire une mission paternelle. La fratrie doit souscrire à l’exécution morbide du testament de leur mère. Qui d’entre les spectateurs adhèrerait un seul jour au mode de vie mis en valeur par la famille Ben Cash ? Les exclus de notre civilisation urbaine seraient-ils tentés d’adhérer à ce projet de vie ?

Le terme de « maltraitance infantile » semble approprié pour décrire l’ambiance familiale. Que le spectateur se mette à la place de ces enfants, en obligation de subir les épisodes psychiatriques de leur mère, aggravés par l’instillation quotidienne des principes éducatifs et des références culturelles de leur père. Le mélange des Variations Golberg et des couteaux à tuer est pour le moins curieux.

Le plus insupportable dans ce film est le côté donneur de leçons de ce pater familial « libertaire ». Le respect de la liberté des enfants ne fait pas partie de sa culture. Il n’est jamais trop tôt,selon lui, pour leur infliger des explications physiologiques ou des théories politiques coupées des réalités qu’elles ont déterminées. Le père utilise ses enfants pour régler ses comptes avec une société qu’il rejette. Il n’est pas totalement antipathique. Ses qualités pédagogiques se vérifient dans sa façon de faire réfléchir une de ses filles sur Lolita, le célèbre roman du russo-américain Nobokov, décrivant l’attirance amoureuse d’un « vieux » pour une gamine. Nous ne sommes pas loin de l’emprise. L’amour qu’il portait à sa femme est la raison avancée pour justifier le repli familial dans la Nature. Son indéniable attachement n’excuse pas le déni des moyens pharmacologiques disponibles ou le rejet d’une psychothérapie équilibrante. Il croit bien faire en se trompant, ce qui est humain. Une prise de conscience s’amorce lors de l’accident provoqué de son adolescente. Ses certitudes se tempèrent quand il découvre que sa femme enseignait en secret à leur aîné la culture élitiste aborrhée.

Ce film pose la question de la fonction éducative paternelle ou des interactions entre le fonctionnement mental et la fonction éducative.

Un adulte peut avancer ses arguments sans leur donner le statut de vérité. Il peut laisser aussi à un enfant le temps d’évoluer, en lui donnant la possibilité de prendre divers repères, d’autres influences, et de se construire au contact du réel. On ne s’appuie bien que sur ce qui résiste. La pédagogie suppose des étapes dans le discours.

En matière de prévention des addictions, l’approche devrait à l’évidence être différente à l’école primaire, au collège et au moment d’entrer dans la vie active. Diaboliser n’est pas un bon procédé intellectuel. Ben Cash boit du vin quand il n’est pas bien. Pourquoi pas ? Il assimile le Coca-cola à la Société qu’il exècre. C’est son droit. Il confond conservatisme bourgeois et la religion des chrétiens. L’amalgame est, cette fois, un peu court. En quoi la matrice idéologique qu’il impose à ses enfants est-elle différente de l’arbitraire religieux et du moralisme qu’il refuse ? L’anticonformisme ostentatoire n’est-t-il pas le meilleur allié du conformisme ? Le doute méthodique n’est-il pas préférable aux certitudes tranchées ? Le « Pas-de-côté » que nos sociétés démocratiques et cependant totalitaires imposent ne peut-il se décliner autrement ?

 

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