La mort dispose désormais d’une loi.
Je me souviens d’une jeune femme, mère de deux enfants, autour de son lit et qui ne comprenaient pas. Elle n’en finissait pas de mourir d’un cancer de l’estomac. Ses yeux angoissés, enfoncés dans leurs orbites, me fixaient quand j’entrais dans sa chambre. Une autre plus âgée, travaillée par les douleurs avait remercié son conjoint pour toutes les années vécues ensemble, avant de demander discrètement aux médecins de conclure. Je garde en mémoire les derniers jours de plusieurs cancers du pancréas, à tous les âges qui me confrontaient à mon impuissance. Un anesthésiste m’avait confié, un jour, que la loi était inutile, que seule la conscience et l’accord intime avec le patient importaient, au moment. Quand j’ai accompagné ma mère dans les trois dernières semaines de sa vie, j’ai veillé à ce qu’elle dispose d’un maximum de présence, de la mienne et de ceux qu’elle avait contribué à faire grandir. Le diagnostic avait été posé sur une radiographie toute simple. Nous avons eu besoin d’aucun mot qui aurait pu troubler la tranquillité qui se précisait. Le dernier jour, j’ai fait un tour dans la campagne. J’ai eu la sensation qu’elle était partie à l’instant où un corbeau s’est envolé, traversant la route. Je porte en moi des douleurs plus intimes encore, plus désespérantes.
Jusqu’à présent, seuls les militaires pouvaient tuer dans l’exercice de leurs fonctions. Le métier de bourreau est en déshérence dans la plupart des pays. À tort peut-être. C’est désormais aux praticiens d’être les passeurs légaux des vies en trop, après avoir accepté de préserver l’avenir d’une femme refusant, avec ses raisons, d’être mère.
Il serait facile d’ironiser sur l’empathie finale des héritiers envers les vieillards encombrants dans les onéreuses EPHAD.
Nul ne peut ignorer l’existence des chemins qui donnent force à la pulsion de mort et aux suicides : les pertes de sens liées à la marginalisation et à l’anomie sociale, les vies sans liens affectifs, sans reconnaissance, sans perspectives, les vies d’automates, pour des individus chosifiés, sans repères ni espoirs. Ce n’est pas d’une loi dont ils ont besoin mais de perspectives, de réflexion critique, de sentiment d’être utiles, d’amitié, de solidarité, d’humour.
Il existe pour nous – association de réflexion et d’entraide, une aide à mourir subie par les restrictions successives de subventions – pansements, se substituant au travail volontairement ignoré et non payé.
L’aide à mourir est aujourd’hui mise en loi mais qu’en est-il de l’aide à vivre ?